IIILa demeure de sir Fabian Hartwill semblait être le château de la Belle au Bois dormant sous la pénible chaleur de cet après-midi d’été. Temple-Court n’avait pas les imposantes proportions de Loreyl-Castle, mais il se dégageait de l’unique bâtiment construit en demi-cercle une impression de grâce et de mesure. Brisant l’harmonie de l’ensemble, en avancée sur la façade est, on apercevait une terrasse à balustres, surchargée de fleurs, où sir Fabian et sa femme aimaient à se reposer sur des chaises longues pendant les heures chaudes de la journée.
À peine Alwyn et Ahélya s’étaient-ils présentés à l’entrée du domaine qu’un domestique accourait au-devant des visiteurs. Après avoir ouvert la grille en fer forgé, il pria les deux jeunes gens de bien vouloir le suivre. Derrière ses talons, ils traversèrent le parc qui avait un aspect sauvage et abandonné, du moins dans la partie la plus éloignée de l’habitation. Comme Ahélya le faisait remarquer à son compagnon, ce dernier précisa que sir Fabian l’avait désiré ainsi. C’était une de ses distractions favorites de se promener dans ce coin délaissé par les jardiniers, où sa femme, en revanche, ne s’aventurait jamais.
Cependant, au fur et à mesure que l’on s’approchait de la demeure, le parc offrait ses parterres de fleurs, ses pelouses soignées, ses allées ratissées avec soin. À quelque vingt mètres du perron de pierre, un parterre d’œillets rouges entourait une fontaine de marbre, composée de sirènes, qui laissait tomber une eau fraîche dans une vasque de granit.
Toujours précédés du domestique, Ahélya et Alwyn étaient accueillis chaleureusement par leurs hôtes au bas de l’escalier qui conduisait à un perron donnant accès, par une grande porte-fenêtre, à un vaste hall décoré de trophées de chasse et de bahuts de chêne sculpté dans lequel donnaient, à droite et à gauche, les principales pièces de Temple-Court.
Après avoir aimablement répondu aux paroles de bienvenue de sir Fabian et de sa femme, lord Rusfolk et sa cousine furent introduits par eux dans le salon-bibliothèque. La pièce, peu spacieuse, donnait une impression de paix, de quiétude. Elle était meublée avec beaucoup de goût d’un bureau Renaissance et de fauteuils de la même époque. Aux murs, des tapisseries de Flandre alternaient avec des tableaux de valeur. Tous prirent place autour d’une table basse en marqueterie, placée devant une cheminée monumentale garnie de chenets de cuivre.
Lady Hartwill sonna une domestique pour le thé. Quand il fut servi, sir Fabian se tourna vers lord Rusfolk.
– Je ne pense pas, mon cher Alwyn, lui dit-il en souriant, que vous connaissez mon fils Lawrence...
– Non, répondit lord Rusfolk, mais ma cousine Ahélya m’a quelquefois parlé de lui. C’était son camarade de jeux préféré, n’est-ce pas ?
– Oui, Alwyn, Lawrence était pour moi un véritable ami.
– Eh bien ! enchaîna aussitôt sir Fabian, je vais pouvoir vous le présenter dans quelques instants, car il travaillait dans sa chambre au moment où vous êtes arrivés tous les deux. Je l’ai fait mander, il ne va plus tarder. Oui, voilà mon fils de retour définitivement à Temple-Court, après un long séjour en France, où il perfectionna ses connaissances dans les questions d’agriculture et d’élevage des chevaux.
– Dois-je comprendre, demanda lord Rusfolk, que votre fils est appelé à assurer tôt ou tard la gestion de votre domaine ?
Sir Fabian se tourna affectueusement vers sa femme, comme pour quêter son approbation à un projet qui, manifestement, si l’on en jugeait par la complicité des regards des deux vieux époux, avait dû faire l’objet de nombreuses conversations.
– Oui, c’est notre vœu le plus cher et aussi celui de notre bon Lawrence, répondit sir Fabian en souriant. Je suis resté fidèle, jusqu’à présent, aux anciennes méthodes, à celles que m’a léguées mon père. Mais, voyez-vous, l’agriculture, aujourd’hui, doit suivre le progrès technique pour donner des résultats rentables. Il faut aller de l’avant. N’est-ce pas votre avis ?
