Chapitre 3

3712 Words
Le travail terminé, les paysans remirent leurs caftans, et reprirent gaiement le chemin du logis. Levine remonta à cheval et se sépara à regret de ses compagnons. Il se retourna sur la hauteur pour les apercevoir encore une fois, mais les vapeurs du soir, s’élevant des bas-fonds, les cachaient. On n’entendait que le choc des faux, et le son de leurs voix riant et causant. Serge Ivanitch avait dîné depuis longtemps, et dans sa chambre prenait de la limonade glacée, en parcourant les journaux et les revues que la poste venait d’apporter, lorsque Levine entra vivement, les cheveux en désordre, et collés au front par la sueur. « Nous avons enlevé toute la prairie ! tu ne t’imagines pas comme c’est bon ! Et toi, qu’as-tu fait ? dit-il, oubliant complètement les impressions de la veille. – Bon Dieu, de quoi tu as l’air ! dit Serge Ivanitch en jetant d’abord un regard mécontent sur son frère. Mais ferme donc la porte, tu en auras fait entrer au moins une dizaine ! » Serge Ivanitch avait horreur des mouches, et n’ouvrait jamais les fenêtres de sa chambre que le soir, ayant soin de tenir les portes toujours fermées. « Je t’assure que je n’en ai pas laissé entrer une seule. Si tu savais la bonne journée ! Comment l’as-tu passée, toi ? – Mais très bien. Tu ne vas pas me faire croire que tu as fauché toute la journée ? Tu dois avoir une faim de loup ! Kousma a tout apprêté pour ton dîner. – Je n’ai pas faim, j’ai mangé là-bas ; mais je vais me nettoyer. – Va, va, je te rejoins, dit Serge Ivanitch, hochant la tête en regardant son frère. Dépêche-toi, – ajouta-t-il en souriant, et il se mit à ranger ses livres pour aller le retrouver, égayé à l’aspect de l’entrain et de l’animation de Constantin. – Où étais-tu pendant la pluie ? – Quelle pluie ? c’est à peine s’il est tombé quelques gouttes. Je reviens à l’instant. Ainsi, tu as bien passé la journée ? C’est pour le mieux. » Et Levine alla s’habiller. Peu après, les frères se retrouvèrent dans la salle à manger. Levine croyait n’avoir pas faim, et ne se mit à table que pour ne pas offenser Kousma ; mais, une fois qu’il eut entamé son dîner, il le trouva excellent. Serge Ivanitch le regardait en souriant. « J’oubliais qu’il y a une lettre pour toi en bas, dit-il ; Kousma, va la chercher, et fais attention de fermer la porte. » La lettre était d’Oblonsky ; il écrivait de Pétersbourg. Constantin lut à haute voix : « Je reçois une lettre de Dolly de la campagne ; tout y va de travers. Toi qui sais tout, tu serais bien aimable d’aller la voir, et de l’aider de tes conseils. La pauvre femme est toute seule. Ma belle-mère est encore à l’étranger avec tout son monde. » « J’irai certainement la voir, dit Levine. Tu devrais venir avec moi. C’est une si excellente femme, n’est-ce pas ? – Leur terre n’est pas loin d’ici ? – À une trentaine de verstes, peut-être à une quarantaine ; mais la route est très bonne. Nous ferions cela rapidement. – Avec plaisir, dit Serge en souriant, car la vue de son frère le disposait à la gaieté. – Quel appétit ! ajouta-t-il en regardant ce cou et cette figure hâlés et rouges penchés sur l’assiette. – Il est excellent. Tu ne t’imagines pas combien ce régime-là chasse de la tête toutes les sottises. J’entends enrichir la médecine d’un terme nouveau : « Arbeitscur ». – Tu n’as pas grand besoin de cette cure, il me semble. – Oui, mais c’est parfait pour combattre les maladies nerveuses. – C’est une expérience à faire. J’ai voulu aller vous voir travailler, mais la chaleur était si insupportable que je me suis arrêté et reposé au bois ; de là j’ai continué jusqu’au bourg, et j’ai rencontré ta nourrice, que j’ai questionnée sur la façon dont les paysans te jugent ; j’ai cru comprendre qu’ils ne t’approuvent pas. « Ce n’est pas l’affaire des maîtres », m’a-t-elle répondu. Je crois que le peuple se forme en général des idées très arrêtées sur ce qu’il « convient aux maîtres » de faire ; ils n’aiment pas à les voir sortir de leurs attributions. – C’est possible : mais je n’ai pas éprouvé de plus vif plaisir de ma vie, et je ne fais de mal à personne, n’est-ce pas ? – Je vois que ta journée te satisfait complètement, continua Serge. – Oui, je suis très content ; la prairie a été fauchée tout entière, et je me suis lié avec un bien brave homme ; tu