Le couple sembla se cacher des regards car il resta de longues minutes sous les branches, hors de portée de vue du manoir et elle n'aurait pas deviné leur présence si elle n’avait pas vu ses compagnons auparavant se diriger vers cet endroit.
Elle retourna défaire sa valise et ranger son linge dans la commode et dans l'armoire en bois de chêne tout en continuant de s'interroger. Se pouvait-il que Gabrielle se doutât des sentiments qu'elle avait toujours eus pour cet homme ? Avait-elle arrangé ce rendez-vous et était-il exact que Marc passait souvent au manoir ? Ne trouvant pas de réponses à ses questions, elle s'assit sur sa longue chaise à bascule et les souvenirs de leur romance lui revinrent en mémoire.
Elle avait eu le " coup de foudre " la première fois qu'elle l'avait croisé, au bras de Sabine. Son regard s'était plongé dans le sien et elle avait immédiatement compris que son sentiment était partagé. Marc s'était rapidement écarté de sa meilleure amie pour lui donner des rendez-vous nocturnes sous ces mêmes pins, dans cette propriété. Elle se remémora leur premier b****r, leurs longues balades sur la plage, leurs discussions profondes, leurs ébats nocturnes comme si un film se déroulait devant ses yeux. Elle avait aimé cet homme de tout son cœur. Mais cet amour s'accompagnait d'une grande culpabilité de faire souffrir sa meilleure amie. Sabine s'était éloignée d'elle progressivement car elle s'était évidemment sentie trahie. Au fur et à mesure que le temps passait, Cécile arrivait de moins en moins à vivre cette relation sereinement. Puis Sabine avait cessé tout contact avec elle.
C'était au détour d'un magasin qu'elle l'avait rencontrée un matin et celle-ci avait fait semblant de ne pas la voir. Son indifférence avait été comme un coup de poignard. La jeune femme s'était alors précipitée chez Marc pour le supplier de s'en aller avec elle pour Citeneuve. Mais ce dernier n'avait pas voulu quitter la région. C'était la mort dans l'âme qu'elle était partie seule, encore adolescente, afin d’effectuer ses études dans la capitale. Et avec le temps et d'autres aventures amoureuses, elle avait fini par oublier Marc. Elle s'était noyée dans son travail obstinément. Pour son plus grand malheur, Marie décéda et elle revint à Vieuxport le temps de l'enterrement. Sabine était présente ce jour-là, ce qui l'avait considérablement touchée et elles avaient repris le lien. Leur amitié avait refait surface comme si rien ne s'était passé. Sabine l'avait finalement rejointe à Citeneuve et leur relation avait pris une nouvelle dimension. Mais elles n'avaient jamais reparlé de Marc et Cécile ignorait si son amie avait le moindre contact avec celui-ci.
Et voilà que le jeune homme réapparaissait dans sa vie quelques heures auparavant et Cécile n'avait pas calculé cet imprévu...
En cette fin d'après-midi, la jeune femme décida d'aller se promener sur la plage, en omettant volontairement son téléphone cellulaire. Elle voulait se retrouver seule. Il y avait très peu de monde et Cécile enleva ses sandales pour longer le rivage les pieds dans l'eau. Sa longue robe blanche flottait au vent, et elle s'arrêta un instant pour admirer l'infinie beauté du bleu de l'océan qui rejoignait le ciel. Une mouette passa au- dessus de sa tête en criant et un bien-être total l'inonda. Elle perdit un moment la notion du temps. Le soleil commençait à baisser à l'horizon et elle constata qu'il était temps de rentrer au manoir. Elle eut la curieuse sensation de n'être jamais partie de ce coin reculé de Nouvelle Terre, et pour la première fois depuis de longues années, elle se sentait à l'aise dans ces lieux.
Lorsque Cécile rentra à la maison, il était 19 heures passées et elle fut étonnée de voir que sa sœur attendait visiblement son retour.
- Tu n'as pas mangé ?
- Non. Je t'attendais, confirma Gabrielle.
Décidément, son comportement l'intriguait de plus en plus. Gaby était d'ordinaire si froide, si distante et tellement réservée. Depuis son arrivée plus tôt dans la journée, elle allait de surprise en surprise !
Solange était partie en leur laissant une assiette pleine de croque-monsieur ainsi qu'un plateau de petits légumes à grignoter. Gabrielle servit deux verres de thé glacé.
- Sabine a téléphoné pendant ton absence, rapporta-t-elle. Je lui ai dit que tu te promenais et que tu la rappellerais dès ton retour.
