CHAPITRE II-1

2020 Words
CHAPITRE IILe réveil au chant du coq. — Le déjeuner de homard. — Excursion dans l’île. — Les calebasses. — Les cannes à sucre. — Les singes nous fournissent des noix de coco. — Retour auprès de notre famille. — Joyeux accueil. — Les fromages de Hollande. — Le pingouin rôti à la broche. Dès l’aube, le chant de nos coqs nous réveilla ; nous délibérâmes, ma femme et moi, sur ce qu’il y avait de plus important à faire ce jour-là. Il fut décidé que j’irais de l’autre côté du ruisseau avec Fritz pour tâcher de découvrir les traces de nos malheureux compagnons et examiner en même temps le pays ; ma femme devait rester avec les enfants. Je la priai donc de nous faire promptement à déjeuner pour que nous pussions partir avant la grande chaleur. Elle me répondit d’un ton triste qu’elle n’avait qu’un peu de soupe à nous offrir. « Mais, lui demandai-je, où donc est le homard de Jack ? — Réveille Jack ainsi que ses frères, me répliqua-t-elle, et nous saurons à quoi nous en tenir au sujet du homard. En attendant, je vais allumer du feu et faire chauffer de l’eau. » Les enfants furent bientôt debout, et Ernest, d’ordinaire si paresseux, se leva sans murmurer. Jack alla chercher son homard dans une fente de rocher où il l’avait caché, craignant qu’il ne fût dévoré par les chiens, comme l’agouti. Je lui demandai s’il voudrait bien laisser prendre à son frère aîné un morceau de l’animal pour provision de bouche pendant son voyage. À ce mot de voyage, mes enfants ouvrirent de grands yeux, sautèrent joyeusement et s’écrièrent tous ensemble : « Un voyage ! un voyage ! nous en sommes ! — Pour cette fois, leur dis-je, il faut renoncer à partir avec Fritz et moi. Un voyage fait avec vous et votre mère serait beaucoup trop long ; et puis, comment vous défendriez-vous, en cas de péril ? Restez donc ici. Bill vous gardera et Turc viendra avec nous. » Jack offrit de bon cœur son homard tout entier à Fritz, quoique Ernest lui fît observer judicieusement que nous aurions sans doute la chance de trouver en route des noix de coco, comme Robinson dans son île. Fritz apprêta nos armes et garnit nos gibecières de provisions convenables ; quand il vit son fusil brisé la veille par lui dans un mouvement d’aveugle colère, il ne put s’empêcher de rougir et me demanda d’une voix timide à en prendre un autre, ce que je lui accordai ; je lui donnai en plus une paire de pistolets de poche, en gardant une autre paire pour moi et une hache que je passai par le manche à ma ceinture de matelot. Ma femme nous avertit que le déjeuner était prêt. Le homard, arrangé avec de l’eau et du sel, nous parut coriace et d’un goût peu agréable ; nous en réservâmes quelques morceaux pour notre voyage avec du biscuit et une bouteille d’eau fraîche. Fritz était impatient de partir avant que la chaleur devînt trop forte. « Il nous reste une chose très-importante à faire, lui dis-je. — Quoi donc, mon père ? prendre congé de ma mère et de mes frères ? — Ce n’est point cela seulement, s’écria Ernest ; je devine bien : nous n’avons point encore récité nos prières. — C’est cela même, répliquai-je : nous nous occupons bien des soins et de la nourriture de notre corps, et nous oublions notre âme. » Alors Jack se mit à faire le sonneur de cloches en criant : Bom, bom, bidibom, bidibom. Je le blâmai vivement de cette bouffonnerie inconvenante et lui ordonnai de s’éloigner, parce que je ne le trouvais pas digne d’unir ses prières aux nôtres. Alors il s’agenouilla et dit d’une voix émue qu’il demandait pardon de sa faute au bon Dieu et à moi. Je l’embrassai, et nous partîmes après nous être recommandés à la divine providence. La séparation fut douloureuse, et déjà nous étions assez loin que nous entendions encore les tristes adieux de ceux que nous avions quittés. La rivière présentait des deux côtés des bords si escarpés, qu’il nous fallut la remonter longtemps par un passage étroit avant de pouvoir trouver un gué. Enfin, ayant atteint l’autre rive, nous nous mîmes à suivre le rivage de la mer. Tout à coup, derrière nous, dans les hautes herbes, un grand bruit se fit entendre. Je frémis intérieurement en pensant que ce pouvait être un tigre ou une autre bête féroce attirée par notre présence. Fritz, calme, immobile, arma son fusil et