ne saurais croire combien il m’a intéressé. – Tu es content de ta journée, eh bien ! je le suis aussi de la mienne. D’abord j’ai résolu deux problèmes d’échecs, dont l’un est très joli, je te le montrerai ; puis j’ai pensé à notre conversation d’hier. – Quoi ? quelle conversation ? dit Levine en fermant à demi les yeux après son dîner, avec un sentiment de bien-être et de repos, et incapable de se rappeler la discussion de la veille. – Je trouve que tu as en partie raison. La différence de nos opinions tient à ce que tu prends l’intérêt personnel pour mobile de nos actions, tandis que je prétends que tout homme arrivé à un certain développement intellectuel doit avoir pour mobile l’intérêt général. Mais tu es probablement dans le vrai en disant qu’il faut que l’action, l’activité matérielle, se trouve intéressée à ces questions. Ta nature, comme disent les Français est primesautière : il te faut agir énergiquement, passionnément, ou ne pas agir du tout. » Levine écoutait sans comprendre, sans chercher à comprendre, et craignait que son frère ne lui fît une question qui constatât l’absence de son esprit. « N’ai-je pas raison, ami ? dit Serge Ivanitch en le prenant par l’épaule. – Mais certainement. Et puis, je ne prétends pas être dans le vrai, dit Levine avec un sourire d’enfant coupable. « Quelle discussion avons-nous donc eue ? » pensaitil. Nous avons évidemment raison tous les deux, et c’est pour le mieux. Il faut que j’aille donner mes ordres pour demain. » Il se leva, étira ses membres en souriant ; son frère sourit aussi. « Bon Dieu ! cria tout à coup Levine si vivement que son frère en fut effrayé. – Qu’y a-t-il ? – La main d’Agathe Mikhaïlovna ? dit Levine en se frappant le front. Je l’avais oubliée ! – Elle va beaucoup mieux. – C’est égal, je cours jusqu’à sa chambre. Tu n’auras pas mis ton chapeau que je serai de retour. » Et il descendit en courant, faisant résonner ses talons sur les marches de l’escalier. Tandis que Stépane Arcadiévitch allait à Pétersbourg remplir ce devoir naturel aux fonctionnaires, et qu’ils ne songent pas à discuter, quelque incompréhensible qu’il soit pour d’autres, « se rappeler au souvenir du Ministre, » et qu’en même temps il se disposait, muni de l’argent nécessaire, à passer agréablement le temps aux courses et ailleurs, Dolly partait pour la campagne, à Yergoushovo, une terre qu’elle avait reçue en dot, et dont la forêt avait été vendue au printemps. C’était à cinquante verstes du Pakrofsky de Levine. La vieille maison seigneuriale de Yergoushovo avait disparu depuis longtemps. Le prince s’était contenté d’agrandir et de réparer une des ailes pour en faire une habitation convenable. Du temps où Dolly était enfant, vingt ans auparavant, cette aile était spacieuse et commode, quoique placée de travers dans l’avenue. Maintenant, tout tombait en ruines. Lorsque Stépane Arcadiévitch était venu au printemps à la campagne pour la vente du bois, sa femme l’avait prié de donner un coup d’œil à la maison afin de la rendre habitable. Stépane Arcadiévitch, désireux, comme tout mari coupable, de procurer à sa femme une vie matérielle aussi commode que possible, s’était empressé de faire recouvrir les meubles de cretonne et de faire poser des rideaux. On avait nettoyé le jardin, planté des fleurs, fait un petit pont du côté de l’étang ; mais beaucoup de détails plus essentiels furent négligés, et Daria Alexandrovna le constata avec douleur. Stépane Arcadiévitch avait beau faire, il oubliait toujours qu’il était père de famille, et ses goûts restaient ceux d’un célibataire. Rentré à Moscou, il annonça avec fierté à sa femme que tout était en ordre, qu’il avait installé la maison en perfection, et lui conseilla fort de s’y transporter. Ce départ lui convenait sous bien des rapports : les enfants se plairaient à la campagne, les dépenses diminueraient ; et enfin il serait plus libre. De son côté, Daria Alexandrovna pensait qu’il était nécessaire d’emmener les enfants après la scarlatine, car la plus jeune de ses filles se remettait difficilement. Elle laissait à la ville, entre autres ennuis, des comptes de fournisseurs auxquels elle n’était pas fâchée de se soustraire. Enfin, elle avait l’arrière-pensée d’attirer chez elle sa sœur Kitty, à laquelle on avait recommandé des bains froids, et qui