Lundi 9 septembre
— Vous avez lu les journaux ?
Le commissaire entre dans le bureau des OPJ et tend à Erwann Le Télégramme et Ouest-France.
— Pour l’instant, nous avons notre marge de manœuvre, aucun des journaux n’a fait de rapprochement avec la noyée de Kerdévot. Où en êtes-vous ?
— Pas plus avancés qu’hier soir. Nous avons retrouvé des fibres de coton noir sur la pierre. C’est tout. Aucune empreinte de pas exploitable. Le tapis d’aiguilles de pin amortit les traces. Il nous manque encore quelques résultats de la Scientifique. Je les appellerai en fin de matinée, au risque de me faire envoyer promener... lui répond Christophe.
— Nous filerons vers neuf heures à la cité administrative, là où travaillait Gisèle Dumont. Nous interrogerons ses collègues. Je ne pense pas qu’ils soient au courant, les journaux n’ont pas révélé l’identité de la victime, ajoute Erwann.
Un coup discret sur la porte. Elle s’ouvre sans attendre de réponse. Le visage de Nadia Renier s’y encadre.
— Besoin d’aide, les garçons ? J’ai lu le journal avant de venir et j’ai l’impression d’une piqûre de rappel !
Nadia serre la main du commissaire, embrasse ses collègues et s’assied sur une chaise.
— Alors, même schéma ? Nous avons une deuxième noyée des fontaines ?
— Qu’as-tu fait de tes loupiots ? lui lance le commissaire. Je les croyais malades.
— Chez leur grand-mère. Le traitement fait son effet. Le week-end a été difficile, Yann les récupère tout à l’heure, quand il aura dormi un peu.
— Je te laisse avec Erwann et Christophe.
Le premier relate à Nadia les événements du week-end, tandis que le second va leur chercher des cafés.
— Je suppose que tu as ressorti le dossier Louarn ? Je voudrais me remettre en tête quelques points précis. Nous nous sommes tellement embourbés là-dedans... Excuse-moi, Erwann, je n’aurais pas dû employer ce mot !
Christophe dépose les gobelets et regarde ses collègues sans comprendre l’allusion. Il s’apprête à leur demander une explication, lorsque la sonnerie du téléphone retentit.
— C’est bon, tu peux lui dire de monter, nous l’attendons, répond Erwann en poussant un gros soupir. Monsieur Louarn a lu le journal, lui aussi. Il arrive. Nadia, tu pourras passer un coup de fil au docteur Ollier ? Si tu pouvais aller à Brest assister à l’autopsie...
La jeune femme regarde Christophe puis Erwann.
— Sans problème. Désolée, Christophe, tu rates une occasion de revoir Stéphanie. Je peux rencontrer monsieur Louarn avec vous, si vous êtes d’accord... Nous avons beaucoup échangé tous les deux, lors de la disparition de son épouse. De toute façon, si je pars maintenant, je ne peux que le croiser dans le couloir.
*
La matinée est avancée lorsque les OPJ rejoignent la cité administrative de Ty Nay.
Les deux hommes se présentent à l’accueil de l’immeuble situé Boulevard du Finistère ; la réceptionniste les oriente vers le service de madame Dumont. Sa collègue les reçoit. L’inquiétude se lit sur son visage.
— Gisèle ! Il lui est arrivé quelque chose ? Elle n’est pas là, or elle arrive toujours la première. Ce n’est pas dans ses habitudes d’être en retard. J’essaie de la joindre depuis ce matin.
Tandis que Christophe résume la situation, Erwann observe son interlocutrice et attend pour prendre des notes.
Effondrée, elle se ressaisit difficilement.
— Gisèle n’est pas qu’une collègue, c’est une amie. Il est vrai que notre service n’est pas un des plus calmes au sein de l’Éducation nationale. Nous avons en charge le dossier des AVS et des EVS. Excusez-moi, notre jargon administratif ne vous est sans doute pas compréhensible : assistant vie scolaire et emploi vie scolaire.
— Les AVS, on en entend beaucoup parler au sujet des élèves handicapés, si je ne me trompe pas ? interrompt Christophe.