– Je suis tout à fait d’accord avec vous, sir Fabian, approuva Alwyn.
Puis, s’adressant à Ahélya :
– Je suis sûre, ma chère cousine, que vous avez dû taquiner bien des fois le jeune Lawrence quand il jouait en culottes courtes avec vous.
Les Hartwill ne purent s’empêcher de sourire en entendant la plaisanterie du jeune maître de Loreyl-Castle. Ahélya se mit à rire à l’évocation d’un passé encore cher à son cœur.
– Oh ! oui, Alwyn, c’est vrai, j’ai taquiné Lawrence plus souvent qu’à mon tour, mais votre fils, ajouta-t-elle en se tournant vers les Hartwill, était la patience même. Heureusement, d’ailleurs, car j’étais une fillette volontaire et espiègle, habituée à voir ses fantaisies satisfaites sur-le-champ. Mais nos parties, nos disputes, sont pour moi d’agréables souvenirs de mon enfance. J’espère que Lawrence ne m’a pas gardé rancune de mon mauvais caractère...
C’est à ce moment précis que Lawrence Hartwill fit son entrée dans le salon-bibliothèque. Dès qu’il fut présenté par son père à lord Rusfolk, il avança vers Ahélya et serra amicalement dans les siennes la main qu’elle lui tendait.
– Oh ! miss Dolmane, s’écria-t-il avec enthousiasme, comme je suis heureux de vous revoir !
– Vous le voyez, Ahélya, mon fils n’est pas rancunier, fit remarquer sir Fabian Hartwill joyeusement.
– Comment pourrais-je l’être envers une jeune fille aussi séduisante ? répliqua galamment le jeune homme. De la fillette que j’ai connue subsiste seulement votre rire espiègle. Et quelques années seulement ont passé...
Tandis que Lawrence se servait lui-même une tasse de thé, Ahélya le regardait. D’un rapide calcul, elle conclut qu’il avait environ vingt-cinq ans. Grand, bien découplé, les cheveux blonds rejetés en arrière, des yeux gris-vert de nuance changeante, il offrait un visage hâlé par le grand air. Il était vêtu avec élégance, mais sans recherche affectée.
Pendant que les jeunes gens retrouvés échangeaient des souvenirs communs, lord Rusfolk, sur une question posée à son hôte, écoutait sir Fabian Hartwill. Il recueillait avec un visible intérêt les confidences que son grand-père avait faites à son vieil et fidèle ami de Temple-Court.
– À vrai dire, continuait sir Fabian, lord Walter Rusfolk était un homme fort discret. Certes, la longue amitié dont il m’honorait l’engageait-il à me faire part quelquefois de ses difficultés. Il m’estimait et savait qu’il pouvait se confier à moi en toute franchise. C’était un tempérament fier et il répugnait visiblement à se plaindre. Un jour pourtant, au cours d’une partie de chasse à laquelle nous étions conviés dans les « Hautes Terres » par un ami commun, il m’avouait, non sans réticence, ses dissentiments avec son fils, lord Algernon, mais sans m’en préciser la nature. Avaient-ils pour objet la conduite scandaleuse que son fils menait à Londres et dont il avait eu des échos ? Je ne saurais l’affirmer. Mais ce n’était certainement pas là le seul motif de leurs discordes. Il y en avait d’autres et parmi ceux-ci je vois surtout l’attitude d’Aurora envers miss Dolmane, sur qui lord Walter avait reporté toute son affection.
Alwyn resta silencieux quelques secondes.
– Lady Hartwill, je me le rappelle, dit-il, m’a déjà parlé de la venimeuse campagne de dénigrement qu’Aurora et son père ont menée contre ma cousine.