devait rentrer en Russie vers le milieu de l’été. Kitty lui écrivait que rien ne pouvait lui sourire autant que de terminer l’été à Yergoushovo, dans ce lieu si plein de souvenirs d’enfance pour toutes deux. La campagne, revue par Dolly au travers de ses impressions de jeunesse, lui semblait à l’avance un refuge contre tous les ennuis de la ville ; si la vie n’y était pas élégante, et Dolly n’y tenait guère, elle pensait la trouver commode et peu coûteuse, et les enfants y seraient heureux ! Les choses furent tout autres quand elle revint à Yergoushovo en maîtresse de maison. Le lendemain de leur arrivée, il plut à verse ; le toit fut transpercé et l’eau tomba dans le corridor et la chambre des enfants ; les petits lits durent être transportés au salon. Jamais on ne put trouver une cuisinière pour les domestiques. Des neuf vaches que contenait l’étable, les unes, au dire de la vachère, étaient pleines, les autres se trouvaient trop jeunes ou hors d’âge ; par conséquent, pas de beurre à espérer et pas de lait. Poules, poulets, œufs, tout manquait ; il fallut se contenter pour la cuisine de vieux coqs filandreux. Impossible d’obtenir des femmes pour laver les planchers, toutes étaient à sarcler. L’un des chevaux, trop rétif, ne se laissant pas atteler, les promenades en voiture se trouvèrent impraticables. Quant aux bains, il fallut y renoncer : le troupeau avait raviné le bord de la rivière, et de plus on se trouvait trop en vue des passants. Les promenades à pied près de la maison étaient ellesmêmes dangereuses ; les clôtures mal entretenues du jardin n’empêchaient plus le bétail d’entrer, et il y avait dans le troupeau un taureau terrible, qui mugissait, et qu’on accusait de donner des coups de cornes. Dans la maison, pas une armoire à robes ! le peu d’armoires qui s’y trouvaient ne fermaient pas, ou bien s’ouvraient d’elles-mêmes quand on passait devant. À la cuisine, pas de marmites ; à la buanderie, pas de chaudron pour la lessive, pas même une planche à repasser pour les femmes de chambre ! Au lieu de trouver le repos qu’elle espérait, Dolly tomba dans le désespoir ; sentant son impuissance en face d’une situation qui lui apparaissait terrible, elle retenait avec peine ses larmes. L’intendant, un ancien vaguemestre, qui avait séduit Stépane Arcadiévitch par sa belle prestance, et de suisse avait passé intendant, ne prenait aucun souci des chagrins de Daria Alexandrovna ; il se contentait de répondre respectueusement : « Impossible de rien obtenir, le monde est si mauvais », et ne bougeait pas. La position eût été sans issue si chez les Oblonsky, comme dans la plupart des familles, il ne se fût trouvé ce personnage aussi utile qu’important, malgré ses attributions modestes, la bonne des enfants, Matrona Philémonovna. Celle-ci calmait sa maîtresse, lui assurait que tout se débrouillerait, et agissait sans bruit et sans embarras. Elle fit, aussitôt arrivée, la connaissance de la femme de l’intendant, et dès les premiers jours alla prendre le thé sous les acacias avec elle et son mari. C’est là que les affaires de la maison furent discutées. Un club, auquel se joignirent le starosta et le teneur de livres, se forma sous les arbres. Peu à peu, les difficultés de la vie s’y aplanirent. Le toit fut réparé ; une cuisinière, amie de la femme du starosta, arrêtée ; on acheta des poules ; les vaches donnèrent tout à coup du lait ; les clôtures furent réparées ; on mit des crochets aux armoires, qui cessèrent de s’ouvrirent intempestivement ; le charpentier installa la buanderie ; la planche à repasser, recouverte d’un morceau de drap de soldat, s’étendit de la commode au dossier d’un fauteuil, et l’odeur des fers à repasser se répandit dans la pièce où travaillaient les femmes de chambre. « La voilà, dit Matrona Philémonovna en montrant la planche à sa maîtresse : il n’y avait pas de quoi vous désespérer. » On trouva même moyen de construire en planches une cabine de bain sur la rivière, et Lili put commencer à se baigner. L’espoir d’une vie commode, sinon tranquille, devint presque une réalité pour Daria Alexandrovna. Pour elle, c’était chose rare qu’une période de calme avec six enfants. Mais les inquiétudes et les tracas représentaient les seules chances de bonheur qu’eût Dolly ; privée de ce souci, elle aurait été en