— Effectivement, les AVS interviennent auprès des enfants en situation de handicap dans les établissements scolaires. Ces employés permettent à des milliers d’élèves de suivre une scolarité en milieu classique, ils les accompagnent dans leur accès à l’autonomie. Quant aux EVS, ils ont été mis en place, dans un premier temps, pour venir en aide administrative à la direction des écoles. Depuis la rentrée, ils ont quasiment disparu. Le ministère demandait en effet de porter l’effort sur l’accompagnement des élèves handicapés.
— Croyez-vous que la disparition de votre collègue puisse avoir un lien avec les dossiers qu’elle gérait ? interroge Erwann.
— Je ne sais pas... Des AVS et des EVS déçus, contrariés par la nature de leur contrat... Ce sont des contrats aidés... des contrats d’avenir... sans avenir. Des personnes qui se sont investies pendant la durée de leur mission, qui y ont cru, qui se sont données à l’une ou l’autre de leur fonction et se retrouvent au bout de douze, vingt-quatre ou trente-six mois, à nouveau à la case Pôle emploi, nous en voyons tous les jours, nous les recevons lorsqu’elles se présentent. De là à souhaiter la mort de quelqu’un... je ne crois pas. Et pourquoi Gisèle ?
La responsable s’effondre. Par la porte de communication ouverte, elle regarde le bureau vide de son amie.
— Nous souhaiterions interroger les membres du service. Pouvez-vous mettre un local à notre disposition, le temps nécessaire ? s’enquiert Erwann.
Les OPJ rencontrent les derniers collègues de Gisèle Dumont en début d’après-midi. Ils questionnent à chaque fois des collaborateurs atterrés, qui attendent sans même chercher à aller déjeuner au restaurant administratif voisin.
Plus tard, tout en avalant un sandwich à la cafétéria du centre commercial de Gourvily, les deux hommes font le point sur la situation.
— Le groupe de travail semble soudé dans ce service. À première vue, tout le monde appréciait cette dame autant pour sa gentillesse que pour son efficacité. Sans encore écarter totalement la piste d’un collègue jaloux ou malveillant, je pense qu’il va falloir chercher ailleurs. Et je me demande si cet ailleurs ne s’appelle pas... Pétula Tonnerre ! Erwann appuie sur les derniers mots. Moi qui l’avais éliminée de la liste des suspects car elle ne passe pas entre les pierres d’encadrement de la fontaine de Kérogan...
— Ta Pétula Tonnerre, de Brest ? Que vient-elle faire dans cette histoire ?
— À l’époque de l’affaire de Kerdévot, elle était AVS dans un collège de Quimper. Je vais te la présenter, elle devrait te plaire...
— Ton épouse doit être sensibilisée par ce sujet. Que pense-t-elle des AVS ?
— Vaste débat. L’an dernier, une assistante intervenait auprès d’un de ses élèves. Cela se passait très bien. Une personne solide, carrée, très compétente, qui savait transmettre les savoirs au gamin. Cette année, la rentrée est passée depuis une semaine, Morgane accueille dans sa classe un autre enfant handicapé. Elle ne sait toujours pas quand l’AVS sera là, alors que cet enfant, scolarisé dans l’école l’an dernier, était déjà accompagné par une autre AVS. Ces deux jeunes femmes ne sont pas encore nommées. Une de ses collègues est dans la même situation. Et dans les autres établissements, le problème est identique. Tu greffes là-dessus un statut au rabais, une mission mal définie, un salaire de misère et une reconnaissance précaire... Pour une même mission d’AVS, quatre catégories de salariés se croisent et s’entrecroisent au sein des établissements scolaires sous des modalités de recrutement et de gestion administrative différant selon la nature de leur contrat : assistant d’éducation, employé vie scolaire, AVS dit associatif et assistant de scolarisation. Pour le ministre de l’Éducation nationale : « Tout va très bien, Madame la Marquise. » Pour les acteurs de terrain : « Qui sommes-nous ? » Morgane est désabusée.
