Jeudi 19 septembre

1640 Words
Jeudi 19 septembre Erwann et Christophe arrivent de bonne heure dans les locaux de la rue Théodore Le Hars. Rémi Moineau les attend. La veille, il rencontrait ses collègues bretons à Rennes, il n’a appris cette nouvelle noyade qu’à son retour, tard dans la nuit. — Alors, troisième noyade ? La première à Ergué-Gabéric, à la fontaine de Kerdévot, cela fait deux ans et demi. La deuxième, ce 7 septembre, à la fontaine de Kérogan. Et hier, 18 septembre, au déversoir du Vallon Saint-Laurent. Qu’est-ce que je ne sais pas ? Cassant et directif, le ton montre la détermination d’un commissaire qui escompte des résultats rapides. Erwann prend la parole : — Trois femmes qui se promènent seules, dans des lieux habituellement fréquentés, mais à des heures où elles se retrouvent isolées. Le mode opératoire est le même : elles sont assommées puis noyées. Pas d’agression sexuelle. Le vol n’est pas le motif : elles n’ont pas d’argent, pas de papiers, leurs poches n’ont pas été fouillées, leurs clés n’ont pas disparu, l’appareil photo de la deuxième victime est resté sur place. L’assassin connaît les habitudes des victimes. Il ne les choisit pas au hasard. Christophe poursuit l’exposé des faits : — Les deux premières ne se connaissaient pas. La première, Sophie Louarn, habitait Ergué-Gabéric. Conseillère à l’emploi, sur le site d’Ergué-Armel, elle était très appréciée de ses collègues. Son mari coachait un de leurs enfants, au basket, à l’heure de l’agression. La seconde, Gisèle Dumont, habite Quimper. Attachée d’administration scolaire et universitaire à la cité administrative, ses collaborateurs l’estimaient à tout point de vue. Veuve, sans enfant. Selon monsieur Louarn que nous avons interrogé depuis, son épouse ne connaissait pas madame Dumont. Les collègues de cette dernière n’ont fait aucun lien avec la première victime. Erwann profite d’une pause de Christophe, pour enchaîner : — Le seul point commun que nous ayons trouvé entre ces trois femmes est leur physique. Elles sont de petite taille, menues. Les deux premières sont rousses. Le commissaire l’interrompt : — « Le tueur des fontaines aime les rousses », beau titre pour la presse. À ce propos, vous avez lu les journaux ce matin ? Nous avons droit à la Une. Le Télégramme parle de tueur en série et Ouest-France reprend l’enquête sur Sophie Louarn. Qu’avez-vous sur la victime numéro trois ? — Peu de chose encore. Nous avons interrogé les rares badauds présents hier soir au Vallon. Personne ne la connaissait. Elle ne travaillait pas non plus à l’hôpital. Nous l’avons vérifié en priorité. La jeune femme faisait son jogging. Des coureurs, en groupe, habitués du coin, passaient par le bois à la nuit tombée. Nous les avons interrogés. La victime est bien une familière du site, mais ils sont incapables de mettre un nom sur son visage. Elle est tout aussi inconnue des derniers sportifs rencontrés à la halle des sports, à quelques centaines de mètres de là. Les gamins qui ont découvert le corps, sortaient eux aussi de cette salle. Aucune disparition n’a été signalée cette nuit. Elle vivait vraisemblablement seule. La zone géographique à couvrir peut être large : elle pouvait venir du plateau de la Tourelle, du quartier Sainte-Thérèse, du Braden, de Prat Maria ou de plus loin encore. Nous avons fait le point avec Yann en arrivant, la BAC n’a rien appris de plus cette nuit. — Nous faisons le tour des commerçants ce matin. Dans l’immeuble “Le Transatlantique”, entre l’hôpital et la salle de sport, puis au Braden. Quelqu’un la reconnaîtra si elle habite dans le secteur. La sonnerie du téléphone suspend la conversation. La discussion est brève entre le