Adeola.
J'acquiesce en silence, acceptant de changer de sujet. Je lui raconte mon samedi entre mes siestes de droite à gauche et mes dossiers en cours. Elle me taquine sur le fait d'inclure mon "chéri" dans mes vacances. Ce mot, "chéri", je ne l'emploie qu'avec elle. C'est un genre d'entraînement, au cas où je doive désigner Ryan comme ça un jour... au risque qu'il prenne la grosse tête.
Après plus d'une heure à papoter, elle me laisse pour une course. Elle est devenue la courrière de sa mère, car m'ma ne fait plus confiance aux livreurs de Lagos.
Un peu plus tard, je descends les escaliers, mes pas étouffés par le silence de la maison. L'ombre bleutée du crépuscule s'étire déjà sur le salon, dévorant les angles des meubles. Ryan est là, silhouette familière nichée au creux du canapé. Des papiers sont éparpillés sur la table basse comme les vestiges d'une longue journée, ses jambes sont croisées. Il semble absorbé par un film, un bol calé entre ses mains.
Lorsque j'arrive à sa hauteur, il se décale instinctivement pour me faire de la place. Au lieu de m'asseoir, je me laisse tomber, posant ma tête sur ses genoux. Le contact de son pantalon contre ma tempe est une ancre qui me ramène à la réalité.
— T'es pas fatiguée de dormir, toi ? me taquine-t-il, sa voix vibrant doucement sous mon oreille.
Je soupire, incapable de répondre. Parfois, j'ai l'impression que plus je dors, plus je m'enfonce dans une léthargie protectrice. Je tends les bras et lui subtilise son bol. Il me laisse faire. À l'intérieur, comme je l'imaginais, l'odeur réconfortante du lait mêlée au couscous me chatouille les narines. J'en prends une bouchée.
— Qui mange ça le soir ?
— Un homme dont la femme passe ses journées à dormir, réplique-t-il.
Il y a une pointe d'accusation dans son ton, mais elle n'est pas tranchante. C'est une douceur exigeante, une façon bien à lui de me réclamer un peu de présence.
Je prends deux cuillères avant de lui rendre le reste. Je me lève, contourne le canapé et tire les rideaux pour occulter la nuit qui tombe, avant de me diriger vers la cuisine.
En ouvrant le frigo, un sourire involontaire étire mes lèvres. Il est plein à craquer. Il a fait les courses. Ce petit geste, si banal pour d'autres, réchauffe quelque chose en moi.
Je sors des légumes, de la viande, des pommes de terre. Je tourne le robinet et la fraîcheur de l'eau contre mes doigts me fait l'effet d'une caresse. Je me plonge avec délice dans la douceur de la soirée, savourant ces gestes répétitifs et domestiques que mon travail me vole trop souvent.
Le son de la télé se rapproche. Je tourne la tête : Ryan a pivoté l'écran vers la cuisine pour ne pas perdre le fil de son film tout en me rejoignant. Il pose son bol sur l'îlot et se glisse derrière moi.
Ses bras viennent encercler mes hanches pendant que j'assaisonne la viande. La chaleur de son corps contre mon dos est un rempart contre mes inquiétudes de la journée.
— Ça sent déjà bon... souffle-t-il contre mon cou.
— Je peux te laisser le manger comme ça, si tu es pressé, dis-je d'un ton à moitié sérieux.
Il lâche un faux soupir de détresse.
— Pourquoi tant de méchanceté envers ma modeste personne ?
Pour toute réponse, je lui tire la langue en lui faisant signe d'ouvrir le four. Il s'exécute pendant que je me baisse pour enfourner le plateau. Une fois le moniteur lancé, je me redresse et ses bras m'accueillent à nouveau. Je me laisse bercer par ce câlin improvisé, son regard faisant des allers-retours entre moi et l'écran.
— Devine quoi ? dis-je pour capter son attention. Ife vient de m'appeler.
— Vous avez fait la paix définitive ?
— Non... soufflé-je malgré moi, une pointe d'amertume refaisant surface. Elle est encore avec lui. Mais elle vient de m'apprendre un truc intéressant... ma demi-sœur est enceinte.
Je sens un léger tressaillement dans ses bras. Il me fait pivoter doucement pour que je lui fasse face, ses yeux plongeant dans les miens.
