ALGÉRIENNE AUTOPROCLAMÉEMARIE-JOËLLE RUPP
«Je suis arrivé à Alger le 4 juillet 1962, dans les bagages du GPRA1. Partout des drapeaux. Une mer de drapeaux. Partout des hommes chargés en grappes sur les camions. La foule exultait, pétait de joie. Je remonte la rue de la Lyre et juste avant de m’engager dans la rue Randon, une vieille femme me barre la route. Elle se plante devant moi, lève menaçante son bâton blanc et se met à hurler le signal d’alarme de la Casbah: Gaouri! Gaouri!»
Lorsque mon père me racontait l’arrivée des troupes de l’ALN2 à Alger en juillet 1962, il était tout à la fois la foule brandissant le drapeau et la vieille tapant du bâton dans une mise en scène lyrique conforme à l’image du réalisme socialiste. Mon père était un conteur. Il avait le mot juste, l’intonation appuyée et le geste évocateur. Son talent était tel que j’avais le sentiment d’y être.
«Le gaouri moudjahid, poursuivait-il, c’est moi. Le combattant étranger. J’avais bouté les Français hors de l’Algérie, mais j’avais beau faire, j’étais et je serai toujours considéré comme l’étranger. L’étranger, ce n’est pas celui de Camus, c’est moi.»
Et je l’imaginais amusé plutôt qu’humilié par la méprise de la vieille femme tandis que la vision incongrue de sa haute silhouette osseuse, tentant maladroitement de se caler dans les «malles» du GPRA, se glissait clandestinement dans mes pensées. Il assortissait son propos de quelques photos de quidams au sourire solaire, beaux comme de jeunes acteurs triomphants dans les premiers rôles tant espérés et enfin offerts. C’était la joie, le bonheur, je ne voyais que cela. J’ignorais le reste.
Cette scène remonte à l’année 1997. Je retrouvai mon père de retour involontaire d’une errance de quatre décennies à travers l’Afrique et son pays d’adoption, l’Algérie, dont il avait reçu la nationalité pour son dévouement à la cause nationaliste pendant la guerre d’indépendance. Mon père entrait dans ma vie en même temps que ce pays qu’il allait quatre mois plus tard me laisser en héritage.
Jusqu’à notre rencontre, je n’avais de l’Algérie qu’une image limitée à la proximité de nos voisins immigrés avec qui nous partagions le même sort, celui du petit peuple, dans les quartiers populaires de mon enfance. Pendant la guerre d’indépendance, je n’étais qu’une gamine d’une dizaine d’années. Je vivais avec ma mère, ma grand-mère maternelle et son vieux père dans un petit logement insalubre au bord du canal de Saint-Denis. Saint-Denis, première ville kabyle de France. C’était du moins ce que l’on disait alors. L’Algérie, pour moi, c’était l’épicier Ali, sanglé dans sa blouse couleur bleu de chauffe comme un officier dans son uniforme réglementaire. Généreux et attentif, Ali aidait ma grand-mère à gravir les trois marches d’accès à sa boutique. Le local était sombre et exigu, mais je n’avais d’yeux que pour les bocaux de friandises en forme de citrouille qui trônaient sur le comptoir. Quand je passais à l’épicerie en rentrant de l’école, il me posait toujours la même question, roulant les r comme les vieilles Kabyles le couscous, avec cet accent rocailleux du Djurdjura: «T’as été bien sage aujorr …d’hui?» Et moi, immanquablement, je répondais: «Oui, m’sieur Ali!» Alors, il dévissait le couvercle d’un bocal et me tendait un bonbon aux fruits. Et puis, il y avait Akli, un bel homme vêtu en permanence d’un costume sombre, la cravate assortie portée sur une chemise claire. Quand il croisait ma grand-mère peinant à transporter son sac à provisions, il la saluait avec déférence et la soulageait de la corvée des courses alimentaires. Je me souviens aussi que pendant ce qu’on appelait «les événements», un jour, on avait découvert Akli baignant dans une épaisse flaque de sang dans le couloir d’un immeuble à quelques pâtés de maisons de distance, victime de règlements de comptes entre le FLN et le MNA, ces deux factions nationalistes d’une Algérie qui peinait à se libérer du joug colonial. Je n’avais pas vu son cadavre, mais la peine et l’horreur que j’avais lues sur le visage de ma grand-mère m’avaient intuitivement fait prendre la mesure de la tragédie. Ainsi vivions-nous la guerre, à travers la mort d’Akli ou celle du fils des voisins logés au rez-de-chaussée de mon immeuble de la rue du Canal, jeune appelé de vingt ans, mort, disait-on, «au champ d’honneur», dans les Aurès. J’apprendrai bien plus tard l’histoire de Saint-Denis, ma ville natale, et la présence d’une importante communauté kabyle implantée là de longue date.
