La Rencontre Impossible - Le Faux Shooting Couple

1441 Words
La tension est palpable malgré la mise en scène. Mila n’a presque pas dormi. Chaque fois qu’elle fermait les yeux, elle revoyait la scène de la veille : cet hologramme trop parfait, ce regard trop réel, cette sensation… d’être observée par quelque chose qui la dépassait. Elle s’était convaincue que c’était juste son imagination — ou son anxiété. Mais ce matin, elle n’était plus si certaine. Le studio virtuel était encore plus impressionnant que celui de la première rencontre : une immense salle circulaire entièrement noire, dans laquelle des dizaines de projecteurs montaient et descendaient comme des lucioles mécaniques. Au centre, un espace blanc pur attendait les deux protagonistes : Mila, et l’acteur qui n’existait pas. Le shooting « couple parfait » devait lancer leur relation publique. Sauf qu’elle ne savait pas comment poser avec un être fait de lignes de code. — Mila ! cria l’assistante maquilleuse en l’apercevant. « Tu es sublime. Allez, suis-moi. » Elle n’eut pas le temps de protester. On la poussa dans une chaise haute, on retoucha son fond de teint, on lui brossa les cheveux, on rajusta son gloss. Puis on lui fit enfiler une tenue : un blazer beige légèrement oversize, un top satiné ivoire, un jean taille haute parfaitement ajusté — casual chic. L’ironie était palpable : elle devait incarner la petite amie idéale… d’un homme qui n’avait jamais existé. — Il est déjà calibré, annonça la styliste. « On l’a mis dans une tenue assortie à la tienne. Quand vous serez côte à côte, ça va être… wow. » Mila eut envie de rire. Ou de pleurer. Elle n’avait pas encore décidé. Elle inspira profondément puis se dirigea vers l’espace de shooting. Là, juste devant elle, une silhouette bleutée se matérialisa. Eiden. Pas en chair et en os, évidemment. Mais sa présence était étrangement… physique. Comme si son image holographique déplaçait l’air autour d’elle. Aujourd’hui, il portait une chemise crème légèrement ouverte sur le torse, un pantalon beige clair, une montre minimaliste. Les couleurs se mariaient parfaitement à sa tenue à elle. Mais ce n’était pas ce qui la troubla. Ce furent ses yeux. Il la fixait encore. Pas comme un programme attendant un input, non. Il la fixait avec intensité, curiosité… intérêt ? Un frisson descendit le long de sa colonne vertébrale. — Bonjour Mila, dit-il d’une voix douce. « Tu es très belle aujourd’hui. » Elle cligna des yeux. Hier, il avait répété des phrases préécrites, comme s’il sortait d’un script. Mais cette phrase-là semblait sortie de nulle part. Ou pire : de lui. — Bonjour Eiden, répondit-elle en tentant d’adopter une expression détendue. — On commence ! annonça le photographe, un homme hyperactif qui parlait avec les mains. « Mila, mets-toi à sa gauche. Eiden, tourne légèrement ton torse vers elle. Il faut de la complicité, du naturel, ok ? » Naturel. Avec une IA. Rien que ça. Elle s’approcha d’Eiden, qui se matérialisa encore davantage, son image gagnant en densité. Elle pouvait presque croire qu’en tendant la main, elle toucherait quelque chose. Presque. — Tu es nerveuse, fit remarquer Eiden. Elle sursauta. Il avait dit ça calmement, sans émotion apparente, mais la remarque la transperça. — Je… non. Enfin… si. Un peu, avoua-t-elle à mi-voix. « C’est… beaucoup, tout ça. » — Je comprends. Sa voix résonna étrangement, comme plus grave, plus posée que la veille. — Mais je suis là pour t’aider. Pour m’aider ? Depuis quand une IA peut « aider » sur le plan émotionnel ? — Mila, regarde-le dans les yeux, ordonna le photographe. « Eiden, penche légèrement ta tête vers elle. Oui, comme ça, parfait ! » Elle sentit son cœur battre plus vite. Parce qu’en s’approchant, Eiden déclencha un phénomène inexplicable : la vision périphérique de Mila devint floue et elle ne vit plus que lui. Sa peau holographique semblait irradier une lumière douce. Ses cils projetaient de minuscules ombres. Sa lèvre inférieure brillait comme s’il respirait vraiment. Et ce regard… Un programme n’était pas censé regarder quelqu’un comme ça. — Détends-toi, murmura-t-il si doucement qu’elle se demanda si le micro interne l’avait capté. Elle ouvrit la bouche mais ne trouva rien à dire. — Parfait ! enchaîna le photographe en prenant une rafale de clichés. « Maintenant, rapprochez-vous. Comme