MONSIEUR OUINE-2

2016 Words
Mais aujourd’hui, comme hier, comme toujours, ce n’est qu’un rêve : l’entreprise est téméraire, presque folle, d’introduire un mort au cœur d’une vie déjà si pleine. Depuis dix ans, sauf pour de brèves vacances, Philippe n’a vu du monde que la maison cernée par les pins, avec son jardin vieillot, son potager, ses charmilles. Au-delà, le village minuscule, et la mince route blonde, enroulée sur elle-même comme une vipère, et qui ne mène nulle part. Michelle a voulu cette solitude. « Je ne ferais pas de Steeny un de ces affreux petits hommes grimaçants, des singes, les potaches. » D’ailleurs, le seul collège passable est à Boulogne, – des prêtres du diocèse, d’anciens vicaires qui sentent la crasse et l’encre. J’ai rencontré le supérieur, jadis – une commère, une vraie commère, molle et joufflue, des hanches énormes. « Madame, nous vous prenons un enfant, nous vous rendrons un homme. – Un homme, monsieur ! Je sais ce que c’est, il a bien le temps d’être ça ! » Et sans doute elle aime passionnément son fils, mais elle éloigne le plus qu’elle peut l’heure certaine, l’heure fatale où elle verra paraître une fois encore, une dernière fois, l’ennemi de tout repos, le tyran, un autre Philippe… Un autre Philippe ? * * * – Hé bien, Steeny, tout seul ? C’est la châtelaine de Wambescourt, Mme de Néréis, qui s’efforce de sourire, et ne réussit qu’une grimace compliquée tandis que sa pauvre tête folle s’agite en tous sens, cherche en l’air un invisible appui. – Maman est là, répond insolemment Steeny. Elle fait la sieste, je pense. Voulez-vous… – Non, non, restez, mon chéri ! N’allez pas… Elle ramasse vivement autour d’elle les plis de son long manteau noir, laisse échapper son sac, le rattrape au vol, jette à la dérobée vers les persiennes closes, un regard craintif. – N’allez pas ! Laissez Michelle dormir. C’est si bon de dormir, Steeny… Mon Dieu ! Elle s’étire au soleil avec un étrange frisson. La lumière fouille encore le misérable visage torturé où la bouche peinte éclate lugubrement. – Ne m’accompagnerez-vous pas jusqu’à ma voiture, Steeny, mon ange ? Je l’ai laissée à l’entrée du parc, à cause des mouches. Le long de la rivière, c’était atroce : j’ai cru que la jument s’emballerait. – Emballée ? Oh ! madame !… Philippe hausse les épaules d’un air entendu. Il n’a peur d’aucun cheval, ces histoires de jument emballeuse le font rire. – Vous vous moquez de moi, mon ange… Elle le précède d’un grand pas hésitant, inégal, farouche. Les hauts talons de ses bottes glissent sur les aiguilles de pins et chaque fois qu’elle fléchit les genoux, se redresse, il flotte autour d’elle une odeur d’éther et d’ambre. – Si ! vous vous moquez. Ne dites pas non, Steeny ! N’est-ce pas que je suis ridicule dans cette espèce de fourreau de soie, et mes longues pattes grêles ? J’ai l’air d’une araignée noire à tête blanche. Ça doit vous faire rire, hein, Steeny ? – Moi ? Non, réplique tranquillement Philippe. Je trouve que vous ressemblez à un personnage de roman. Elle s’est arrêtée soudain, la tête renversée en arrière, les sourcils levés, la bouche furieuse. Que va-t-elle dire ? Mais le regard que Steeny affronte avec une sorte de curiosité outrageante cède le premier, s’échappe. Elle lui tourne le dos, se jette en avant, comme pour rattraper son équilibre. Philippe pense à un gigantesque oiseau blessé qui marche sur ses ailes. – Il ne faut pas, mon ange. Les personnages de roman, fi ! Et qu’est-ce que vous faites de ces gens-là, vous, Steeny ? – Oh ! rien ! Voilà justement pourquoi je les aime. Ils ne servent à rien. Moi non plus. Elle s’arrête encore, tourne à droite et à gauche des yeux de bête traquée, reprend sa course dansante. Steeny s’essouffle à la suivre. Il n’aurait sans doute, pour en finir, qu’à se couler doucement à travers le taillis, mais il aime mieux se dire que le sort en est jeté, que cette créature absurde disposera probablement de lui jusqu’au soir. Peut-être devra-t-il rentrer au crépuscule, affronter le sourire de Miss – et la douce voix de Michelle derrière la porte : « D’où vient-il ? Dîner chez Ginette ! Mais il est fou ! » Car on ne voit plus que rarement Ginette à Fenouille bien que Michelle prenne encore sa défense, par habitude ou peut-être aussi en haine des pieuses rivales qui l’ont mise elle-même en interdit, repoussée peu à peu, sournoisement, des rives heureuses où la société bien pensante se livre à ses jeux innocents. La vieille marquise Destrées dont l’éternelle jupe noire dégage une odeur de cuir et qui brise le cou d’un lièvre d’une seule claque de sa main coupante, a dit une fois pour toutes : « Je n’interdis pas formellement ma porte à Mme Dorsel, mais