Sur le trajet du retour au commissariat, Christophe l’entretient sur la noyée de Kerdévot :
— Vous aviez interrogé les collègues de Sophie Louarn à l’époque et cela n’avait rien donné non plus. La chef de service, amie de madame Dumont, nous a parlé de Pôle emploi dans le cadre de ces contrats. Nous trouverons peut-être un lien entre les dossiers suivis par l’une et l’autre... Qu’en penses-tu, à part que ce sera sans doute fastidieux ? On peut demander au boss de nous mettre un stagiaire sur le coup...
Erwann découvre une note sur son bureau, il la lit à haute voix à Christophe : « J’ai repris le dossier Louarn. Je file à Brest, Stéphanie m’attend pour commencer l’autopsie. Nadia. »
— Stéphanie nous passe en priorité ou alors elle n’a rien à faire !
— C’est peut-être toi qu’elle attendait ! observe Erwann qui se moque de son coéquipier. Non, sérieusement, je crois qu’elle a hâte de nous transmettre les premiers résultats. Kerdévot était sa première affaire, elle prenait ses fonctions à Quimper. Nous avons sympathisé, elle s’est bien intégrée à l’équipe. Ensuite, l’IML a été recentré sur Brest pour le département. Je crois qu’elle a autant envie que nous de réussir cette fois.
— Maintenant que nous sommes tous les deux, tu vas peut-être m’expliquer pourquoi les sous-entendus et les allusions t’irritent, dès que l’on évoque l’affaire de Kerdévot ?
Christophe affronte son collègue du regard. Erwann se déride et ébauche un sourire.
— Jean de La Fontaine, Le charretier embourbé. Cela ne te rappelle pas des souvenirs d’école ? Il se met debout près de son bureau, les bras derrière le dos et récite les premiers vers de la fable avant d’enchaîner : La Basse-Bretagne, Quimper, terre d’exil. Je te raconterai l’histoire avec un grand H, une autre fois. Tu imagines Le Neir, à l’époque des faits, déclamant ces vers à qui voulait l’entendre plusieurs fois par jour. Pétula Tonnerre, sous le coup de l’émotion, lui avait récité la fable, le jour du meurtre, et il s’était empressé de remettre à jour ses souvenirs d’école primaire. Le charretier s’était embourbé et notre affaire elle aussi ! Rémi Moineau lui a finalement cloué le bec, tellement il agaçait tout le monde au poste.
— Moineau qui lui cloue le bec, c’est une belle image !
— La morale de La Fontaine : « Aide-toi, le ciel t’aidera. » et la prière « Sainte Anne, secourez-nous » de Kérogan ne nous avancent pas plus ! soupire Erwann.
*
Nadia a rejoint le docteur Ollier à l’IML de Brest. L’autopsie vient de commencer. Le Printemps, de Vivaldi, en léger fond sonore, accompagne la légiste. Grande, les cheveux bruns, coupés au carré, à hauteur des épaules, sportive, Stéphanie Ollier s’épanouit dans son travail, comme dans sa vie privée et ses quarante ans. Elle fait part de ses premières observations au brigadier :
— La victime reçoit un premier coup à l’arrière du crâne avec un gros morceau de bois, sans doute ramassé sur place – j’ai trouvé de la résine et des aiguilles de pin dans ses cheveux. Ce coup n’est pas mortel. Ensuite, l’agresseur bouge le corps pour le rapprocher de la fontaine. Madame Dumont reprend conscience alors. Il la frappe contre la bordure de pierre de la fontaine, là où le corps repose. Un coup v*****t, comme l’atteste la marque laissée sur le front. Il lui maintient la tête dans l’eau, en lui bloquant les épaules. Notre victime, semi-consciente, inhale de l’eau. La mort est inéluctable.
— Rien d’autre à signaler ? questionne Nadia.
— J’ai relevé de la terre sous les ongles, les prélèvements diront si elle correspond à celle prélevée près de la fontaine... Aucune trace sur le corps, pas de blessure défensive. Notre victime ne s’est pas méfiée de son agresseur : elle le connaissait... Le choix d’une fontaine comme scène de crime me semble intéressant. La noyade est l’un des rares modes opératoires qui garantissent l’absence de sang. Symboliquement, notre tueur n’a pas envie de se salir les mains.
* * *