Jeune adulte, j’enseignai le français aux travailleurs migrants. L’Algérie était encore là. Au demeurant, je n’avais jamais eu vraiment l’occasion de me pencher sur cette guerre. De façon générale, la colonisation était derrière moi. D’ailleurs, l’histoire enseignée pendant mon enfance et mon adolescence n’y faisait aucunement allusion. J’ignorais donc tout du combat de mon père.
En revanche, je connaissais le présent. Nous étions en 1997 et, depuis le début de la décennie, l’Algérie était en guerre, guerre civile pour les uns, contre les civils pour les autres.
À la fin du mois de juin et après quatre mois d’une proximité déchirante, mon père me quittait à nouveau, définitivement cette fois, pour une hypothétique autre rive. Sa mort, annoncée comme proche et inéluctable, provoqua cependant en moi un séisme aussi v*****t que le fut notre rencontre quatre mois plus tôt. Avec sa disparition, la flamme qu’il avait activée, et qui désormais devait illuminer ma vie, s’éteignait. Par lui, mon histoire personnelle rejoignait notre histoire collective, celle des trente glorieuses de la décolonisation, celle des relations passionnelles entre la France et l’Algérie. Il me rattachait au monde, à ce pays et à ses cultures singulières et plurielles par une sorte de cordon ombilical qui me faisait renaître, naître enfin à moimême, par le père. J’avais tout à apprendre et il n’était plus là pour me servir de guide.
La parenthèse ouverte par notre rencontre allait se refermer. Ne subsisteraient que les rêves qui, depuis l’enfance, me portaient à espérer comme en une parousie prophétique le retour du père. Il était mort. L’espérance aussi.
L’aventure aurait pu s’arrêter là si la providence, la main de Dieu, ou encore –et plus sûrement– ma volonté farouche d’accomplir ce qui allait avoir des allures de destin, ne m’avait décidée à poursuivre ma quête. L’invitation des officiels algériens à accompagner la dépouille de mon père jusqu’à Alger m’en donnait l’occasion. D’hypothétique, l’autre rive devenait cette fois bien réelle.
Premier contact physique avec l’Algérie. Celle des ambassades d’abord, des consulats, des réceptions officielles, des non-dits, des sourires convenus faussement affables ou carnassiers. Cette Algérie, onctueuse et rugueuse à la fois, engluée dans le culte du secret et la culture du complot, m’agréait cependant car, pour des raisons qui m’étaient encore inconnues, elle reconnaissait la légitimité de ma filiation. J’étais la fille d’un moudjahid, héros de la guerre de libération, et cette nouvelle identité se substituait à celle honnie de fille de traître durant la guerre d’Algérie. Discrète d’abord, cette reconnaissance allait prendre une tournure médiatique avec les obsèques nationales de mon père à Alger.
Je n’ai pas cette mémoire datée qui cautionne les souvenirs, mais je garde la sensation très nette de mon débarquement à l’aéroport Houari-Boumediene par une matinée venteuse et fraîche. Les pieds à peine posés sur le tarmac, j’étais happée par l’Histoire. Cercueil sitôt recouvert du drapeau algérien, cordon de ministres venus me saluer, haie d’enfants de chouhadas3 au garde-à-vous, en tenue scoute. Les discours officiels me donnaient les clés d’un nouveau langage. On ne parlait plus de guerre d’Algérie, mais de guerre de libération, ni de fellaghas, de rebelles, mais de moudjahidines. «Combattant, rien à voir avec la foi», précisa le commandant Azzedine, chef de la zone autonome d’Alger en 1962 et ami de mon père venu m’accueillir à l’arrivée. J’étais au cœur de ce pays, j’en percevais les vibrations, les pulsations loin des images formatées des médias de l’Hexagone.
Tout m’était étrange, surréaliste au sens quasi hypnotique que lui donnait Desnos. Derrière la vitre de la voiture officielle qui m’entraînait vers la capitale, je découvrais un monde tout en paradoxe: ville populeuse, active et brouillonne, et cependant ralentie, en attente, comme inachevée. J’allais découvrir deux Algéries, celle des palaces, des refuges paradisiaques de l’oligarchie, frileuse et jalouse de ses privilèges, celle de la rue sur le fil du désespoir, et qui n’avait plus rien à perdre.