commissaire et son interlocuteur. — Bonne piste, “Le Transatlantique”. Votre inconnue est repérée. Des lycéens venaient s’acheter des viennoiseries avant d’aller en cours. Ils pensent la reconnaître. D’après eux, « elle bosse au bahut, dans les bureaux », mais ils n’en savent pas plus. Le Neir vous attend devant ledit bahut. Vous me tenez au courant. Erwann et Christophe laissent leur patron à ses statistiques et ses dossiers. Ils informent Nadia de cette dernière découverte et lui demandent de les rejoindre, avec Pierre, dans une autre voiture. Les deux hommes rongent leur frein, pressés d’arriver, alors que la circulation bouchonne durant tout le trajet. — J’ai du mal à saisir comment vivent Nadia et Yann. Ils ne sont jamais ensemble du fait de leurs horaires décalés. Tout au plus, ils se croisent, le matin et le soir. — Cette situation semble leur convenir. Ils passent peut-être plus de temps ensemble que Morgane et moi. Le matin, Nadia n’est jamais la première à arriver, on le sait, et le soir, dès qu’elle peut filer... Quant à Yann, il prend son service en soirée. Ils ont réussi à faire des enfants, si tu veux tout savoir. — Les jumeaux ? Il doit leur falloir une sacrée organisation ! — Ce que tu sembles ignorer, c’est que la vieille maison qu’ils retapent est juste derrière celle de la mère de Yann. Il suffit de passer par l’arrière des jardins. La voiture passe devant l’hôpital qu’ils ont quitté, quelques heures plus tôt, et la halle des sports. Le fourgon de police stationne sur le bord de l’avenue. Le temps d’échanger quelques mots avec le brigadier et ils se rendent au lycée des Cinq Chemins... La proviseure les reçoit dès leur arrivée : — Vous êtes bien matinaux ! Cela ne présage rien de bon, n’est-ce pas ? La sortie du mercredi après-midi aurait-elle mal tourné ? Le conseiller principal d’éducation ne m’a pourtant rien transmis. À quoi dois-je m’attendre aujourd’hui pour que vous interveniez sans avoir pris le soin de me prévenir de votre arrivée ? Le visage avenant de la chef d’établissement se liquéfie au fur et à mesure de l’exposé de Christophe. — Non, mademoiselle Bouguéon n’est pas encore arrivée. Elle est toujours ponctuelle. Ma secrétaire vient d’appeler chez elle, elle ne répond pas... Je la reconnais, c’est bien elle ! Erwann vient de lui montrer une photo de la victime. Les OPJ laissent la proviseure reprendre ses esprits. Une hypothèse l’effraie : — Vous ne croyez tout de même pas qu’un lycéen ou un étudiant ait pu faire cela ? — Rassurez-vous. À ce stade de l’enquête, nous n’écartons aucune piste ; cependant, nous en privilégions une, extérieure au lycée, si cela peut vous rassurer. Pourriez-vous nous parler de mademoiselle Bouguéon ? — Céline est, ou plutôt était, une personne très discrète. Elle a été nommée à son poste il y a juste un an, à la rentrée passée. Elle a demandé sa mutation mais ne l’a pas obtenue : pas assez d’ancienneté dans la fonction ni dans le poste. Il est vrai que, pour une première affectation, elle n’a pas vraiment été gâtée. Elle est sur un poste difficile, elle travaille au bureau des EVS-AVS. Je ne sais pas si vous connaissez ? Erwann la prie d’entrer dans le détail des activités suivies par la jeune assistante. La proviseure s’exécute. Elle leur explique le fonctionnement du service et évoque les interlocuteurs des différentes administrations et le profil des personnes accueillies dans le dispositif mis en place. — Était-elle en relation avec les enseignants, les lycéens ou le personnel de votre lycée ? — Non. C’est le paradoxe ! Travailler dans un établissement scolaire et ne pas avoir de lien direct avec celui-ci. — Pouvez-vous nous parler de la vie privée