- Je te remercie. Je le ferais après le dîner. Pour le moment, j'ai envie de passer du temps avec ma grande sœur.
Cette dernière lui sourit timidement et elles passèrent à table.
- Comment te sens-tu ?
- Bien mieux que je ne l'aurais pensé en fait, déclara Cécile.
- Je suis heureuse de te l'entendre dire. J'ai eu peur que tu ne repartes le jour même !
- Je suis venue pour rattraper le temps perdu avec toi.
- Figure-toi que j'en suis venue à la même conclusion. J'espère en réalité que ton séjour puisse nous permettre de nous rapprocher un peu.
Elles mangèrent de bon appétit et Cécile enchaîna, sentant que c'était l'heure des confidences :
- Tu me le dirais, Gabrielle, si tu avais des ennuis ?
- S'il y avait une personne sur cette terre à qui je pourrais me confier, c'est bien à toi. Je t'assure que je vais très bien. Je pense simplement que c'est le moment pour moi de tourner le dos au passé et d'aller de l'avant. Il est temps de vivre enfin.
Cécile fut stupéfaite par cette dernière remarque et ne sut pas quoi répondre. Elle ne voulait pas brusquer sa sœur en allant trop vite.
Le repas terminé, les femmes décidèrent de prendre leur café dans l'immense salon de leur demeure. Il s'agissait là d'une pièce imposante, lambrissée, avec les tableaux de leurs ancêtres et une grande cheminée. Une longue table de chêne et des chaises de style coloniale remplissaient la moitié de l'espace tandis que de très beaux canapés et fauteuils de couleur rouge étaient disposés devant une baie vitrée. Cette dernière s'ouvrait sur une magnifique terrasse en pierre, à plusieurs mètres de l'entrée principale.
Cécile s'installa sur un des sofas tandis que sa compagne ouvrit une porte vitrée pour laisser l'air encore doux du soir pénétrer à l'intérieur. Gabrielle se mit à hurler si fort que sa sœur manqua de renverser son café sur le tapis. Elle se précipita vers Gaby et découvrit avec horreur ce qui l'avait mise dans cet état. Elle se mit à crier à son tour.
Il y avait, devant elles, sur la terrasse, un coq à la tête fraîchement coupée car il gisait dans une mare de sang.
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La surprise passée, les deux sœurs se serrèrent un moment dans les bras. Gaby souhaita rentrer dans la demeure et les femmes s'assirent sur le canapé, totalement hébétées. Cécile buvait son café froid tandis que l'aînée se releva et se dirigea vers le minibar.
- Tu ne voudrais pas quelque chose d'un peu plus fort ? lui proposa-t-elle.
- Si, tu as raison, j'ai besoin d'un remontant.
- Cognac ?
- Oui, s'il te plaît.
Gabrielle s'exécuta et servit deux verres avant de revenir s'installer en face de Cécile.
- J'espérais que l'on vivrait une ou deux aventures qui nous permettraient de nous rapprocher, commenta celle-ci, mais je dois t'avouer que je ne m'attendais pas à cela !
La quadragénaire but son alcool d'un trait avant de répondre :
- Je ne pense pas que ce coq soit là par hasard.
Sa sœur l'imita et frissonna.
- Que veux-tu dire par là ?
- Je trouve bizarre qu'un événement pareil surgisse le jour de ton retour.
Cécile se tut immédiatement car elle n'avait pas songé à cela. Le téléphone sonna et les sœurs sursautèrent en même temps. Ce fut Gabrielle qui décrocha :
- C'est pour toi, fit-elle en lui tendant le combiné. C'est ton amie, Sabine.
- Allô ? dit-elle d'une voix tremblante.
- Allô, Cécile ? Gabrielle et toi avez une drôle de voix. Tout va bien ?
La jeune femme lui raconta leur mésaventure et Sabine lui ordonna de conserver son sang-froid, ainsi que d'appeler la police.
- La police ? répéta cette dernière.
Gabrielle lui fit un signe de tête positif et Cécile rassura son interlocutrice sur leurs intentions.
- Je viendrai vendredi en début de soirée, lui confirma Sabine. J'ai réussi à me libérer pour l'après-midi ; jusque-là, tiens bon ma belle, tu n'es pas toute seule.
Cécile la remercia et raccrocha. Elle omit volontairement de lui mentionner qu'elle avait vu Marc un peu plus tôt dans la journée : ce n'était pas le moment. Elle passa l'appareil à Gaby qui composa le numéro de la police. Celle-ci promit d'arriver dans le quart d'heure qui suivait.