Ginette s’est rendue impossible. » Elle ajoute : « Mon pauvre cousin Anthelme est devenu fou. » On raconte, en effet, que la maison tombe en ruines, – le toit crevé, la pluie ruisselante de marche en marche, en cascade, le vestibule croupissant, gorgé d’une eau noire que chaque pas fait jaillir du joint des dalles. Quarante ans, le bonhomme Anthelme a vécu là tranquille, mangeant bien, buvant mieux, l’haleine en fleur et pissant droit. Dix années n’eussent pas suffi à user sa culotte de velours. Jusqu’à cet automne augural où dans une rue de Vittel, il rencontra Ginette de Passamont, fille d’un pauvre pharmacien lyonnais – Ginette de Passamont qu’il ramenait quelques mois plus tard, avec son cortège de camarades recrutés au hasard des gares et des palaces et qui disparurent à la première gelée blanche sur les pelouses désertes, laissant le gros garçon entre les mains de son amie, bouche bée, grelottant dans sa chemise de soie, son mince complet havane, ses bottes fines… On le revit alors comme autrefois à travers la campagne, seul, poussant devant lui ses chiens, vieilli à peine et cependant méconnaissable, son visage baigné d’une lueur louche, suspecte. « Anthelme me dégoûte ! » fut le cri de toutes les femmes. Quelque temps encore, d’anciens compagnons de chasse, rencontrés par hasard, colportèrent de château en château d’extravagantes histoires, et que ce bon vivant, ce goinfre, ce cochon d’Anthelme, – sacré Anthelme ! – passe ses journées dans l’arrière-boutique du libraire Hudeville, s’inquiète du sort des artistes, parle d’entretenir à ses frais un poète, un penseur, un théosophe, n’importe lequel enfin de ces types formidables que la société condamne à crever de faim, laisse entendre qu’il a lui-même perdu sa vie, gâché son temps à courir au c*l des bécasses comme un abruti. Néanmoins il a toujours eu du goût pour la musique, capable de retenir un air, de le jouer avec un doigt sur le piano. De plus il sonne du cor. Aussi compte-t-il piocher sérieusement la théorie, se décrasser l’oreille en assistant deux fois la semaine aux concerts de Boulogne… « Parce que la littérature, cousin, pour s’y mettre à mon âge, c’est le diable ! » Dès qu’on prononce le nom de sa femme, il se trouble, balbutie, ses lèvres tremblent. « Oui !… Oui !… contente seule… quelques amis parisiens… nous vivons seuls, absolument seuls… » Il a pourtant mis à exécution son projet le plus cher, recueilli un ancien professeur de langues vivantes, un homme considérable, malheureusement dévoré de tuberculose, M. Ouine, qui correspond avec le ministre de l’Instruction publique, est l’auteur d’une nouvelle méthode d’enseignement. D’ailleurs la société bien pensante n’a que des égards pour ce pensionnaire correct qu’on voit tirer son chapeau à tout venant et dont le doyen de Lescure déclare : « qu’il donne l’impression d’une rare puissance de soi, d’une incalculable force psychique. – Je n’ai jamais pu, au cours d’entretiens trop brefs, obtenir de sa courtoisie une parole pour ou contre la religion, il semble ne s’intéresser qu’au problème moral. » Les médisants, qui lui prêtaient volontiers jadis d’amoureux desseins, plaignaient bruyamment ce pauvre Anthelme, se sont tus l’un après l’autre et plus d’une châtelaine déplore le choix qu’a fait ce gentleman d’une maison suspecte, qu’il soit impossible de le recevoir. Aux réceptions du jour de l’an, où Michelle est tolérée, on l’interroge encore, d’un air de fausse indifférence et de détachement : « il paraît que c’est un causeur exquis. » Hélas ! depuis deux ans Michelle ne met plus les pieds à Néréis. M. Anthelme est malade, peut-être fou, M. Ouine invisible, Ginette court les routes derrière sa grande jument normande, on la croirait poursuivie par des spectres. « Un soir du dernier hiver elle est entrée chez moi, s’est évanouie sur un fauteuil, est repartie, comme elle était venue, sans avoir ouvert la bouche. » Philippe dénoue la longe, range la voiture au ras du talus. Mais déjà Ginette rassemble les rênes ; il a juste le temps de s’enlever de dessous les roues, de sauter en désespéré dans la légère caisse de noyer verni qui danse ridiculement sur ses ressorts. « Flûte ! quelle brute !