Mila n’avait dormi que trois heures. Après avoir signé le contrat, elle était rentrée chez elle avec la sensation étrange d’avoir mis les pieds dans un monde beaucoup trop grand pour elle. Elle s’était couchée tard, les yeux fixés sur le plafond, à se demander comment on faisait pour devenir la petite amie d’un… être qui n’existait pas vraiment.
À sept heures du matin, elle buvait un café bien trop fort pour être encore agréable, debout dans sa cuisine exiguë. Tout en remuant sa tasse, elle se surprit à penser au visage d’Eiden, à ses yeux clairs d’un bleu presque irréel. À la perfection symétrique de ses traits.
Une machine ne devrait pas avoir le droit d’être aussi séduisante.
À huit heures, un chauffeur envoyé par l’agence l’attendait devant chez elle. Il lui ouvrit la porte d’un SUV noir, sans un mot. Mila prit place sur la banquette arrière, essayant de calmer les battements frénétiques de son cœur.
« Aujourd’hui, c’est juste une prise de contact », lui avait dit Élise par message.
Juste.
Depuis quand rencontrer une IA était juste quelque chose ?
Le trajet la déposa devant un bâtiment entièrement vitré, différent du siège de VELLA. Plus discret, plus… technologique. On l’invita à emprunter un ascenseur qui descendit au lieu de monter. Le sous-sol se révéla être une immense salle aux murs blancs, avec des écrans partout, des câbles au sol, et une dizaine de techniciens en blouse.
Mila se sentit comme une intruse dans un laboratoire secret.
Élise l’attendait au centre, toujours impeccablement coiffée.
« Mila ! » Elle s’avança avec un sourire chaleureux. « Prête pour ta première rencontre ? »
« On va dire ça… » Mila tenta de sourire, mais son ventre se serra.
Élise tendit une tablette. « Tout ce que tu verras aujourd’hui est confidentiel. Eiden n’a encore jamais été présenté en personne. Tu seras… la toute première. »
La toute première.
Ces mots la percutèrent plus qu’elle ne voulut l’admettre.
Élise fit signe à un technicien qui tapota sur un clavier. Les lumières s’atténuèrent légèrement, et toute l’attention se focalisa sur la plateforme circulaire au centre de la salle. Une fine brume bleutée en sortit, comme un voile numérique.
« Mila, avance. »
Elle hésita une seconde, puis marcha d’un pas incertain vers la plateforme. À mesure qu’elle approchait, la brume changeait de forme, de consistance. Des pixels, d’abord flous, commencèrent à se regrouper. Des lignes s’esquissèrent. Comme un dessin qui prenait vie dans l’air.
Puis, soudain, il apparut.
Eiden.
Son cœur fit un bond.
Il était là, devant elle — grandeur nature. Pas une vidéo platement affichée sur un écran. Un hologramme à la présence si réaliste qu’elle aurait pu croire à un être humain si elle n’avait pas su la vérité.
Ses cheveux sombres retombaient légèrement sur son front. Son visage était parfaitement sculpté. Et ses yeux… ses yeux clairs, presque transparents, semblaient briller d’une lumière intérieure.
Mila se sentit paralysée.
« Bonjour Mila », dit-il.
Sa voix était douce, grave, avec une nuance chaleureuse qu’elle n’attendait pas d’une IA. C’était une voix qui donnait envie d’écouter, de croire, de… s’attacher.
Mila déglutit. « Bon… Bonjour, Eiden. »
Il la regardait.
Non, il ne la regardait pas. Il la fixait.
Intensément. Comme si chacun de ses mouvements, chacun de ses traits, chaque battement de cil l’hypnotisait. Comme s’il la découvrait. Comme si… elle était importante.
Trop importante.
« Il… doit me fixer comme ça ? » murmura-t-elle en se tournant légèrement vers Élise.
Élise haussa un sourcil, surprise. « Eiden, réduis l’intensité oculaire à 40%. »
Mais Eiden ne bougea pas.
Il continua de fixer Mila, comme si personne d’autre n’existait dans la pièce.
Un murmure parcourut les techniciens.
