Mercredi 18 septembre

1174 Words
Mercredi 18 septembre — Qu’est-ce que c’est ? — J’sais pas. Un truc qui flotte. On va voir ? — J’ai les boules. Vas-y tout seul ! Les deux enfants se regardent. Le plus petit se décide, quitte le sentier et descend jusqu’au bord de l’eau. — C’est une fille... je crois... Il s’accroupit, jauge sa découverte, réfléchit. Il se redresse, jette un coup d’œil autour de lui, s’empare du gros bâton qui traîne sur l’herbe. Il s’avance, l’eau lui arrive aux chevilles. — C’est... Elle bouge pas... — Peut-être qu’elle est morte... lance le plus grand. Vas-y, touche-la ! Le gamin progresse dans la vase. L’eau lui monte jusqu’aux genoux. Un coup de bâton. Le corps pivote légèrement. Soudain pris de panique, le gosse tourne les talons, sort de la mare et détale comme un lapin. Le plus grand considère leur découverte. La peur le gagne à son tour. Il prend ses jambes à son cou, remonte l’allée. Il tombe sur son camarade étalé par terre, blanc comme un linge. Tous deux se mettent à hurler. À peine revenus de leurs émotions, le plus grand suggère : — Aux urgences, ils savent quoi faire. * Christophe et Erwann roulent lentement sur le chemin de terre, à l’entrée du vallon, au sortir de l’avenue de Limerick. — Heureusement qu’il ne fait pas encore nuit en cette saison. Tu parles d’un nul, ce Le Neir ! « Garez-vous à l’héliport, on est juste au-dessous. C’est direct. » L’idéal pour se casser la figure, oui, pour rester poli, avec le dénivelé du chemin et le sous-bois ! Les autres sont passés par ici, sinon la barrière serait en place ! peste Erwann. — Je n’ai pas compris pourquoi Didier Martin nous a appelés avant lui. Où allons-nous exactement ? — Au déversoir, au bas de la prairie. Le déversoir du Vallon Saint-Laurent. Tous les ruisseaux du coin convergent là et forment un plan d’eau. Les deux hommes pénètrent sur le site ; à leur droite, un lopin de terre aménagé. — Je ne savais pas qu’il y avait des jardins ouvriers de ce côté-ci de l’hôpital, s’étonne Christophe. — Il n’y en a pas. Après le vin du Braden, voici le miel de Saint-Laurent. Je crois que le service des Jardins de la ville et la Société d’horticulture ont mis sur pied cet espace, en juin 2010, dans le but de sensibiliser les Quimpérois à la biodiversité et à la disparition des abeilles. Un tiers de leurs colonies serait décimé en France. Les ruches ont été installées sur cette parcelle spécialement cultivée en plantes mellifères, blé noir, trèfle, bleuet, coquelicot. Les mobiles décoratifs que tu aperçois ont été réalisés par les enfants des écoles dans un cadre pédagogique. — Rappelle-moi la profession de Morgane : professeure des écoles, si je ne me trompe pas ? Le docteur Martin, Stéphanie Ollier et trois autres personnes en blouse blanche patientent près d’une ambulance. Le brigadier Le Neir et ses autres collègues sortent le matériel du fourgon de police pour sécuriser le périmètre. — Tu es déjà là ? interroge Christophe en voyant le médecin légiste à pied d’œuvre. — Les corps viennent directement à la porte de l’hôpital, c’est pratique ! rétorque l’intéressée, esquissant une petite grimace à l’adresse des deux hommes. Non, je vous rassure. Je m’apprêtais à rentrer lorsque Didier m’a appelée. — Que s’est-il passé ? s’enquiert Christophe auprès des policiers. — Deux gamins, qui rentraient de la salle de sport de l’avenue Yves Thépot, ont déboulé aux urgences tout à l’heure, complètement excités. Ils ont eu du mal à se faire comprendre. Le docteur Martin a percuté. Il a rameuté sa collègue, le docteur Ollier. Ils ont appelé le 17 qui a fait suivre. Nous passions devant le stade d’Ergué-Armel et nous sommes arrivés dans la foulée. — Qu’est-ce que ces gosses font à cet endroit, à une heure pareille ? Ils ont quoi, dix ans, pas plus ! constate Christophe. — Ils habitent à côté. L’un Rue Émile Zola, l’autre Rue Jean-Jacques Rousseau. Ils rentraient de la halle des sports. Ils