attendit… Il fit bien de ne pas lâcher son coup ; il aurait tué… notre pauvre Turc, que nous avions oublié au moment du départ, et qui, maintenant, nous rejoignait. Vous pensez qu’il reçut un bon accueil et force caresses. Je louai Fritz de son sang-froid. Nous continuâmes notre route, regardant de tous côtés, examinant même le sable du rivage pour voir si nous ne découvririons pas les traces de nos malheureux compagnons ; Fritz voulait tirer quelques coups de fusil pour se faire entendre d’eux, s’ils se trouvaient dans ces parages. Je lui dis : « Ton idée est bonne ; malheureusement tu courrais risque, en même temps, d’être entendu des bêtes féroces et des sauvages, qui viendraient à nous pour nous tuer. fritz. — Au surplus, mon père, pourquoi courir à la recherche de ces matelots, qui nous ont abandonnés si indignement dans le navire ? moi. — Pour plusieurs bonnes raisons, mon fils. D’abord il ne faut pas rendre le mal pour le mal ; ensuite, ces hommes nous seraient utiles dans l’île ; enfin, et c’est la raison principale, s’ils ont échappé au naufrage, n’ayant pas emporté, comme nous, beaucoup de choses du navire, ils meurent peut-être de faim ! fritz. — En attendant, nous parcourons inutilement ce rivage, tandis que nous pourrions retourner au navire et sauver notre bétail. moi. — Quand il se présente simultanément plusieurs devoirs à remplir, on doit commencer par le plus important et le plus noble : or il est plus important et plus noble de chercher à secourir des hommes que de s’occuper d’animaux. D’ailleurs, les animaux ont de la nourriture pour plusieurs jours ; la mer est tranquille, et le navire n’a rien à craindre d’ici à quelque temps. » Nous continuions à avancer, et bientôt nous arrivâmes à un bois assez étendu. Des arbres touffus, un clair ruisseau, nous invitèrent à nous reposer. Autour de nous volaient toutes sortes d’oiseaux plus remarquables par leur plumage varié que par la beauté de leur chant. Fritz crut voir à travers le feuillage un animal assez semblable à un singe. Turc, par ses signes d’inquiétude, ses aboiements, sa tête levée en l’air, nous confirma dans cette idée. Mon fils courut vers un des plus gros arbres, mais son pied heurta si fort contre un corps rond, qu’il faillit tomber. Il ramassa ce corps rond et me l’apporta pour savoir ce que c’était. Les filaments dont il était entouré le lui avaient d’abord fait prendre pour un nid. Je lui dis que c’était une noix de coco. « J’ai lu, cependant, me répondit-il, que certains oiseaux bâtissent des nids de cette forme. moi. — C’est vrai, mon ami. Mais pourquoi toujours trop te hâter dans tes jugements ? Examine donc les choses avec une plus sérieuse attention. Ce que tu regardes comme des brins d’herbe arrangés par le bec d’un oiseau est un ensemble de fibres végétales ; sous cette enveloppe se trouve la noix, et, dans la noix, le noyau. » Nous cassâmes la noix ; malheureusement le noyau, dur et desséché, n’était plus mangeable, et Fritz, mécontent, étonné, s’écria : « C’est là ce noyau si délicieux que le savant Ernest nous a tant vanté ! moi. — Allons, pourquoi te moquer de ton frère ? Ce qu’il t’a dit est vrai : quand les noix de coco ne sont pas encore mûres, elles contiennent un lait agréable et rafraîchissant ; mais plus la noix mûrit, plus l’amande devient dure, et le lait contenu intérieurement s’épaissit et se dessèche ; si le terrain sur lequel la noix tombe est favorable, bientôt, par ces trois petits trous que tu remarques près de la queue, sort un germe qui s’implante dans le sol et fait rompre la coque. Tu dois te souvenir d’un phénomène analogue qui se produit pour le noyau de pêche ou d’abricot. Ainsi, dans la nature, tout nous fournit des occasions d’admirer le Créateur. » Nous continuâmes à marcher à travers des lianes et d’autres plantes grimpantes entrelacées aux arbres et qui nous barraient le passage ; il fallait nous frayer un chemin à coups de hache. Nous atteignîmes une clairière où Fritz remarqua avec surprise des arbres qui, au lieu de porter leurs fruits sur leurs branches, les portaient sur leur tronc. Ayant détaché un de ces fruits, il lui trouva assez de ressemblance avec une courge. « C’est, en effet, une courge, lui dis-je ; la coque de ce fruit sert à faire des assiettes, des