Les sœurs Kardec attendirent donc patiemment leur venue en se servant un autre verre de cognac qu'elles dégustèrent en laissant la chaleur et l’effet de l'alcool envahirent leurs sens. Aucune des deux n'avait envie de parler, trop absorbées par le fil de leurs pensées. Enfin la voiture de la police arriva devant le perron et Gabrielle alla leur ouvrir, suivie de près par Cécile.
- Bonsoir mesdames. Je suis l'inspecteur Yann Lecordeck.
- Yann ! fit Cécile, toute émue.
- Cécile ? Excuse-moi, je ne t'avais pas reconnue dans la pénombre.
Yann avait été le meilleur ami de la jeune femme à l'école primaire lorsque ses camarades la fuyaient. Il avait déjà à cette époque-là un large sens de la justice.
Il n'eut pas le temps de comprendre ce qui lui arrivait que Cécile sauta dans ses bras. Un élan de sympathie lui était bien rare en service et il fut totalement surpris par sa réaction. Il l'écarta doucement, comprenant que celle-ci devait être choquée par ce qu'elle venait de voir devant sa porte-fenêtre. Elle sentait aussi légèrement l'alcool mais ne fit aucune remarque à ce sujet.
- Je suis également heureux de te revoir même si le moment n'est pas idéal.
Elle le regarda de ses grands yeux verts et comprit qu'il était en service. Il n'avait pas changé : il était devenu très grand avec de larges épaules. Blond aux yeux bleus, le succès ne lui avait jamais fait défaut auprès de la gente féminine. Il avait épousé la sœur de Marc et avait été follement amoureux d'elle jusqu'au jour de sa disparition. Il avait alors mené une enquête minutieuse et n'avait jamais refermé le dossier.
Une jeune femme en uniforme se racla la gorge derrière eux et Yann la présenta :
- Voici l'officier de police Julie Devereaux. Vous nous avez appelés pour le cadavre d'un animal déposé devant votre porte-fenêtre ?
- Oui, confirma Gabrielle, suivez-nous.
Elle leur montra le coq sans cou gisant dans sa mare de sang et Julie prit quelques clichés photographiques. Puis Yann alla chercher un sac poubelle dans le coffre de la voiture et ramassa l'animal sans tête avant d'aller questionner les sœurs.
- Vous n'avez rien vu de suspect ce soir ? Étiez-vous au manoir ?
- Oui, nous étions à la cuisine mais nous n'avons rien vu, assura l'aînée qui avait recouvert son sang-froid. Cécile est arrivée ce midi et nous étions très occupées à bavarder.
- Peut-être était-ce là un cadeau de bienvenue ? hasarda Yann.
Les deux femmes échangèrent un regard et Cécile se mit à trembler.
- Vous pensez que ce coq a été déposé intentionnellement pour nous effrayer ? interrogea Gabrielle.
- C'est probable, déclara le policier. Avez-vous eu d'autres incidents ces derniers temps ?
- Non, répondit Gaby.
- Vous connaissez-vous des ennemis ?
Les deux sœurs réfléchirent un moment et secouèrent négativement la tête.
- A mon avis, il s'agit là d'un avertissement signifiant qu'une personne mal intentionnée cherche à vous faire peur. Cet incident s'est produit le même jour que l'arrivée de Cécile au manoir, cela pourrait indiquer que ce message lui est destiné mais rien n'est moins sûr ; ce peut aussi être une coïncidence.
Il vit cette dernière trembler plus fortement et ajouta, se voulant rassurant :
- Cela peut aussi n'être qu'une simple intimidation. L'auteur souhaite peut-être voir notre Cécile repartir pour Citeneuve.
- Sommes-nous en danger ?
- S'il devait y avoir d'autres incidents de ce genre, je vous dirais alors que oui. Pour l'heure, inutile de vous inquiéter. La ou les personnes responsables de ce mauvais tour cherchent à vous effrayer. Ne leur donnez pas raison en cédant à la panique.
Cécile opina du chef tandis que Gabrielle raccompagna les policiers et leur cadavre jusqu'à leur voiture.
- Passez au poste demain dans la journée afin de déposer une plainte contre X si vous le souhaitez, proposa Yann.
- Nous viendrons, rétorqua Gabrielle.
Cécile la rejoignit sur le perron et elles regardèrent la voiture s'éloigner de leur propriété.