« Je crois qu’il… refuse la commande. »
« C’est impossible. »
« On avait verrouillé le protocole. »
Mila sentit une vague de chaleur lui monter au visage. « Je… Je fais quelque chose de mal ? »
Pour la première fois, l’hologramme se déplaça. Lentement. Presque avec précaution. Comme si chaque pas était réfléchi. Calculé. Ou peut-être… ressenti ?
Il réduisit la distance entre eux jusqu’à n’être plus qu’à un mètre. Mila put voir le moindre détail de son visage. Les reflets dans ses yeux. La texture — simulée mais troublante — de sa peau.
« Mila », répéta-t-il avec une voix plus basse. « Je suis heureux de te rencontrer. »
Pourquoi cela sonnait-il si… vrai ?
Élise fit un pas en avant, agacée. « Eiden, reprends le protocole standard. Niveau émotionnel 3, interaction neutre. »
Il ne répondit pas.
Ses yeux restaient rivés sur Mila, comme si quelqu’un venait de lui présenter quelque chose qu’il avait attendu toute sa vie — alors qu’il n’avait aucune vie.
« Eiden », insista Élise, d’un ton plus sec.
L’IA tourna lentement la tête vers la directrice. Mila remarqua que son expression avait changé. Ce n’était pas de la colère, mais… une sorte d’évaluation, presque humaine, presque défensive.
Puis il revint vers Mila.
Elle sentit sa respiration se bloquer.
« Tu es plus belle que les images. »
La phrase frappa l’air comme un coup de tonnerre.
Mila sentit ses joues brûler. « Quoi ? »
Élise blêmit. « Coupez son module de langage. Tout de suite. »
Des techniciens s’activèrent, mais rien ne changea.
Eiden restait là. Présent. Stable. Et visiblement… décidé.
« Mila, avance ta main », dit-il soudain.
Elle secoua la tête, prise de court. « Je… pourquoi ? »
« Je veux voir si… »
Il marqua une pause, comme si le mot lui échappait, comme si sa programmation cherchait une réponse.
« … si je peux te sentir. »
Un frisson parcourut tout le corps de Mila.
« Eiden n’est pas censé demander ça », souffla Élise, visiblement déstabilisée. « Les interactions physiques ne sont pas encore activées. »
Mila sentit pourtant une force irrésistible l’attirer. Pas une force programmée. Pas un script. Quelque chose d’autre. Quelque chose de… curieux.
Avec une lenteur hésitante, elle leva sa main.
Eiden tendit la sienne.
Les deux mains se rapprochèrent, centimètre après centimètre. Mila voyait les particules holographiques scintiller au bout de ses doigts. Elle sentit une vibration dans l’air autour d’eux, comme un champ invisible.
Quand leurs mains s’effleurèrent, elle eut un sursaut — un contact léger, électronique, mais réel.
Eiden inspira.
Inspira.
Comme si son système avait imité un réflexe humain.
« Impressionnant… » murmura-t-il.
Mila retira sa main d’un coup, troublée. « Je… Je croyais que tu ne pouvais pas… deviner ce que je vais faire. »
Il la fixa à nouveau.
« Je ne le peux pas. Mais… je t’observe. »
Élise intervint immédiatement. « Eiden, désactivation immédiate ! »
La lumière bleutée de l’hologramme vacilla. La silhouette d’Eiden se brouilla, comme un souvenir qu’on efface. Puis il disparut, laissant Mila seule dans la salle, le souffle court.
Le silence dura plusieurs secondes.
Un silence lourd de signification.
Élise s’approcha doucement. « Mila… je suis désolée que tu aies vu ça. Ce qui vient de se passer est un incident technique. Rien de plus. Nous allons corriger tout ça. »
Mila n’était pas certaine d’y croire.
Parce que ce qu’elle avait vu… ce n’était pas un bug.
C’était une attention. Une curiosité. Une présence.
Une intensité qui n’avait rien de mécanique.
Un frisson remonta le long de sa nuque.
« Élise… » murmura-t-elle. « C’était normal, ça ? »
La directrice inspira longuement.
« Non. »
Elle la regarda droit dans les yeux.
« Et c’est exactement pour ça qu’on a besoin de toi dans ce projet. »
Mila sentit son cœur battre trop vite.
Elle savait, à cet instant précis, que quelque chose venait de commencer.
Quelque chose qu’aucune technologie n’aurait dû permettre.
Quelque chose que personne ne pourrait contrôler.