jouent au basket, leur entraînement se termine à dix-huit heures trente. Normalement, en coupant par le parking de l’hôpital, ils rentrent directement chez eux. Là, ils ont pris le chemin des écoliers. Les mômes vous attendent aux urgences. J’ai contacté les parents ; ils ont dû arriver maintenant. Vous pourrez les interroger là-haut, annonce le brigadier Le Neir en désignant l’hôpital de la main. — Nous allons devoir agir vite, avant la tombée de la nuit ! l’interrompt Erwann en jetant un coup d’œil à sa montre. — La Scientifique, juste au bon moment ! Alors les gars, prêts pour le grand bain ? On a de la chance. Avec la sécheresse de l’été, le niveau des eaux est très bas. On va seulement patauger dans la g****e. C’est une question d’habitude, pas vrai, Erwann ? — Pour une fois que tu te mouilles, ça te fait du bien ! grommelle ce dernier en lui tournant le dos. Dans le fourgon, les policiers enfilent leur tenue et leurs bottes. Erwann et Christophe saluent les techniciens qui sortent le matériel du break. Les hommes pénètrent dans le déversoir, avec toutes les précautions d’usage, puis déposent le corps sur l’herbe. Stéphanie Ollier examine la victime. — Femme. Environ vingt-cinq ans. Un mètre cinquante. Elle a été frappée à la nuque. Éraflures sur les tibias et les genoux. Traces de dermabrasion au niveau de la cheville gauche. Le corps n’a pas séjourné dans l’eau très longtemps... Attendez, une clef dans la poche... Rien d’autre... Dès que j’ai votre accord, je transfère le corps. — Et pour l’autopsie ? interroge Erwann. — Demain matin. Je vois avec Brest si je peux m’y mettre tout de suite. Je vous rappelle... Les OPJ et les techniciens entament leurs recherches sur le sentier et les abords du plan d’eau. — Le sol est très dur, combien de promeneurs passent ici tous les jours ? interroge Christophe. — Un bon nombre sans doute, même si le site est moins fréquenté que Créac’h Gwenn. Tu peux poser la question à Le Neir, il te répondra sans problème ! ironise Erwann en massant la cicatrice sur sa pommette. — Cette fois-ci, nous avons pléthore d’empreintes. Regarde, les traces parallèles qui partent du chemin et se poursuivent dans l’herbe. Le corps a été traîné sur le sol, depuis le point de chute jusqu’à l’eau. Les semelles : les mêmes, sans doute, qu’à Kérogan, aussi lisses... j’ai envie de dire, à vue de nez, une pointure plus grande. Non, pas possible ! Je dois me tromper. — Plus profondes ! constate l’un des techniciens... Ici, d’autres traces, moins marquées, plus petites et bien crantées. Elles pénètrent dans l’eau. — Le gamin, ses chaussures sont trempées et boueuses ! annonce le brigadier Le Neir, campé au milieu du bassin. Il a touché le cadavre avec... ceci. Il sort de l’eau le bâton utilisée par l’enfant. — Vous pourrez le montrer au légiste. C’est sans doute celui qui a servi à assommer la victime après sa chute... — Cette fois-ci, ils n’ont pas été longs à venir. Il va falloir les contenir plus haut ! constate l’un des brigadiers à l’arrivée des journalistes. Celui du Télégramme photographie la scène tandis que son collègue d’Ouest-France apparaît derrière le mur d’enceinte de l’hôpital, son matériel en bandoulière. Un technicien, resté sur le chemin, fait signe aux enquêteurs. — Au pied de l’arbuste, ici, on voit nettement une marque, l’écorce est entamée. Une cordelette y a été fixée. — Cela explique les traces de dermabrasion que Stéphanie a relevées sur la cheville de la victime, renchérit Christophe. — Et là, une belle fibre ! — Tu sais que demain il y a école ? Il serait temps de nous intéresser à nos témoins avant de les envoyer au lit ! suggère Erwann en regardant l’arrière de l’hôpital qui domine le site. Tandis que les investigations se poursuivent autour du déversoir, les OPJ retrouvent leur véhicule et prennent le chemin des urgences de l’hôpital pour y rencontrer les enfants. V
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