♠♠♠♠♠
Le sommeil de Cécile fut agité. Elle rêvait qu'elle courait à travers une forêt dense, en pleine nuit. Chacun de ses pas lui coûtait de gros efforts physiques pour avancer et elle finit par trébucher sur une branche. Elle n'arrivait pas à se relever et sa cheville la faisait atrocement souffrir. Elle entendit un chant macabre se rapprocher. Bientôt elle vit des silhouettes encapuchonnées s'avancer dans sa direction. L'une d'elle se pencha sur la jeune femme et elle hurla.
Son cri était réel car il la réveilla et elle constata qu'elle était couverte de sueur. Sa sœur se précipita dans sa chambre et alluma la lampe du plafonnier.
- Que se passe-t-il ? s'écria Gabrielle.
Cécile cligna des yeux plusieurs secondes avant de répondre :
- Je viens de faire un cauchemar horrible.
Gaby la serra dans ses bras et lui proposa doucement :
- Tu veux m'en parler ?
Cécile lui raconta en détail ce qu'elle venait de rêver. Elle vit sa sœur frissonner légèrement.
- Ce n'était qu'un affreux rêve, rien de plus,affirma-t-elle.
- Ce coq plein de sang m'a rendu quelque peu nerveuse moi aussi et j'ai du mal à trouver le sommeil.
- Alors, viens ! lança Cécile d'un ton volontaire. Allons boire une tisane et nous irons nous recoucher dans un moment.
Gabrielle obtempéra et les femmes descendirent faire chauffer la bouilloire à la cuisine.
- Il faut que je te raconte ce qui m'est arrivé dans mon appartement avant mon arrivée ici, dit la cadette.
Elle lui fit le récit de sa nuit presque blanche à Citeneuve à cause de l'odeur des égouts qui avait temporairement empoisonné l'air. Gabrielle l'écouta attentivement avant de mettre de l'eau chaude dans les tasses.
- T'est-il arrivé d'autres incidents ces derniers jours ?
- Non, répondit Cécile. Je crois tout simplement que je suis un peu perturbée. Je n'avais pas prévu mon retour ici avant l'invitation à la commémoration. Cela a peut-être réveillé mon inconscient et mes peurs d'enfance.
Elle étudia son interlocutrice mais cette dernière n'eut pas de réaction. Cécile but doucement sa tisane. Elle semblait aller un peu mieux. Elle ne l'aurait jamais soupçonnée aussi fragile. Gabrielle reprit la parole, la sortant de ses pensées :
- Peu importe ce qui a pu te ramener ici, le principal est que tu sois là.
Une vague de chaleur submergea Cécile. Elle n'avait jamais vu sa sœur s'exprimer ainsi.
- Moi aussi, je suis heureuse d'être là.
- Retournons nous coucher à présent, demain sera un jour meilleur.
Les femmes rejoignirent le premier étage et elles s'embrassèrent avant de retourner chacune dans leur chambre respective.
Le reste de la nuit se déroula tranquillement et Cécile dormit profondément.
A quelques pas de là, Gabrielle regardait la lande à travers la fenêtre, incapable de se rendormir.
Le lendemain était un jour où le ciel était bas et gris. Une pluie fine commençait à tomber. La température avait chuté de plusieurs degrés et un brouillard épais entourait le manoir.
Cécile descendit au rez-de-chaussée et se dirigea vers l'office. L'accueil de Solange, de sa sœur et l'odeur du café la mirent instantanément de bonne humeur.
- Gabrielle m'a raconté ce qui vous est arrivé hier soir, annonça Solange.
- Oui, nous avons eu un sacré choc, confirma Cécile.
- Avec ce crachin, nous n'avons pas besoin de laver la terrasse ce matin : la mare de sang a pratiquement disparu, commenta Gabrielle.
- Yann est un bon inspecteur, ajouta l'employée. Vous avez eu raison de faire appel à lui car il ne laisse jamais rien au hasard.
- C'est marrant, renchérit Cécile ; à l'école primaire, il voulait déjà être policier.
- Marc est également un très bon journaliste, reprit Gabrielle. De plus, il enquête sur tout ce qui peut lui paraître suspect à ses yeux. Veux-tu que nous l'appelions ?
- Je ne souhaite pas voir cet incident étalé dans les journaux, déclara la cadette.
- Marc est un ami de la famille, rappela Gaby, il ne ferait rien sans notre accord.
- Je ne sais pas...
Gabrielle et Solange échangèrent un regard qui n'échappa pas à la jeune femme. Cécile tenta alors de se justifier :
- Sabine arrive à Vieuxport demain soir et je voudrais avoir le temps de lui dire que j'ai revu Marc.
