Chapter 4

1644 Words
  POV de Liora   Dès que je franchis le seuil du restaurant, mon regard tomba pile sur la dernière personne que j’avais envie de croiser : Kade. Il était là, assis, un bandage tout neuf autour de la tête. À ses côtés, Sélène affichait une mine excédée. Il lui murmurait quelque chose qui lui faisait froncer les sourcils de plus belle. Mais qu’est-ce qu’ils fichaient ici, tous les deux ? Je plissai les yeux, m’efforçant de ne pas trop gamberger.   Sans l’ombre d’une hésitation, j’avançai d’un pas assuré. Le claquement de mes talons sur le marbre résonnait sèchement, signalant mon arrivée de façon on ne peut plus claire. Ce fut là qu’elle se retourna et me repéra.   « C’est pas vrai ! » lâcha Sélène, assez fort pour que la moitié de la salle l’entende. Sa voix était perçante, insupportable. « Voilà qu’elle nous suit à la trace, maintenant. »   Je ne daignai même pas lui jeter un coup d’œil. Pas encore. Je voyais clair dans son jeu, et il était hors de question de rentrer dans ses gamineries.   Elle comprit que je l’avais entendue. En voyant que je l’ignorais royalement, elle vit rouge. Elle se leva d’un bond, manquant de renverser sa chaise.   « Alors quoi, t’as plus aucune pudeur ? Tu oses te pointer ici, sapée comme ça, toujours à essayer de lui taper dans l’œil ? » cracha-t-elle, attirant l’attention de plusieurs clients.   Je me tournai lentement vers elle. Elle me dévisagea de haut en bas avec un dégoût manifeste, guettant la moindre réaction de ma part. Mais je n’allais pas lui faire ce plaisir.   « Je ne sais pas quel film tu te joues dans ta tête bousillée par l’eau oxygénée, » lançai-je calmement, « Mais crois-moi, Sélène, ma présence ici n’a strictement rien à voir avec vous deux. »   « Mais bien sûr, » ricana-t-elle. « Le pur hasard, c’est ça ? Tu débarques dans le même resto juste pour montrer les crocs et espérer le récupérer ? T’as toujours été aussi pathétique… »   « Sélène, » intervint Kade d’une voix sourde, se redressant un peu. Mon regard glissa vers lui ; c’était la première fois qu’il l’ouvrait.   Mais elle ne l’écoutait plus, toute à son obsession pour moi.   « Il t’a jetée, c’est fini entre vous, et toi, t’arrives toujours pas à tourner la page. Tout le monde sait que tu étais raide dingue de lui. Tu te la joues héroïne tragique alors qu’en vrai, t’étais juste une gamine collante, une petite traînée maladivement jalouse…   Je m’approchai d’elle. Ses insultes étaient venimeuses, mais elles ne m’atteignaient plus. Plus maintenant. Elle ignorait que cette plaie s’était déjà refermée, et qu’il n’en restait plus qu’une cicatrice insensible. Je n’en avais plus rien à carrer d’elle ou de Kade, mais je ne comptais pas la laisser me traîner dans la boue.   « Assieds-toi, » lui ordonnai-je d’un ton sec, glacial.   « Et sinon quoi ? » Elle éclata d’un rire méprisant. « Tu vas venir pleurnicher à mes pieds ? Non mais, qu’est-ce que tu fiches ici, sérieusement ? Une fille comme toi n’a rien à foutre ici. À moins que tu ne sois devenue la boniche de service ? On sait tous ce que tu vaux, ma pauvre fille. T’as sûrement dû t’envoyer en l’air avec un type haut placé pour réussir à… »   Je ne la laissai pas finir. Pas avec des mots. Ce fut ma main prit le relais. Sans prévenir, avant même qu’elle ne puisse esquisser le moindre geste de recul, je lui décochai une gifle cinglante.   Le claquement déchira le silence comme une vitre qu’on brise. Les conversations cessèrent net. Les fourchettes restèrent en l’air. Sélène tituba, une main plaquée contre sa joue brûlante. Elle me fixa, les yeux écarquillés, pétrifiée par la stupeur.   « Ça, » dis-je d’une voix parfaitement calme, « Ce n’était rien du tout. Comparé à ce que tu mérites vraiment. »   Sa bouche s’entrouvrit, mais aucun son n’en est sorti. Elle me regardait, sidérée, comme un poisson hors de l’eau. Mais je ne lui accordais déjà plus d’importance. Je n’allais pas perdre mon temps à m’écharper avec elle ; elle n’en valait pas la peine.   Je me tournai vers Kade. Il s’était à moitié levé, le souffle court, les lèvres tremblantes, comme s’il avait oublié comment respirer.   « Je ne suis pas là pour toi, tranchai-je. Je n’attends rien de toi. Surtout pas tes excuses. »   « Liora… » balbutia-t-il d’une voix rauque. « Tu… »   « Arrête. » Je levai la main pour lui couper la parole. « Tu as eu ta chance. Des tonnes de chances. Et tu as tout gâché. Je ne suis plus l’erreur que tu as le luxe de regretter aujourd’hui. »   Mes paroles tombèrent sur lui, froides et tranchantes comme des lames de rasoir.   