Destination l’hôtel El-Djazaïr, ex-Saint-Georges, lieu mythique évoquant l’Algérie coloniale. Confort extrême pour touristes et hommes d’affaires. Depuis la chambre plus vaste qu’un studio parisien, j’ai entendu l’appel à la prière.
Était-ce là l’Algérie démocratique et populaire de mon père? J’étais loin de la révolution ou du moins de l’idée que je m’en faisais avec ses utopies, ses idéaux: liberté, égalité, fraternité, pouvoir aux peuples… Loin de la guerre, de toutes les guerres. Une promenade au jardin botanique de l’hôtel leva mes scrupules. Si le paradis avait un sens, alors sans doute ressemblait-il à cela, c’était me dit-on ce qu’Henri de Montherlant aurait affirmé lors d’un séjour au Saint-Georges.
J’ai du mal aujourd’hui encore à m’y retrouver dans ce fatras de sensations provoquées par ma première visite à ce pays doublement frère, par un lien à la fois historique et charnel. Tout s’embrouillait dans ma tête, la guerre coloniale qui justifiait ma présence avec l’enterrement de mon moudjahid de père et cette autre guerre, celle de la décennie noire des années 1990 qui justifiait encore et toujours cet état d’urgence dans lequel semblait vivre en permanence le pays.
Mon père a été enterré à El-Alia le 29 juin 1997, jour de la commémoration des cinq ans de l’assassinat du président Mohamed Boudiaf. Militaires à l’entrée du cimetière, quelques centaines de personnes suivant l’enterrement au pas de course, représentants du gouvernement et de la société civile, figures historiques de la guerre de libération, et, pour parachever la pompe de l’événement, une large couverture médiatique. Je me souviens des hommages prononcés en français, puis en arabe par les officiels, le représentant du ministère des Moudjahidines et celui de l’évêché d’Alger évoquant l’un et l’autre son rôle dans la guerre d’indépendance, dans la construction de l’Algérie nouvelle, et en particulier dans l’organisation du Festival panafricain à Alger en 1969, dont il avait été, dirent-ils, le grand ordonnateur.
Autre moment fort de mon Algérie imaginaire que ce «Panaf» raconté par mon père. Du stade des Annassers jusqu’à la place de la Grande-Poste, celle des Martyrs et celle du 1er-Mai, la foule au rythme des percussions des tambourinaires haletait sur le tempo des Pata Pata de Myriam Makeba. Le solo du saxophone d’Archie Shepp trouait la nuit, faisant écho aux joueurs de ghaïtas4 de la basse Casbah. Et sur les improvisations des musiciens, se souvenait mon père, la foule scandant les slogans fraternitaires: «Vive l’Afrique! Vive l’OUA! Vive les peuples frères d’Afrique!»
Sa vie défilait comme en un film d’actualités des années 1950. Et avec elle notre Histoire, mon histoire, celle de cette guerre dite de libération qui me semblait, elle aussi, inachevée.
Un officier de la Garde civile, après un salut militaire, m’a remis avec cérémonie le drapeau algérien qui recouvrait le cercueil de mon père. C’est ainsi que l’on rendait hommage aux héros de cette guerre sans nom.
Est-ce en cet instant, par ce geste hautement symbolique, que l’Algérie a commencé à s’insinuer dans mon être tout entier, par chaque fibre de ma peau? Entré dans ma vie de façon brutale et intempestive, ce pays n’allait pas en sortir de sitôt.
De retour à Paris, la monotonie des jours avait la couleur du ciel, gris et pluvieux. L’absence avait creusé dans mon âme une béance extrême et le vide s’y était installé. Cette absence au milieu de soi, telle que la définissait Jean Sénac, désignait tout autant mon père que cette terre où dorénavant, pour reprendre un terme cher au poète, son corps demeurait définitivement «encastré». La guerre m’interdisait d’envisager tout retour immédiat à Alger. Je sentais pourtant que cette histoire n’était pas terminée. Si mon père était réapparu en un laps de temps aussi court, m’entraînant par-delà sa mort à la rencontre de sa terre choisie, ce ne pouvait être une simple coïncidence. Je croyais au destin sur lequel l’homme avait prise. Je décidai de m’approprier le mien et de suivre la voie tracée.
Une question me taraudait: Quel était ce pays capable de déployer un tel sortilège qu’on lui sacrifiât femme, enfant et terre natale?