Les femmes hochèrent la tête en signe d'acquiescement. Elles savaient très bien toutes les deux ce qui avait poussé Cécile à s'en aller pour Citeneuve et ne voulaient pas brusquer la jeune femme. Solange donna son avis tout en essuyant la vaisselle :
- Tu as raison ma petite, une chose après l'autre. Pour le moment, ce qui est important, c'est d'aller au poste de police afin d'y déposer une plainte.
C'était un sage conseil et les sœurs s'exécutèrent.
Le brouillard n'était dense qu'à certains endroits, et Gabrielle conduisait la berline prudemment. En sortant de la propriété, la voiture longea la plage et celle-ci eut du mal à se concentrer, jonglant entre la pluie qui battait et le vent qui ramenait du sable sur la voiture et la chaussée. Cécile, quant à elle, regardait la mer se déchaîner avec mille sensations. Elle avait toujours aimé ce temps qui précipitait les éléments comme si tous les Dieux laissaient libre cours à leur colère.
Le véhicule prit la direction de Lamont afin de se rendre au poste de police, situé à une douzaine de kilomètres du manoir. Il y avait peu de monde sur les routes et le trajet fut de courte durée.
Arrivées sur le parking, Cécile demanda à son aînée :
- Es-tu sûre de vouloir faire cette démarche ?
- Absolument. Avec tout ce qui se passe dans la région en ce moment, je pense qu'il ne faut rien laisser au hasard.
- Tu veux dire par là que cette malheureuse histoire de coq pourrait avoir un lien avec les incidents survenus ces deniers temps ?
- Je l'ignore, sœurette. Il s'agit tout de même d'un animal sans cou et Marc nous a encore raconté hier qu'il y avait des tas de bêtes retrouvées mutilées.
- Je n'avais pas pensé à cela. Cette hypothèse me fait peur. Tu as raison, allons déposer une plainte.
Les deux femmes coururent s'abriter devant l'entrée du poste aussi vite qu'elles le purent. Lorsqu'elles poussèrent les portes donnant dans le hall, elles virent passer Marc en compagnie de l'inspecteur et Cécile jeta un œil à sa sœur, visiblement très contrariée.
♠♠♠♠♠
- Ah ça alors ! Bonjour mesdames, déclara Marc en apercevant les deux jeunes femmes. Je ne pensais pas te revoir de sitôt et surtout ici, ajouta-t-il à l'intention de Cécile.
- Bonjour, répondit timidement l'intéressée.
- Bonjour mesdames, dit Yann. Vous êtes venues déposer plainte ?
- Bonjour, fit Gabrielle. Oui, nous sommes là dans ce but.
- Porter plainte ? répéta le journaliste. On ne vous a pas agressées tout de même ?
- Venez tous dans mon bureau, coupa le chef. Nous y serons plus tranquilles pour discuter.
Le petit groupe s'exécuta et entra dans la pièce qu'indiqua l'inspecteur de police. Elle n'était pas très grande et recouverte de papiers. Yann demanda à ce qu'on lui rapporte trois chaises et du café. Ce fut Julie qui s'en chargea en faisant un signe de tête à la cantonnée.
- Alors ? demanda impatiemment Marc.
- Tu dois nous promettre de ne rien écrire sur ce qui va être relaté dans un instant, précisa Gabrielle.
- D'accord, assura ce dernier.
Les femmes s'assirent sur les chaises en face du bureau tandis que Yann s'installait confortablement dans son fauteuil ; Marc, quant à lui, il préféra rester debout, les bras croisés.
- Y-a-t-il eu d'autres incidents depuis hier soir ? questionna l'inspecteur.
- Non, aucun, déclara Gabrielle.
- Nous avons juste mal dormi, renchérit Cécile.
Yann leva un instant les yeux de son ordinateur puis se replongea dans sa déclaration. Il commença par les noms, prénoms, adresse et motif de la plainte. Puis il rédigea le rapport en corrélation avec les déclarations des deux femmes. Lorsque celui-ci fut terminé, il le relit à nouveau et devant l'acquiescement des sœurs Kardec, il l'envoya à l'imprimante. Marc avait suivi toute l'histoire attentivement et se mit à parler sitôt le rapport terminé :
- Vous avez eu raison de déposer une plainte. Je me demande si ce coq à la tête coupée a un lien avec les autres animaux mutilés retrouvés dans la région.