de mademoiselle Bouguéon ? questionne Erwann. — Non. Ou très peu. Céline est originaire des Côtes-d’Armor. Je lui connais un ami qui travaille à Rennes. Ils se voient le week-end. Ses parents résident à Saint-Brieuc. Elle loue un studio au Braden. Pas très loin. Elle vient au bureau à pied, en passant par le plateau de sport. Elle va souvent, le soir, courir au Vallon. Je vais prendre ses coordonnées dans son dossier, si vous le désirez... La conversation se poursuit encore un moment, puis les OPJ saluent la proviseure. Ils regagnent leur véhicule et se dirigent vers la résidence de la jeune femme, munis de la clef retrouvée dans la poche de son jogging, la veille au soir. La visite du studio n’apporte rien aux enquêteurs qui ne s’y attardent pas. De leur côté, Pierre et Nadia ont entamé l’enquête de proximité. Le portable de Christophe vibre. — C’est Stéphanie. Elle m’attend pour commencer son autopsie. J’y vais. Je prends la voiture. Erwann sourit. — Il fut un temps où Stéphanie m’appelait en priorité. Il va falloir que je lui en touche un mot. Je rejoins Nadia et Pierre si cela ne t’embête pas de me déposer au passage... L’après-midi est largement entamé lorsqu’Erwann et ses acolytes regagnent le commissariat. Dès qu’il les aperçoit dans le couloir, le patron leur fait signe d’entrer. Le groupe rend compte de sa matinée. — Une chose est sûre, notre assassin disparaît dans la nature dès son crime commis. Comment réussit-il à s’évanouir sans que personne ne le voie ? Une nouvelle fois, monsieur Passe-Partout s’est mouillé. Un bonhomme trempé dans la rue, ça se remarque, bon sang de bon sang ! constate Rémi Moineau. — Nous poursuivons l’enquête de proximité dans ce sens, en espérant qu’effectivement quelqu’un aura repéré le coupable, répond Erwann. Son portable sonne. La mélodie lui indique qu’il s’agit de Christophe. Il décroche et met le haut-parleur. — Je suis toujours avec Stéphanie à l’IML. Voici ses premières constatations : comme les deux autres victimes, notre jeune femme a été noyée. Les écorchures aux mains et aux genoux montrent qu’elle est tombée pendant sa course. Les signes de dermabrasion au niveau des chevilles sont caractéristiques, seule une corde tendue sur son passage a pu laisser de telles marques. Son menton a heurté le sol. Ensuite, elle a reçu un coup sur la tête, au niveau de l’occipital. Coup v*****t cette fois-ci, on retrouve des éclats de bois enfoncés profondément dans le cuir chevelu. L’assassin a ensuite traîné le corps en le prenant sous les aisselles, ce qui explique les traces au sol. Céline Bouguéon s’est noyée en inhalant de l’eau. Elle n’a pas repris connaissance. La mort est intervenue rapidement. — Des traces d’ADN ? questionne Erwann. La voix de Stéphanie Ollier se fait entendre : — Je lance une recherche. Je n’ai rien relevé d’intéressant sous les ongles et j’ai bien peur que, s’il y avait quelque chose sur les vêtements, le séjour dans l’eau n’ait effacé tout cela... — La dermabrasion ? — Les fibres retrouvées dans les plaies correspondent à celles relevées sur le tronc de l’arbuste, près du déversoir. J’ai transmis mes prélèvements au labo. L’analyse est en cours. C’est tout ce que je peux vous dire pour l’instant. — Si c’est terminé, vous rentrez directement. Rien ne vous retient là-haut. Ce n’est pas la peine de retenir le docteur Ollier plus longtemps ! Le commissaire raccroche en souriant. Nadia et Pierre pouffent de rire, Erwann se retient. — Les autopsies sont plus rapides lorsque c’est toi qui y assistes, Erwann. Plus rapides et cependant tout aussi efficaces. Il faudra que Christophe nous explique cela... VI
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