Chapitre 9: La convocation nocturne
Le jour décline lorsque Christiane franchit de nouveau les portes de la tour Perrin. Elle est venue directement de l’hôpital, où elle a passé l’après-midi au chevet de Juliette.
Sa tante a été admise le matin même pour une batterie d’examens préparatoires.
Le médecin a été clair : sans intervention rapide, le cœur ne tiendra plus très longtemps.
Christiane a écouté, les mains glacées, en serrant son vieux sac à main contre sa poitrine. Puis elle a reçu l’appel de Mademoiselle Delorme, lui intimant de se présenter à dix-huit heures sans faute.
Elle n’a même pas eu le temps de repasser chez elle. Sa jupe grise est fripée, ses cheveux tirés en un chignon lâche dont quelques mèches s’échappent.
Elle ignore ce que lui veut le grand patron, mais son instinct lui murmure que la réponse à sa prière se trouve peut-être derrière la porte de son bureau. Ou alors un refus définitif. Dans les deux cas, elle est trop épuisée pour avoir peur.
L’ascenseur l’emporte vers les hauteurs feutrées du dix-septième étage. Les couloirs sont vides, les bureaux éteints, seule une veilleuse éclaire le couloir exécutif. Mademoiselle Delorme est à son poste, droite comme un piquet, l’œil sévère. Elle lui adresse un signe de tête bref et la conduit à la porte d’acajou sans prononcer une parole.
Quand Christiane entre, elle est frappée par l’atmosphère de la pièce. La lumière du plafond est tamisée, les stores à demi baissés.
Une odeur de café flotte dans l’air. Xavier Perrin se tient debout près de la table basse, une cafetière à la main, le visage grave mais moins fermé que l’avant-veille. Il l’invite à s’asseoir d’un geste qui n’a rien d’impérieux. Elle remarque qu’il a ôté sa veste et dénoué sa cravate. Ses manches sont retroussées. Il semble presque humain.
« Asseyez-vous, mademoiselle Bennett. Je vous ai fait préparer du café. Je ne sais pas si vous l’aimez, mais il fait froid et vous paraissez épuisée. »
Christiane hésite. Ce geste inédit la désarçonne plus que toutes les duretés du monde. Elle accepte la tasse qu’il lui tend, remercie d’une voix à peine audible et prend place dans le canapé de cuir. Xavier s’assied en face d’elle.
Il ne l’observe pas comme un patron toise une subordonnée, mais comme un homme qui s’apprête à livrer une confidence.
« Mademoiselle Bennett, j’ai beaucoup réfléchi à votre demande. Avant de vous faire part de ma décision, je souhaite vous parler… d’autre chose. De mon fils. »
Elle lève les yeux, surprise. Elle s’attendait à une réponse directe, un oui ou un non, peut-être une contrepartie financière. Pas à des confidences familiales. Mais le visage de Xavier s’est creusé, la fatigue marque ses traits plus nettement que jamais. Il paraît vieilli. Elle hoche la tête sans mot dire.
Il parle alors de Miguel avec une franchise déchirante.
Il raconte l’enfance lumineuse de ce petit garçon curieux, l’accident de voiture qui a tué sa mère un soir de pluie, la culpabilité qui s’est installée dans le cœur de l’adolescent comme une gangrène.
Il évoque les nuits blanches, les conquêtes éphémères, les abus d’alcool, les scandales à répétition. Il avoue son impuissance de père, son incapacité à soulager la souffrance de son propre fils. Chaque phrase tombe avec une sincérité douloureuse, sans filtre. Il ne cherche pas à minimiser la déchéance de Miguel ; il la décrit crûment, comme pour mieux en souligner la gravité.
« Je ne suis pas en train de vous demander de l’excuser, précise-t-il. Je vous demande d’essayer de comprendre. C’est un homme brisé qui porte un masque de fêtard. Je l’ai vu pleurer en secret. Je l’ai entendu parler dans son sommeil. Il appelle sa mère. Chaque nuit. »
Christiane sent sa gorge se nouer. Elle pense à sa propre mère, perdue trop tôt. Elle pense à Juliette, cette tante qui a remplacé un père absent et une mère disparue. Elle comprend, viscéralement, ce que signifie la perte. Et pour la première fois, elle perçoit Miguel Perrin non comme le play-boy arrogant des journaux, mais comme un être humain désespéré.
« Pourquoi me raconter tout cela ? » demande-t-elle enfin, la voix tremblante.
Xavier soutient son regard. Il y a une détermination farouche dans ses prunelles grises.
« Parce que j’ai une proposition à vous faire, mademoiselle Bennett. Une proposition qui pourrait tout changer. Pour vous. Pour moi. Et pour lui. »
Le silence retombe, lourd, solennel. Christiane repose sa tasse sur la table basse. Son cœur bat plus vite. Elle devine que ce qui va suivre n’a rien de conventionnel