… » La longue jument baie appuie sur le mors, fauche la route de ses quatre fers avec un puissant battement des hanches, et le grincement du cuir accompagne délicieusement l’odeur fauve du poil, de la belle robe luisante tachée de sueur. C’est la première fois que Steeny voit de près cette bête fameuse, et il n’a d’yeux cependant que pour la bizarre compagne qui vient de s’emparer de lui par surprise, l’entraîne au rythme accéléré, farouche, d’un rêve probablement insensé, dont il ignore tout. Comment l’a-t-il suivie sans discussion, cette Mme de Néréis que les plaisantins du village appellent injurieusement « Jambe-de-Laine » ? D’habitude il l’évite ou l’observe curieusement, sans répondre, au scandale de Michelle qui, d’ailleurs, accorde volontiers que Ginette a « des manières déconcertantes ». Et il ne fa pas suivie non plus par ennui, désœuvrement, ainsi qu’il a déjà fait tant de sottises restées secrètes : l’attaque perfide de Miss, l’indifférence de Michelle, le départ des deux amies, ces voix caressantes qui se mêlent si étroitement, s’épousent, le rire complice, à peine surpris, mais qui a creusé tout à coup entre lui et son monde familier un tel abîme de solitude, – ah ! ce rire intime, complice ! – et l’apparition de l’étrangère ne sont qu’une seule et même histoire dans l’éclatante nudité de ce jour torride. D’où vient que ces humbles conjonctures si peu distinctes, en somme, de tant d’autres incidents de l’existence quotidienne lui paraissent appartenir à un système ignoré de sensations, d’images, et comme à un autre univers ? À quelle minute, par quel miracle s’est rompue l’inflexible spire, est-il sorti de l’enfance, presque à son insu ? Qui pourrait le dire ? Mais il suffit que le prodige soit accompli : demain, demain qui n’était jusqu’alors que la pâle image d’hier encore au-dessous de l’horizon, le demain attendu d’un cœur tranquille, retrouvé chaque matin sans surprise, n’est plus. Ô merveille ! La vie vient de s’échapper de lui tout à coup, ainsi que la pierre d’une fronde ! – Penchez-vous un peu, mon ange. Elle aborde un croisement au grand trot. Le talus s’élève doucement vers le ciel, s’abaisse puis accourt vers eux à toute vitesse. Les deux roues sautent en travers de la route avec un claquement aussi sec qu’un coup de pistolet. La voiture hésite un moment, s’incline, puis la haie file soudain comme une flèche au flanc de la bête impassible dont la croupe s’est seulement noircie d’une sueur frangée d’écume. – Vous comprenez ? c’était pour mon virage, dit-elle d’un ton de confidence et d’excuse. Il fallait vous pencher un peu plus encore, cher ange. Son pauvre visage taché de rouge ne s’anime pas, le regard cerné de bleu, en pleine lumière, laisse voir sa flétrissure. Mais les mains croisées sur les rênes n’ont pas molli. Où Philippe a-t-il déjà vu ces mains-là ? Est-ce parce que les manches découvrent un poignet trop grêle ? Comme elles sont nues !… Philippe remarque, en outre, que la cire des guides les a un peu noircies, qu’elles ressemblent à des mains d’écolière, tachées d’encre. Un ongle cassé saigne encore. Étranges mains comme suspendues entre ciel et terre, emportées dans un vol silencieux, derrière la bête farouche ! D’où viennent-elles ? Où vont-elles ? Vers quelle fatalité ? Tout à coup, Philippe appuie dessus ses lèvres. Depuis une minute d’ailleurs la voiture roule dans l’herbe. – Nous entrerons par les pâturages, Steeny, nous le devons. Il le faut. Jour et nuit, M. Ouine est à sa fenêtre, observe tout. Elle saute à terre, caresse la longue encolure ruisselante. – Vous voyez cette jument, Steeny ? Eh bien ! vous la retrouverez ici-même, elle n’aura pas remué une patte, sinon pour s’émoucher. On ne l’attache jamais. – Oh ! dit Philippe, moi, vous savez, les bêtes dressées, les prodiges – pouah ! Pourquoi pas un cheval de cirque ? Est-ce qu’elle danse ? * * * La chambre de M. Ouine est tapissée de papier rose un peu fané, mais propre, et il a lui-même blanchi le plafond à la chaux. Malheureusement la crasse séculaire reparaît sous les badigeons, y dessine des caps, des golfes, des îles, toute une géographie mystérieuse. L’étroite fenêtre ne laisse passer qu’une lumière pauvre, encore assombrie par les sapins proches, trois arbres demi-morts, à la cime noire, et dont l’épaisse membrure craque sans cesse. – De la chance… beaucoup de chance… répète le vieux monsieur d’une voix douce. Ordinairement je m’assoupis quelques minutes vers sept heures. Mais j’ai entendu distinctement claquer la porte du vestibule, mon sommeil est léger… De toute façon, il est préférable que nous ne parlions plus, d’ailleurs, de ce détestable malentendu. M. Ouine était assis au bord du lit, les jambes pendantes, un chapeau melon posé sur les genoux, sa vareuse boutonnée jusqu’au col, ses gros souliers soigneusement cirés. On l’eût pris volontiers pour une sorte de contremaître, n’était l’extraordinaire noblesse d’un visage aux lignes si simples, si pures que ni l’âge, ni la souffrance, ni même l’empâtement d’une mauvaise graisse n’en altéraient jamais la bienveillance profonde, l’expression de calme et lucide acceptation.
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