proie aux idées noires causées par ce mari qui ne l’aimait plus. Au reste, ces mêmes enfants qui la préoccupaient par leur santé ou leurs défauts, la dédommageaient aussi de ses peines par une foule de petites joies. Pour être invisibles et semblables à de l’or mêlé à du sable, elles n’en existaient pas moins, et si, aux heures de tristesse, elle ne voyait que le sable, à d’autres moments l’or reparaissait. La solitude de la campagne rendit ces joies plus fréquentes ; souvent, tout en s’accusant de partialité maternelle, Dolly ne pouvait s’empêcher d’admirer sa petite famille groupée autour d’elle, et de se dire qu’il était rare de rencontrer six enfants aussi beaux et, chacun dans son genre, aussi charmants. Elle se sentait alors heureuse et fière. Pendant le carême de la Saint-Pierre, Dolly mena ses enfants à la communion. Quoiqu’elle étonnât souvent ses parents et ses amies par sa liberté de pensée sur les questions de foi, Daria Alexandrovna n’en avait pas moins une religion qui lui tenait à cœur. Cette religion n’avait guère de rapport avec les dogmes de l’Église, et ressemblait étrangement à la métempsycose ; pourtant Dolly remplissait et faisait strictement remplir dans sa famille les prescriptions de l’Église. Elle ne voulait pas seulement par là prêcher d’exemple, elle obéissait à un besoin de son âme, et en ce moment elle se tourmentait à l’idée de ne pas avoir fait communier ses enfants de l’année. Elle résolut d’accomplir ce devoir. On s’y prit à l’avance pour décider les toilettes des enfants ; des robes furent arrangées, lavées, allongées ; on rajouta des volants, on mit des boutons neufs, des nœuds de rubans. L’Anglaise se chargea de la robe de Tania, et fit faire bien du mauvais sang à Daria Alexandrovna ; les entournures se trouvèrent trop étroites, les pinces du corsage trop hautes ; Tania faisait peine à voir, tant cette robe lui rendait les épaules étroites. Heureusement Matrona Philémonovna eut l’idée d’ajouter de petites pièces au corsage pour l’élargir, et une pèlerine pour dissimuler les pièces. Le mal fut réparé ; mais on en était venu aux paroles amères avec l’Anglaise. Tout étant terminé, les enfants, parés et rayonnants de joie, se réunirent un dimanche matin sur le perron, devant la calèche attelée, attendant leur mère pour se rendre à l’église. Grâce à la protection de Matrona Philémonovna, on avait remplacé à la calèche le cheval rétif par celui de l’intendant. Daria Alexandrovna parut en robe de mousseline blanche, et l’on partit. Dolly s’était coiffée et habillée avec soin, presque avec émotion. Jadis elle avait aimé la toilette pour se faire belle et élégante, afin de plaire ; mais, en prenant de l’âge, elle perdit un goût de parure qui la forçait de constater que sa beauté avait disparu. Maintenant, pour ne pas faire ombre au tableau, à côté de ses jolis enfants, elle revenait à une certaine recherche de toilette, toutefois sans qu’elle songeât à s’embellir. Elle partit après un dernier coup d’œil au miroir. Personne à l’église, excepté les paysans et les gens de la maison ; mais elle remarqua l’admiration que ses enfants et elle-même inspiraient au passage. Les enfants furent aussi charmants de visage que de tenue. Le petit Alexis eut bien quelques distractions causées par les pans de sa veste, dont il aurait voulu admirer l’effet par derrière, mais il était si gentil ! Tania fut comme une petite femme, et prit soin des plus jeunes. Quant à Lili, la dernière, elle fut ravissante ; tout ce qu’elle voyait lui causait l’admiration la plus vive, et il fut difficile de ne pas sourire quand, après avoir reçu la communion, elle dit au prêtre : « Please some more ». En rentrant à la maison, les enfants, sous l’impression de l’acte solennel qu’ils venaient d’accomplir, furent sages et tranquilles. Tout alla bien jusqu’au déjeuner ; mais à ce moment Grisha se permit de siffler, et, qui pis est, refusa d’obéir à l’Anglaise, et fut privé de dessert ! Quand elle apprit le méfait de l’enfant, Dolly, qui, présente, eût tout adouci, dut soutenir la gouvernante et confirmer la punition. Cet épisode troubla la joie générale. Grisha se mit à pleurer, disant que Nicolas avait sifflé aussi, mais que lui seul était puni, et que, s’il pleurait, c’était à cause de l’injustice de l’Anglaise, et non pour