— Tu veux dire qu'elle a fait ça à Londres ?
— J'en n'ai aucune idée, mais elle a réussi le seul truc que je n'ai pas osé faire à vingt ans.
— C'est de la fierté que je ressens dans tes mots ? s'amuse-t-il.
Je lutte pour ne pas sourire, mais c'est peine perdue. Ma façade de femme sérieuse s'effrite sous son regard.
— Ousmane va la tuer, dis-je enfin, un sourire sardonique aux lèvres, sans être foncièrement méchante.
Ryan éclate d'un léger rire qui résonne dans la cuisine. Je me demande si je ne deviens pas un peu plus cynique, un peu plus "piquante" à force de le fréquenter. Ouais, c'est exactement ça.
Le minuteur finit par biper, brisant la bulle de silence qui s'est installée entre nous. Je me dégage doucement de l'étreinte de Ryan pour sortir le plat. L'odeur de la viande grillée et des herbes envahit instantanément la cuisine, une vapeur chaude qui me caresse le visage.
Ryan s'occupe de dresser la table.
Il n'y a pas besoin de grands discours entre nous ce soir ; les bruits de la cuisine suffisent. Le tintement des couverts contre la porcelaine, le bruit de l'eau que l'on verse dans les verres... C'est notre musique quotidienne à nous.
On s'installe l'un en face de l'autre. Il se sert avec appétit, et je l'observe du coin de l'œil. La lumière tamisée de la hotte dessine les traits de son visage, lui donnant un air plus apaisé que d'habitude.
— C'est bien meilleur que mon couscous au lait, avoue-t-il après la première bouchée, un sourire en coin.
— C'est la moindre des choses, répliqué-je en piquant une pomme de terre. Je ne pouvais pas te laisser mourir de faim après que tu as rempli le frigo.
On mange dans une ambiance calme. C'est dans ces moments-là que je me rends compte à quel point j'apprécie cette routine, même si elle me fait peur. Je repense à ce que j'ai dit à Ife tout à l'heure. Le calendrier. Chaque jour qui passe est un jour de moins, ou un jour de plus... je ne sais jamais comment le compter.
— Tu penses à quoi ? demande-t-il soudain, son regard plongé dans le mien.
Je marque une hésitation. Ma timidité revient au galop dès que les sujets deviennent trop profonds. Je pourrais lui parler de ma peur, de la fin du contrat, de Jamila... mais je préfère rester dans la douceur du présent.
— Je me demande juste comment mon père va réagir pour Jamila , dis-je en changeant habilement de sujet.
Il soupire légèrement avant de poser sa fourchette.
— C'est un peu leurs problèmes. Ousmane ne va pas non plus lui couper la tête pour un gosse , ajoute-t-il avec une nuance d' ironie.
Je rie légèrement .
— On dirait que toi tu ne connais ton beau père sur ses genres de sujet
—Il est strict ? Me questionne t'il
— A un point du non-retour, dis je en pense saisissant de nouveau ma fourchette.
Peut- être juste avec moi...., me dicte ma conscience. Peut-être qu'il était strict avec moi et que ça va couler avec elle et...
Un contact froid sur ma joue vient intérieur mes pensées. C'est les lèvres de Ryan.
Ça me fait sourire.
—S'il est aussi strict, il fera sûrement une attaque s'il entendait juste la manière dont je b***e l'une de ses filles.
Un gloussement m'échappe . Instinctivement, je pointe ma fourchette sur laquelle se trouve un morceau de viande et de pommes de terre vers lui, il le mange en souriant .
Il finit par passer son bras autour de mon épaule. Ses côtés sont chauds, leur pression est ferme et rassurante. Je ne retire pas son bras. Au contraire, je la laisse là, savourant ce contact qui fait taire mes angoisses.
— T'as l'air ailleurs, Ade, finit-il par me dire .Si tu es fatigué prendre cette semaine de vacances. On partira où tu voudras.
Le mot "On"me fait sourire.
— On verra Monsieur le plus occupé de nous deux , murmuré-je, le cœur battant un peu plus fort.
— Je peux prendre des congés maladies, me souffle-t-il à voix basse.
Je rie légèrement.
Et on finit de dîner ainsi, entre de petites piques sur le film qu'il a choisi et des silences confortables.