Comprendre. Savoir. Remonter le temps. J’entrai en Algérie par la trappe de l’histoire. Au fil des commémorations auxquelles je demeurais complaisamment conviée, je compris que la guerre n’était peut-être pas tout à fait terminée. Les «amis de l’Algérie», anciens déserteurs, pieds-rouges et autres militants anticolonialistes des trente glorieuses de la libération des peuples colonisés, quêtaient une reconnaissance qui leur était abondamment attribuée, du moins, et je m’en rendrais compte plus tard, tant qu’ils faisaient allégeance au pouvoir. Privée de mémoire par la disparition prématurée de mon père, frustrée de cette parole perdue, j’ai interrogé les acteurs-témoins d’une guerre qui, alors, n’était pas encore en France reconnue comme telle.
Cette nécessité de collecter les informations m’a conduite au journalisme. Homme de presse, mon père avait organisé en 1964 à Alger un stage destiné à former ses jeunes confrères algériens. Ceux rencontrés à Paris trente-cinq ans plus tard m’ont formée à leur tour: «Nous te rendons ce que ton père nous a donné.»
Ces paroles, les ont-ils réellement prononcées ou la force de ma volonté d’accomplissement les a-t-elle créées de toute pièce? Je ne sais plus, mais ce dont je me souviens, c’est que, figure de la presse algérienne, Arezki Metref m’a appris toutes les ficelles du métier. Je n’ai pas oublié non plus Ahmed Halli, un autre grand journaliste et mon premier patron à La Dépêche de Kabylie, dont il m’avait bombardée correspondante à Paris sous la bénédiction du fondateur du journal, Amara Benyounes. Le quotidien était largement diffusé dans le quartier de Ménilmontant-Belleville dans le 20earrondissement de Paris. Lorsque j’y croisais un lecteur parcourant l’un des articles portant ma signature, sous mon nom ou sous un pseudonyme attestant une supposée identité algérienne, je jubilais intérieurement. Loin de considérer ce patronyme d’emprunt comme une forfaiture, il illustrait au contraire le nouveau sens que je voulais donner à mon existence, un peu comme dans une certaine tradition africaine on se choisit un nom pour chaque âge de la vie.
C’est par la Kabylie que je suis retournée en Algérie. Celle de ce quartier parisien où s’était implantée dès les années 1920 une population kabyle corvéable et pourtant jamais servile. J’y ai fêté avec ceux qui m’ont accueillie Yennayer, le nouvel an berbère, et l’anniversaire du printemps berbère de 1980. J’ai approfondi ma connaissance de ce pays, de son histoire qui, loin de s’achever avec la guerre de libération, n’en finissait plus de vouloir se libérer. J’ai suivi les événements du Printemps noir en 2001, la mort du jeune Massinissa Guermah, le mot «Liberté» écrit en lettres de sang sur un mur d’Azzazga. Et c’était bien un vent de liberté qui s’engouffrait dans la brèche ouverte par la revendication d’une langue qui enracine.
Si aujourd’hui j’écris comme je respire, je le dois à mon père, mais je le dois aussi à ce pays qui m’a donné les mots pour dire. Dire la douleur, l’injustice, le combat. Dire la mort, dire la vie, l’amour et l’espérance. Redonner du sens à des notions tant galvaudées. Le «butin de guerre» de Kateb Yacine m’est revenu par ricochet. Chacun des personnages qui font l’objet de mes essais biographiques est de près ou de loin lié à l’Algérie. Mon père Serge Michel, bien sûr, mais aussi Claude Vinci, chanteur rive gauche et déserteur aux Portes de Fer, qui chanta la guerre qu’il n’aurait pas voulu faire et la Kabylie d’Amoucha. Et encore Paul Vigné d’Octon, précurseur de l’anticolonialisme qui, après ses Ruffes rouges, plaçait Alger comme sa seconde patrie et son terrain d’élection pour dénoncer les méfaits du colonialisme. Enfin, le savant nomade Théodore Monod, humaniste engagé, signataire du Manifeste des 121 pendant la guerre d’indépendance, et éternel marcheur des déserts.
De Marie à Meriem, voilà pourquoi, en quelque sorte, je me suis aujourd’hui autoproclamée algérienne.
1. Gouvernement provisoire de la République algérienne.
2. Armée de libération nationale.
3. Martyrs, au sens politique ou religieux, morts pendant la guerre d’Algérie. (N.d.É.)
4. Instrument à vent de la famille des hautbois répandu dans tout le Maghreb.