L’émotion faisait trembler sa voix quand il ajouta :
– De quoi certaines gens ne sont-ils pas capables quand l’intérêt le plus sordide commande leur conduite ? Quelles actions viles n’hésitent-ils pas à commettre pour exécuter leurs inqualifiables desseins ? Je découvrirai les coupables de la monstrueuse machination qui a abouti naguère à l’enlèvement de miss Dolmane, séquestrée aux Indes dans des conditions atroces, et que, grâce à Dieu, j’ai sauvée presque miraculeusement. Compte tenu des faibles renseignements que je possède, j’incline à penser, comme le premier intendant de mon grand-père, le fidèle Harriston, que les ravisseurs de ma cousine avaient des complices dans la place. Sans l’aide de ces derniers, l’enlèvement eût été impossible. Je me dois de les confondre et de les châtier.
– Je le souhaite aussi ardemment que vous, affirma sir Fabian.
– Puisque vous êtes mon ami comme vous étiez celui de mon grand-père, je vous dois une confidence. Quand j’ai vu lord Walter la première fois à bord de son yacht Ice and Fire, il m’a dit que son ostracisme à l’égard de mon père Henry, à l’occasion de son mariage, avait été alimenté, attisé surtout par lord Algernon. Mon oncle Robert, le fils aîné des Clenmare, étant décédé, il était évident que la rupture des relations de Henry avec sa famille favorisait les desseins de lord Algernon, quel que fût le peu d’affection que lord Walter éprouvât pour lui. Ma conversation avec mon grand-père sur le yacht – surtout la seconde – reste gravée dans ma mémoire comme si elle datait d’hier. Je me rappelle bien les paroles qu’il prononça à l’issue de notre seconde entrevue. Il m’a dit à peu près ceci :
« – Vous qui êtes jeune et courageux, partez à la recherche d’Ahélya et délivrez-la de ceux qui, aux Indes, la retiennent prisonnière, car j’ai promis à son père de veiller sur sa sécurité, de la préserver du danger. Et, moi, je ne peux plus rien... Je vais mourir...
« – Mourir ? m’étais-je écrié. Vous êtes en excellente santé malgré votre grand âge, et je ne comprends pas...
« Lord Walter, à ce moment, interrompit ma protestation et ajouta :
« – Oui, croyez-moi, j’ai peu de temps à vivre. Je souffre d’intolérables douleurs de l’estomac... Mes médecins parlent d’une grave ulcération, un autre a même émis l’hypothèse d’un empoisonnement...
« Le mot me fit sursauter.
« – Un empoisonnement ? Que voulez-vous dire ?
« – Je ne puis parler davantage pour le moment, mon cher Alwyn, décida mon grand-père brusquement, mais nous reviendrons plus tard sur ce sujet. Oui, c’est cela, vous serez mon confident.
« Hélas ! Dieu ne l’a pas permis, sir Fabian. Mon grand-père est décédé brusquement, le lendemain même de son installation à Clenmare House, près de Londres, à la suite d’une crise très violente. »
Sir Fabian réfléchit pendant quelques secondes avant de demander :
– N’avez-vous pas fait procéder à l’autopsie du corps ?
– Si, répondit avec émotion le jeune lord, et je vous prie de croire que j’ai vécu des moments très pénibles pendant que l’autopsie était pratiquée, en ma présence, par trois praticiens de Londres, dont le docteur Morton, médecin particulier de lord Walter Rusfolk. Mon grand-père avait exigé l’autopsie dans son testament. Bref, si l’on constata des altérations graves de l’estomac, aucun des hommes de science ne put se prononcer avec certitude sur la cause même de ces altérations. Un empoisonnement ? Les trois médecins le déclarèrent plausible après un examen plus approfondi des viscères, bien qu’ils fissent les plus expresses réserves ; en tout cas, ils furent incapables de déceler la nature du poison. Ils consignèrent ensuite dans un rapport le résultat de leurs observations. Ce rapport, le docteur a reçu l’ordre de ma part de le tenir secret jusqu’à ce que je juge le moment opportun de le produire en justice. Voilà où nous en sommes pour le moment.
Sir Fabian Hartwill resta un long moment silencieux. Il réfléchissait, la tête baissée, les mains croisées sur ses genoux, et semblait atterré par les révélations qu’il venait d’entendre. Il se tourna enfin vers lord Rusfolk et demanda :
– S’il y a eu crime, avez-vous des soupçons sur ceux qui s’en seraient rendus coupables ?