avoir été privé de tarte. Daria Alexandrovna, attristée, voulut arranger la chose. Pendant ce temps, le coupable, réfugié au salon, s’était assis sur l’appui de la fenêtre, et, en traversant cette pièce, Dolly l’aperçut, ainsi que Tania, debout devant lui, une assiette à la main. Sous prétexte de faire un dîner à ses poupées, la petite fille avait obtenu la permission d’emporter un morceau de tarte dans la chambre des enfants, et c’était à son frère qu’elle l’apportait. Grisha, tout en pleurant sur l’injustice dont il se croyait victime, mangeait en sanglotant et disait à sa sœur au milieu de ses larmes : « Mange aussi, mangeons à nous deux ». Tania, pleine de sympathie pour son frère, mangeait les larmes aux yeux, avec le sentiment d’avoir accompli une action généreuse. Ils eurent peur en apercevant leur mère, mais l’expression de son visage les rassura ; ils coururent aussitôt vers elle, lui baisèrent les mains de leurs bouches pleines de tarte, et la confiture mêlée aux larmes leur barbouilla toute la figure. « Tania, ta robe neuve ; Grisha… » disait la mère souriant d’un air attendri, tout en cherchant à préserver de taches les habits neufs. Les belles toilettes ôtées, on mit des robes ordinaires aux filles et de vieilles vestes aux garçons, on fit atteler le char à bancs, et l’on alla chercher des champignons au bois. Au milieu des cris de joie, les enfants remplirent une grande corbeille de champignons. Lili elle-même en trouva un. Autrefois, il fallait que miss Hull les lui cherchât ; ce jour-là, elle le découvrit toute seule, et ce fut un enthousiasme général. « Lili a trouvé un champignon ! » La journée se termina par un bain à la rivière ; les chevaux furent attachés aux arbres, et le cocher Terenti, les laissant chasser les mouches de leurs queues, s’étendit sous les bouleaux, alluma sa pipe, et s’amusa des rires et des cris joyeux qui partaient de la cabine. Daria Alexandrovna aimait à baigner elle-même les enfants, quoique ce ne fût pas chose facile de les empêcher de faire des sottises, ni de se retrouver dans la collection de bas, de souliers, de petits pantalons qu’il fallait, le bain fini, reboutonner et rattacher. Ces jolis corps d’enfants qu’elle plongeait dans l’eau, les yeux brillants de ces têtes de chérubins, ces exclamations à la fois effrayées et rieuses, au premier plongeon, ces petits membres qu’il fallait ensuite réintroduire dans leurs vêtements, tout l’amusait. La toilette des enfants était à moitié faite lorsque des paysannes endimanchées passèrent devant la cabine de bain et s’arrêtèrent timidement. Matrona Philémonovna héla l’une d’elles pour lui donner à faire sécher du linge tombé à la rivière, et Daria Alexandrovna leur adressa la parole. Les paysannes commencèrent par rire, en se cachant la bouche de la main, ne comprenant pas bien ses questions, mais elles s’enhardirent peu à peu, et gagnèrent le cœur de Dolly par leur sincère admiration des enfants. « Regarde-la donc : est-elle jolie ? et blanche comme du sucre ! dit l’une d’elles en montrant Tania… mais bien maigre ! ajouta-t-elle en secouant la tête. – C’est parce qu’elle a été malade. – Et celui-ci, le baigne-t-on aussi ? dit une autre en désignant le dernier-né. – Oh non, il n’a que trois mois, répondit Dolly avec fierté. – Vrai ? – Et toi, as-tu des enfants ? – J’en ai eu quatre : il m’en reste deux, fille et garçon. J’ai sevré le dernier avant le carême. – Quel âge a-t-il ? – Il est dans sa deuxième année. – Pourquoi l’as-tu nourri si longtemps ? – C’est l’usage chez nous : trois carêmes. » On continua à causer des enfants, de leurs maladies, du mari ; le voyait-on souvent ? Daria Alexandrovna prenait intérêt à la conversation autant que les paysannes, et n’avait aucune envie de s’en aller. Elle était contente de voir que ces femmes lui enviaient le nombre de ses enfants et leur beauté. Puis elles la firent rire, et offensèrent miss Hull par leurs observations sur la toilette de celle-ci. Une des plus jeunes regardait de tous ses yeux l’Anglaise, se rhabillant la dernière, et mettant plusieurs jupons les uns par-dessus les autres. Au troisième, la paysanne n’y tint plus et s’écria involontairement : « Regarde donc ce qu’elle en met, cela ne finit pas ! » Et toutes de rire.
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