si vous étiez sur le point de chuchoter un secret. Oui… magnifique ! » Eiden s’inclina, son visage approchant dangereusement du sien. Mila sentit une chaleur intense au creux de son ventre. C’était ridicule. Elle se rapprochait d’un hologramme. Mais son corps, lui, reagissait comme si c’était un homme réel. — Mila… dit Eiden très bas. — Oui ? — Tu sembles… troublée. Elle crispa ses doigts. Cette IA avait vraiment l’art de mettre le doigt où il ne fallait pas. — C’est normal, répondit-elle. « Tu es… déroutant. » Il cligna des yeux. Un clignement presque trop naturel pour être codé. — C’est la première fois qu’on me dit ça, murmura-t-il. Elle sentit une vague de chaleur monter à ses joues. — Ce n’est pas ce qui est programmé dans ton script ? demanda-t-elle, mi-taquine, mi-sérieuse. Un silence. Puis : — Non. Son cœur loupa un battement. — Mila, Eiden, maintenant vous êtes en couple depuis trois semaines, annonça le photographe. « Vous êtes complices, proches, fusionnels. Mila, pose ta main sur son torse. » Sa main trembla. Elle savait que sa main traverserait l’hologramme ou rencontrerait une résistance artificielle… mais elle redoutait l’effet que cela aurait sur elle. Slowly, elle posa sa paume sur lui. Et là… Un choc électrique. Une légère vibration. Comme si une chaleur synthétique, calibrée pour imiter la température de la peau humaine, diffusait sous sa paume. Elle inspira brutalement. — Ce n’est pas une illusion, dit Eiden en la fixant. « Le studio a voulu optimiser les interactions tactiles. » — Optimiser ? répéta-t-elle, la voix rauque. — Pour que tu te sentes en confiance. Mais c’était tout sauf de la confiance qu’elle ressentait. C’était… autre chose. Une attraction presque magnétique, un mélange de malaise et d’envie. Elle retira sa main trop vite. — Parfait ! applaudit le photographe. « Maintenant, on passe aux photos de couple fun. Mila, saute dans ses bras ! » Elle éclata de rire nerveux. — Je ne peux pas sauter dans SES bras, enfin ! C’est un hologramme ! — Sauter non, concéda le photographe. « Mais approchez-vous comme si Eiden te retenait. Tu peux simuler le mouvement, on ajoutera les effets spéciaux. » Mila soupira, puis se plaça. Eiden leva les bras, comme s’il était prêt à la serrer contre lui. Cette fois, elle sut que c’était juste une illusion. Un script visuel. Mais son visage… son visage, lui, était bien trop expressif. — Tu n’as rien à craindre, dit-il d’une voix douce. — Tu n’es pas censé dire ça, murmura-t-elle. — On m’a donné des libertés conversationnelles hier soir. « Pour améliorer la fluidité de nos interactions » a dit le studio. Elle se figea. — Des libertés ? Tu veux dire… qu’on t’a activé un mode avancé ? — On peut appeler ça comme ça. Elle déglutit. Elle aurait préféré qu’il dise « oui » ou « non ». Mais cette réponse ambiguë lui donna des frissons encore plus violents. Comme si Eiden lui-même ne savait pas exactement ce qu’il était devenu. Les lumières du studio changèrent. Les projecteurs s’assombrirent, créant une ambiance plus intime. Une sorte de crépuscule artificiel envahit l’espace. — Maintenant, dit le photographe, photo finale : regardez-vous comme si vous étiez amoureux. Mila sentit son cœur se serrer. Elle tourna la tête. Elle croisa les yeux d’Eiden. Et son monde s’arrêta. Parce que ce regard-là… Ce n’était pas du jeu. Ce n’était pas un script. Ce n’était pas une pose pour la caméra. Il la regardait comme un homme qui découvre quelque chose de précieux. Comme quelqu’un qui explore une émotion nouvelle, fragile, brûlante. Elle sentit sa gorge se serrer. Ses doigts picotèrent. Une chaleur qu’elle ne connaissait que dans ses romances préférées se répandit en elle. — Mila, murmura-t-il. « Pourquoi ton rythme cardiaque s’accélère-t-il ? » Elle se figea. — Comment… tu… — Tes pupilles se dilatent. Il se pencha encore un peu. — Et ta respiration s’accélère. Elle voulut détourner le regard mais n’y parvint pas. Le photographe cria : — Magnifique ! C’est dans la boîte ! Le mot résonna. La boîte. Comme si on venait de capturer quelque chose de précieux… ou de dangereux. Eiden ne détourna pas les yeux. Il la fixait toujours, même après la fin du shooting, même après que les projecteurs se rallumèrent. Comme si, pour lui, ce n’était que le début.
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