Chapitre 3 – L’ombre qui désire

1166 Words
Le feu fut la première chose qu’elle sentit. Pas une brûlure douloureuse, mais une chaleur profonde, enveloppante, presque intime, comme si quelque chose s’éveillait sous sa peau. Elle ouvrit lentement les yeux, le souffle court, la gorge sèche. La chambre était plongée dans la pénombre, mais l’air vibrait différemment. Chargé. Dense. Vivant. Elle se redressa avec précaution, une main posée instinctivement sur son ventre. — Calme-toi…, murmura-t-elle, sans savoir à qui elle s’adressait réellement. L’amulette offerte par Alaric reposait sur la table de nuit. Elle brillait faiblement, pulsant au rythme de son cœur. À chaque battement, la chaleur s’intensifiait. Quelque chose approchait. Elle n’eut pas le temps d’avoir peur. L’air se déchira. Ce ne fut ni une explosion ni un bruit v*****t, mais une distorsion subtile, comme si la réalité elle-même s’était pliée sous une volonté étrangère. Une ombre se matérialisa près du mur opposé, s’étirant, prenant forme, jusqu’à devenir un homme. Grand. Élancé. Terriblement réel. Ses cheveux sombres encadraient un visage aux traits trop parfaits pour être humains, et ses yeux — d’un or incandescent — se posèrent sur elle avec une intensité qui lui coupa le souffle. Il était vêtu de noir, mais ce n’était pas un vêtement ordinaire : la matière semblait vivante, mouvante, comme une fumée solidifiée. Elle recula instinctivement sur le lit. — Qui êtes-vous ? demanda-t-elle, la voix tremblante mais ferme. Un sourire lent, dangereux, étira ses lèvres. — Tu peux m’appeler Kael, répondit-il. Et avant que tu ne poses la question… non, tu ne rêves pas. Son cœur battait si fort qu’elle avait l’impression qu’il allait éclater. — Comment êtes-vous entré ici ? Il inclina légèrement la tête, comme amusé. — Les portes humaines ne m’arrêtent pas. — Sortez, ordonna-t-elle, rassemblant le peu de courage qu’elle avait. Il ne bougea pas. — Si je voulais te faire du mal, murmura-t-il, je n’attendrais pas ton invitation. Ses mots n’étaient pas une menace. C’était un fait. Elle avala difficilement sa salive. — Vous êtes un démon. Ce n’était pas une question. Son sourire s’élargit, révélant une pointe de fierté. — Oui. Le silence retomba, lourd, oppressant. Elle sentit une sueur froide perler dans son dos, mais en même temps… une autre sensation se mêlait à la peur. Une chaleur plus intime. Une tension étrange, presque électrique, qui faisait vibrer chaque nerf de son corps. — Pourquoi moi ? demanda-t-elle finalement, épuisée de poser la question sans jamais obtenir de réponse claire. Kael fit quelques pas vers elle. À chaque mouvement, la pièce semblait réagir, les ombres s’allongeant, la température augmentant légèrement. Il s’arrêta à une distance respectueuse, ses yeux glissant brièvement vers son ventre avant de revenir à son visage. — Parce que tu es une anomalie, répondit-il calmement. Et parce que l’Enfer ressent les anomalies comme des plaies ouvertes dans la réalité. Elle fronça les sourcils. — Je ne suis qu’une femme enceinte. — Faux, dit-il doucement. Tu es une femme rejetée par son compagnon destiné, bénie par la Lune, porteuse d’une vie qui n’aurait jamais dû exister selon les lois établies. Tu es une faille. Ses mots auraient dû la terrifier. Ils éveillèrent autre chose. — Et qu’est-ce que l’Enfer fait des failles ? demanda-t-elle. — Il les observe, répondit-il. Il les protège parfois. Il les utilise souvent. Elle se redressa, le regard dur. — Je ne serai utilisée par personne. Un éclat de surprise passa dans les yeux de Kael, rapidement remplacé par quelque chose de plus