écuelles, des verres et d’autres ustensiles ; l’arbre qui donne ces courges s’appelle calebassier. Devines-tu pourquoi ces fruits sont attachés au tronc au lieu de l’être aux branches ? fritz. — Les branches seraient trop faibles pour supporter le poids de ces courges. moi. — Très-bien. Tu trouves la vraie raison. fritz. — Ces courges sont-elles bonnes à manger ? moi. — Oui, mais leur goût n’est pas des plus agréables. Les sauvages estiment surtout la courge pour les usages dont je t’ai parlé ; de plus, elle leur sert à faire cuire leurs aliments. fritz. — Mais cette coque doit brûler sur le feu ! moi. — Je ne te dis pas que cette coque puisse aller au feu. fritz. — Comment fait-on cuire des aliments sans feu ? moi. — Il est vrai qu’on ne saurait se passer de feu pour la cuisson des aliments. Écoute-moi. Les sauvages commencent par faire rougir au feu des pierres grosses comme un œuf, puis ils les jettent une à une dans la calebasse pleine d’eau ; de cette manière, le liquide arrive peu à peu au degré de chaleur nécessaire pour cuire soit la viande, soit le poisson, soit les légumes. Façonnons chacun une de ces calebasses, que nous rapporterons à ta mère. » Fritz essaya de se servir de son couteau, mais il ne fit rien de bon. Pour moi, je serrai fortement la calebasse par le milieu, au moyen d’une corde, et, de cette manière, je la coupai en deux parties parfaitement égales, formant chacune deux écuelles. « Tiens ! dit Fritz, comment cette idée vous est-elle venue, papa ? moi. — J’ai lu dans des livres de voyages que les sauvages se servent de cordes pour couper beaucoup d’objets. Je me suis souvenu de cela à propos. Maintenant veux-tu savoir comment on fait des bouteilles ou des flacons ? On entoure la courge, pendant qu’elle est jeune, avec des b****s de toile ou d’écorce ; la partie comprimée reste étroite, tandis que la partie libre arrive à son développement naturel. » Nous coupâmes encore plusieurs calebasses, et, avant de repartir, les ayant remplies de sable fin, nous les laissâmes sécher au soleil. Après quelques heures de marche, nous atteignîmes le sommet d’une colline élevée d’où nos yeux embrassèrent un immense horizon. La lunette d’approche ne nous fit découvrir aucun de nos compagnons, ni rien qui prouvât que cette île fut habitée. Pour consolation, la nature étalait devant nous ses pompes et sa magnificence : vertes prairies, beaux arbres, doux et suaves parfums répandus dans l’air, ciel bleu et transparent au-dessus de nos têtes ; à nos pieds, golfe arrondi renfermant une mer calme et paisible, toute brillante de la lumière du soleil, qui se mirait dans ses ondes. Ce spectacle admirable ne m’empêchait point de gémir intérieurement sur le sort de nos malheureux compagnons. « Eh bien, dis-je à Fritz, Dieu veut, sans doute, que nous vivions ici solitaires. Tu vois le pays qu’il nous faudra habiter jusqu’à l’heure de notre délivrance, si cette heure doit venir. Soumettons-nous à la Providence ; tirons le meilleur parti possible de notre position présente. fritz. — Je ne m’afflige point de nous voir seuls dans ce pays. Pourquoi regretterions-nous les gens du navire ? moi. — Ne parle pas ainsi, enfant ; les gens du navire, à qui tu reproches de nous avoir abandonnés, sont dignes de notre compassion. » De la colline, nous descendîmes vers un bois de palmiers ; mais, avant d’y arriver, il nous fallut passer à travers un champ de roseaux si fortement entrelacés, qu’ils gênaient beaucoup notre marche. Nous avancions avec précaution de peur de rencontrer quelque reptile. Turc nous précédait. Je coupai un de ces roseaux pour m’en servir, en cas de besoin, contre les serpents ; ce ne fut pas sans étonnement que je vis tomber un jus épais de mon roseau. Je goûtai ce jus : c’était le jus de la canne à sucre. Je ne voulus pas faire savoir sur-le-champ mou heureuse découverte à Fritz ; je lui dis seulement de couper lui-même un des roseaux, ce qu’il fit, sans se douter de rien. Mais, quand il vit ses mains toutes poissées, il humecta ses lèvres du jus qui sortait par les deux extrémités de la canne et s’écria plein de joie : « Papa ! papa ! des cannes à sucre ! quel régal pour maman et mes frères quand je vais leur en rapporter ! »
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