– Non, répondit Alwyn, ou, si j’en ai, ils ne reposent pas sur des bases assez solides pour étayer une accusation formelle. Je n’ai, hélas ! pas de preuves, mais des doutes seulement.
À ce moment, Alwyn pensait à son entrevue avec Harriston, quand ce dernier lui avait fait, peu de temps après le décès du marquis, en des termes précis, le portrait de lord Algernon : hypocrite, menteur, pervers, sous les plus vertueuses apparences.
Lord Rusfolk aperçut alors sa cousine qui bavardait un peu à l’écart avec Lawrence, les deux jeunes gens se tenaient debout près d’une porte-fenêtre qui s’ouvrait sur le parc. Le soleil enflammait les beaux cheveux de la jeune fille, qui riait aux reparties de son interlocuteur.
Alwyn ne détachait pas son regard de la séduisante silhouette. Il se rappela la question qu’il avait posée à Harriston :
« Croyez-vous que, dans l’enlèvement d’Ahélya, les Hindous pouvaient avoir des complices anglais ? »
Et le serviteur, l’homme de confiance de son grand-père, avait répondu : « Oui, je le crois. »
Il était évident que lord Algernon réunissait sur sa tête les plus fortes présomptions. Oui, plus que lui, profiterait de la mort de lord Walter Rusfolk ? Depuis très longtemps l’on était sans nouvelles de Henry Clenmare, presque toujours en mer, et d’ailleurs tous les ponts étaient définitivement coupés avec lui. L’héritage du titre et de l’immense fortune du marquis de Rusfolk lui reviendrait de droit, à lui, Algernon, qui faisait son affaire de cette miss Dolmane recueillie par charité.
Lord Algernon – Alwyn l’avait su par Harriston – menait joyeuse vie à Londres où il jouait gros jeu dans un cercle très fermé. Perdu de dettes, poursuivi par ses créanciers, il devait maudire la résistance qu’opposait son père à la maladie, ce père qu’il n’avait jamais aimé. Mais était-il capable d’aimer ? D’un mariage où l’amour était exclu, une enfant était née : Aurora. Lord Algernon ne surveilla ni son éducation ni son instruction. Après avoir dilapidé la fortune de sa femme trouvée morte chez elle dans des circonstances étranges et inexpliquées, lord Algernon fut obligé de faire appel à la bourse de son père pour continuer à mener la même vie oisive, la seule digne de son rang, disait-il. Par bonté, par faiblesse aussi, lord Walter Rusfolk satisfaisait à toutes ses demandes, sauf dans les derniers temps de sa vie où il exigeait des comptes de son fils prodigue. Cela n’alla pas sans heurts ni disputes, jusqu’au jour où lord Algernon, sans l’intervention d’Harriston, avait voulu lever la main sur son père. À partir de ce moment, les relations entre les deux hommes furent de pure convention. Lord Walter se désintéressa de son fils et lui fit verser une pension mensuelle que le bénéficiaire pouvait dépenser à son gré.
Le vieux marquis, blessé et humilié par la conduite de son fils, reporta toute son affection sur la jeune et sensible Ahélya Dolmane. Que lord Algernon eût pris ombrage des attentions que son père portait à l’adolescente ne faisait aucun doute dans l’esprit d’Alwyn. Certainement la présence et la place de plus en plus prépondérante de miss Dolmane au château contrariaient les plans du futur héritier aux dents longues. Aurora était reléguée à l’arrière-plan. De là à envisager qu’Algernon était complice des ravisseurs d’Ahélya pour se débarrasser de l’importune était une hypothèse possible. Cette hypothèse se vérifierait-elle un jour ?
Peu de temps après l’entretien qu’ils venaient d’avoir, sir Fabian Hartwill raccompagnait lord Rusfolk et miss Dolmane jusqu’à la grille de Temple-Court. Avant de prendre congé de son hôte, Alwyn l’invita à venir, ainsi que sa femme et Lawrence, à Loreyl-Castle, où une réception devait avoir lieu la semaine suivante à l’occasion de la visite de M. d’Olbars et de sa fille.