sombre. Plus intéressé. — Voilà pourquoi je suis ici, admit-il. Beaucoup auraient supplié. Beaucoup auraient tremblé. Toi, tu résistes. Il leva lentement une main. Elle se tendit, prête à se défendre, mais il ne la toucha pas. Il se contenta de faire apparaître une flamme sombre au creux de sa paume, noire et dorée à la fois, qui ondulait sans chaleur destructrice. — Ton enfant attire des regards, poursuivit-il. Pas seulement les nôtres. Certains voudront le détruire avant même sa naissance. Son sang se glaça. — Qui ? — Des anciens dieux, des rois déchus, des Alphas qui craignent ce qu’ils ne peuvent contrôler, répondit-il sans détour. Ton ancien compagnon n’est qu’un pion dans un jeu plus vaste. Elle ferma les yeux un instant, luttant contre la vague de colère et de douleur qui menaçait de l’engloutir. — Pourquoi m’avertir ? demanda-t-elle. Kael la fixa longuement, comme s’il pesait ses mots. — Parce que je suis lié à toi. Son cœur manqua un battement. — Lié… comment ? Il s’approcha encore d’un pas, et cette fois, elle sentit clairement l’énergie qui émanait de lui. Puissante. Brûlante. Mais étrangement contrôlée. — Par un ancien serment, répondit-il. Un lien que la Lune elle-même a réveillé la nuit où tu as été rejetée. — Je n’ai rien demandé. — Aucun de nous ne demande le destin, dit-il avec un sourire amer. Nous le subissons. Elle sentit soudain une pression étrange dans sa poitrine, comme si quelque chose en elle reconnaissait sa présence malgré elle. Une part d’elle voulait le repousser. Une autre… voulait comprendre. — Que voulez-vous de moi, Kael ? demanda-t-elle finalement, la voix basse. Il baissa légèrement la tête, son regard se faisant plus sérieux. — Pour l’instant ? Rien. Je veux que tu survives. Que tu apprennes. Que tu acceptes ce que tu es en train de devenir. — Et après ? — Après…, murmura-t-il, les yeux brillant d’une lueur dangereuse, nous verrons si tu choisis de m’accepter. Elle frissonna. — Je ne ferai aucun pacte. — Je n’en ai pas proposé, répondit-il calmement. Pas encore. Il se redressa, la flamme disparaissant. — Dors, dit-il. Les prochains jours seront difficiles. Ton corps change plus vite que prévu. — Et si je refuse votre aide ? Il sourit. — Tu n’as encore rien refusé. L’amulette sur la table de nuit pulsa vivement, et Kael recula légèrement, un éclat d’agacement traversant son visage. — Le vampire est prudent, commenta-t-il. Il t’a déjà marquée. — Il m’a protégée, corrigea-t-elle. — Il t’a revendiquée, rectifia Kael doucement. Mais rassure-toi… je ne suis pas jaloux. Pas encore. Avant qu’elle ne puisse répondre, il recula dans les ombres. Sa silhouette se dissout lentement, comme avalée par la réalité elle-même. — Nous nous reverrons, conclut sa voix, résonnant dans la pièce. Bien plus tôt que tu ne le penses. Le silence retomba brutalement. Elle resta assise sur son lit, le cœur battant, l’esprit en ébullition. Elle se sentait violée dans son intimité sans avoir été touchée. Observée. Désirée. Menacée. Et pourtant… pas seule. Elle posa une main tremblante sur son ventre. Une chaleur douce répondit à son contact, presque rassurante. — Qu’est-ce que tu es… ? murmura-t-elle. Au même moment, loin de là, dans les profondeurs d’une montagne ancienne, un grondement sourd résonna. Des écailles frémirent. Un souffle brûlant s’échappa entre deux crocs immenses. Un dragon venait de se réveiller. Et dans un palais de pierre et de lune, un Alpha loup-garou se redressa brusquement, le cœur serré par une sensation qu’il n’avait jamais ressentie auparavant. Le regret.
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