- S'il s'agit d'un avertissement personnel, alors vous en serez assez vite informées, poursuivit Yann. Soyez très attentives dans les jours qui viennent aux comportements des gens qui vous entourent. Là où les personnes responsables de leur méfait chercheront à savoir si leur acte a porté ses fruits.
- C'est juste, approuva Gabrielle. Nous nous tiendrons sur nos gardes.
- Avez-vous parlé de cet incident à quelqu'un en dehors de la police ? s’enquit l'inspecteur.
- Oui, à Solange, notre employée de maison, dit Cécile.
- Cette femme habite au village, glissa Marc.
Ils se regardèrent tous un instant.
- Que veux-tu dire par là ? demanda Gabrielle au journaliste.
- Elle doit certainement avoir de la famille ou des amis à qui elle pourrait se confier, hasarda-t-il.
- J'ai toute confiance en Solange, lâcha Gabrielle, elle est tenue au secret professionnel.
- Cela fait longtemps qu'elle est au service de la famille, céda Cécile.
Elle semblait cependant bien moins convaincue de l'innocence de l'employée que sa sœur. Elle poursuivit :
- Solange a pourtant de la famille à Vieuxport. Es-tu certaine qu'elle ne se confie pas à son mari ou à son fils ?
- Son fils est avocat à Citeneuve et ne revient que rarement dans la région. Quant à son mari, j'ai cru comprendre qu'ils n'étaient pas aussi proches que cela.
- Alors pourquoi rentre-t-elle tous les soirs chez elle ? insista Marc. Le manoir est bien assez grand pour l'héberger.
Gabrielle resta interdite quelques instants et Cécile en fut étonnée. Elle, qui avait l'habitude d'être si rigide, si droite et toujours sûre d'elle-même, voilà qu'elle voyait sa sœur sous bien d'autres angles.
- Je reconnais que celle-ci est très discrète sur sa vie privée, finit-elle par avouer.
Gabrielle se remit à trembler, imperceptiblement bien sûr, mais suffisamment pour que Cécile le remarqua. Décidément, le comportement de cette dernière était étrange. On aurait dit qu'elle avait peur.
Gaby se leva, lasse, et demanda à Yann où elles devaient signer les papiers. L'interpellé lui présenta le rapport et souhaita voir leurs cartes d'identité. Il nota leurs numéros et leur rendit en souriant. Il leur tendit également une petite carte de visite où étaient inscrits son nom et son numéro de portable.
- Appelez-moi de jour comme de nuit en cas de problème.
Les sœurs hochèrent la tête et prirent la direction du hall en saluant l'inspecteur lorsque Marc les invita à boire un café en ville.
- J'ai des courses à faire, s'excusa Gaby. Je te laisse avec Marc et je reviendrai te chercher dans un petit moment.
Cécile n'eut pas le temps de prononcer le moindre mot que déjà sa sœur filait sous le crachin pour rejoindre la voiture. Elle se retourna vers le jeune homme, qui lui, semblait visiblement ravi. Il ouvrit un parapluie et elle lui prit le bras.
- J'ai toujours aimé la pluie, fit-il afin de détendre l'atmosphère.
- Oui, à condition qu'il y ait un parapluie, répondit-elle en riant.
Ils rejoignirent le cœur de la ville et Marc l'invita à entrer dans une brasserie. Ils commandèrent des croissants et du café car celui du poste de police avait un goût amer. Le jeune homme plissa les yeux :
- Je suis heureux d'être ici, avec toi, ce matin.
Cécile lui sourit en ouvrant son sachet de sucre.
- Tout le monde ne semble pas aussi content que toi de me savoir là pour quelques jours.
- Si Gaby et toi avez peur, je peux venir dormir au manoir tu sais, lui glissa-t-il en lui touchant la main.
La jeune femme fut émue et eut bien du mal à cacher son émotion. Elle le regarda intensément et le contact de cet effleurement lui fit monter le rouge aux joues.
- Merci, lui dit-elle simplement.
- A votre service, madame ! Lança-t-il joyeusement car il avait bien remarqué son trouble, qui, il faut le reconnaître, le transportait de joie.
Il n'y avait pas de doute, les années écoulées à Citeneuve n'avaient pas réussi à lui faire oublier cet homme. Elle observa sa main encore une fois et de multiples pensées érotiques lui traversèrent l'esprit. Sa vie prenait une tournure tout aussi passionnelle qu'imprévisible.
Son passé la rattrapait, bien plus encore qu'elle ne l'avait alors redouté.