Avant qu’il ne puisse répliquer, j’enfonçai le clou :   « Tout ce que j’ai pu ressentir pour toi est mort et enterré. C’est de l’histoire ancienne. Et si l’un de vous deux s’imagine encore pouvoir me parler sur ce ton... » Je jetai un regard assassin à Sélène, qui était devenue rouge pivoine, les yeux embués de larmes d’humiliation... « La prochaine fois, je ne me contenterai pas d’une gifle. »   Je leur tournai le dos sans un regard de plus et me dirigeai vers le comptoir d’accueil.   « Mademoiselle Liora, votre salon privé est prêt, » m’annonça l’hôtesse, avec un mélange de professionnalisme et de stupéfaction contenue.   « Merci, » répondis-je en ajustant machinalement le revers de ma veste, tandis qu’un serveur s’avançait pour me guider.   Mes nerfs étaient à vif et mes mains tremblaient légèrement, mais je devais garder la face. Je ne pouvais pas laisser Sélène et Kade reprendre le dessus. Bien sûr, ils étaient toxiques, mais comme je l’avais dit, ils ne méritaient ni ma présence, ni mon temps. Ils ne méritaient même plus une seule de mes pensées.   POV de Kade   Je ne bougeai pas. Je restai là, pétrifié. Même après qu’elle soit partie — les épaules carrées, la tête haute, comme si elle n’avait pas balayé toute l’atmosphère de la pièce — Je restai là. Stupéfait. Paralysé.   Liora.   Mon Dieu. Je n’aurais jamais imaginé que Sélène et moi tomberions sur elle dans ce restaurant. Que faisait-elle ici ? Comment pouvait-elle se payer un endroit pareil ?   Elle n’avait pas réellement changé, et pourtant… elle avait changé. Elle semblait plus acérée que dans mes souvenirs, ses yeux restaient les mêmes, sa posture aussi, mais son regard s’était refroidi. Elle avait toujours été confiante et incisive, ce qui m’avait attiré chez elle.   Un sentiment étrange me noua la poitrine.   Ses effluves me montaient encore au nez. Malgré le sillage entêtant de Sélène, son odeur à elle continuait de me hanter. Même maintenant. Même après tout.   « Sérieusement ? » siffla Sélène, sa voix tranchant net mes pensées. « Tu la regardes encore partir comme si tu regrettais quelque chose ? »   Je clignai des yeux, lentement. « Quoi ? » murmurai-je, essayant de retrouver mes esprits.   « Tu n’as même pas bougé quand elle m’a giflée, » souffla-t-elle, furieuse. « Tu es resté là comme un idiot. Tu trouves ça normal ? » Son ton était chargé de colère.   Elle avait raison. J’étais resté là, figé, à regarder Liora la gifler sans dire un mot, sans réagir pour la défendre. Liora était aussi audacieuse qu’avant et semblait même encore plus assurée aujourd’hui. Son aura débordait de confiance, au point de m’intimider. Je n’avais rien fait, rien dit ; j’étais comme frappé de stupeur, incapable de détourner mon regard d’elle.   « Elle m’a pris au dépourvu, » réussis-je à dire à Sélène, debout là, bouillonnante de rage.   Les yeux de Sélène se rétrécirent. « Tu n’es pas passé à autre chose. » m’accusa-t-elle soudain, et mes yeux s’écarquillèrent.   Je me tournai alors vers elle, la mâchoire serrée. « Ne commence pas. » lui dis-je d’un ton glacial.   « Oh, je vais commencer, Kade. Parce que cette scène pitoyable, là ? » Elle désigna Liora d’un geste, bien qu’elle ait déjà quitté les lieux. « Elle m’a humiliée, et toi, tu l’as laissée faire. Et maintenant tu la fixes encore comme si elle avait brisé ton cœur ! »   « Ce n’est pas vrai, » rétorquai-je, un peu trop précipitamment.   Sélène croisa les bras, l’air visiblement exaspérée. « Alors pourquoi tu as l’air de quelqu’un à qui on vient d’arracher l’âme ? » Dit-elle en haussant les sourcils.   Je pris une grande inspiration. « Parce que je ne m’attendais vraiment pas à la voir, d’accord ? Elle nous a pris par surprise, voilà tout. » dis-je, la voix à moitié ferme. Ce n’était pas complètement faux. Elle nous avait pris par surprise.   Sélène n’y croyait pas une seconde. Elle me regardait comme si elle voulait arracher ma peau avec ses yeux.   « Je ne te crois pas. »   Je me frottai la nuque, mes doigts frôlant le bandage.   « Ce n’est pas elle que j’ai choisie, Sélène. C’est toi. »   Un soupir faillit m’échapper. Je n’avais aucune envie d’avoir cette discussion maintenant.   Sélène lâcha un rire amer.   « Pas celle que tu as choisie, mais clairement encore celle que tu désires. »   Je ne répondis pas tout de suite. Parce que la vérité ? La vérité réelle ?   Liora… Liora était en dessous de moi. Ou plutôt, elle l’avait été. Pas de nom. Pas de lignée. Juste une louve solitaire d’une meute inconnue du Nord à peine capable de subvenir à ses propres besoins. Elle n’était pas censée devenir ma compagne. Je pensais être généreux. Je pensais qu’elle me serait reconnaissante. Je pensais qu’elle accepterait d’être ma maîtresse.   Elle n’accepta pas.   « Je ne l’aime pas, Sélène, c’est toi. Tu es celle que j’aime, tu n’as pas à t’inquiéter. »   Ces mots me brûlaient la gorge à mesure qu’ils sortaient.
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