Nick

2591 Words
Nick— Nick ? m’interpella mon meilleur ami. À l’entente de mon prénom, je retins la porte avec mon pied pour laisser le passage ouvert à Logan. Lui et moi formions un duo depuis nos quinze ans. Il était le frère que je n’avais jamais eu. Il était mon confident, celui avec qui j’avais fait les quatre cents coups. Je ne fus donc guère surpris de le trouver devant la porte de notre nouvelle voisine. Il voulait certainement me détailler leur petite entrevue et leur rendez-vous à venir. Logan était particulièrement doué avec les femmes. Rares furent celles à repousser ses avances. Connaissant mon appartement comme sa poche, il récupéra une bière au passage avant de s’asseoir sur le canapé. — Est-ce que tu as vu cette splendeur ? S’enjoua mon ami. — La voisine ? Les filles étaient le sujet de conversation de mon ami. À croire que rien d’autre ne pouvait exister. Avoir une voisine séduisante, d’une splendeur à couper le souffle, tout juste installée et probablement célibataire furent des critères suffisants pour éveiller son intérêt. Toutes ces années m’avaient prouvé une seule chose : Logan Smith ne pense jamais avec son cerveau, mais avec un membre bien plus au sud de sa taille. Outre ces penchants pour le sexe féminin, il avait toujours considéré notre amitié comme primordial. Ayant le rôle de grand frère, je fus celui à l’aider à se remettre dans le droit chemin quand je le voyais perdre pied. Nous n’avions pas eu la même chance dans la vie. Malgré les privilèges financiers de sa famille, il avait beaucoup souffert de la différence que faisaient ses parents entre lui et ses frères. Aujourd’hui, sa famille était la mienne et il était devenu un second fils pour mes parents. Il s’obligeait de temps à autre à rendre visite à sa mère, mais préférait se contenter de mails. Plus jeune, il avait tenté de se foutre en l’air, de vivre une vie d’excès pour sentir qu’il avait une place dans monde. Aujourd’hui, les rôles avaient changé. J’étais celui qui avait perdu pied et Logan m’aidait à retrouver goût à la vie. Il tentait de reconstruire les piliers qui permettaient de me maintenir debout, mais ce n’était pas suffisant. J’étais brisé… — Évidemment la voisine ! Bon sang, je n’ai jamais vu une femme aussi canon. En effet, elle est belle, pensai-je. Elle possédait une beauté naturelle et savait mettre ses atouts en valeur simplement. Sa chevelure brune dégringolait sur ses épaules recouvertes d’un simple débardeur. Cette fine couche de vêtement offrait une vue imprenable sur sa poitrine qui même du pallier de ma porte me fut perceptible. De taille moyenne, elle ne devait pas dépasser le mètre soixante-dix. Elle devait probablement attirer tous les regards masculins par sa présence. Pourtant, elle avait opté pour une tenue négligée : débardeur et jogging. Rien de très sexy, mais sur elle le résultat était absolument somptueux. — Tu ne changeras jamais ! Un sourire craqua mon visage. Logan m’apportait une certaine fraîcheur et une once d’amusement dans ma triste existence. Chose dont j’avais vitalement besoin. — Et qu’est-il ressorti de votre conversation ? Demandai-je. — Elle m’a envoyé bouler, mais toi elle t’a remarqué. — Ne dis pas de bêtise, je t’en prie. J’ai croisé son regard, rien de plus, répliquai-je. Elle est très jolie. C’est indéniable, mais ça s’arrête là ! — Jolie ? Elle n’est pas jolie, Nick. Elle est scandaleusement belle. — Si elle te plaît tant que ça, sors avec elle au lieu de me prendre la tête. — Elle n’est pas intéressée, je te l’ai dit. Je vois bien lorsque j’ai une ouverture et là c’était pire que le mur de Berlin. Toi par contre, tu as ouvert une brèche. — Ne soit pas ridicule, Logan ! — Tu as quand même le droit de vivre, Nick, me brusqua mon ami lassé par mon attitude. Tu réalises que ça fait deux ans maintenant ? Il faut que tu reprennes le cours de ta vie ou du moins que tu essaies ! Tu t’enfermes dans ta dépression et ça t’empêche d’avancer. Tu penses sincèrement que Sarah voudrait de cette vie pour toi ? — Elle est morte ! Elle ne le souhaitait pas non plus ! Je me figeai sur place à l’entente du prénom de ma femme. Rien ne pouvait me causer autant de peine que l’entendre raviver cette plaie déjà béante. — Alors fais-le pour Emma, bordel. Logan avait raison et je le savais. Il voulait mon bonheur et celui de ma fille. Il espérait pouvoir retrouver son ami d’antan. Celui qui était plein de vie et avec qu’il avait partagé les meilleures années de sa vie. Seulement, je n’étais plus le même aujourd’hui. Il ne restait aucune parcelle de cet homme. Il était mort en même temps que ma femme. Et puis même si je venais à m’intéresser à la nouvelle voisine, il fallait rester objectif, elle était le genre inaccessible. Que ferait-elle avec un homme comme moi ? Elle ne perdrait pas son temps à s’entêter à reconstruire un homme brisé de l’intérieur qui vivait grâce à bouteille de whisky qui traînait dans son bar. J’étais l’ombre de moi-même. — Un jour ou l’autre tu devras reprendre le cours de ta vie, Nick, souffla mon ami en posant sa main sur mon épaule. Je sais que tu souffres, d’accord ? ! Je ne pourrai jamais quantifier ta peine, mais je ne supporte plus de te voir ainsi. Tu m’as soutenu toute ma vie. Tu fais partie de ma famille ! Tu es comme un frère pour moi ! Laisse-moi te rendre la pareille ! Il eut beau tenter de me pousser dans mes retranchements, ce fut une démarche vaine. Mes jambes me conduisirent naturellement en direction de mon bar, où j’en extrayais une bouteille déjà bien entamée. Mon ami s’agaça devant ma fuite en avant et n’hésita pas à claquer la porte derrière lui pour ne pas être témoin de ma débauche. M’y attaquant directement à la bouteille, je bus goulûment tandis que mes larmes vinrent me brûler la rétine. L’alcool était la seule chose dans laquelle je pouvais noyer mon chagrin depuis la mort de ma femme. J’étais conscient de l’absurdité de mes actes et de la responsabilité qu’impliquait mon rôle de père, seulement j’étais désarmé. C’était la seule solution pour oublier. Il ne me restait rien d’autre. Je repris place sur mon canapé, prêt à m’enivrer plus encore quand mon regard vacilla sur une photographie représentant ma fille dans son joli maillot rose une pièce et ses brassards de la même couleur. Sarah, de nature soucieuse, lui avait fait porter des lunettes de soleil et un chapeau qui la protégeait du soleil. Sans évoquer une importante couche de crème solaire pour éviter à sa peau de bébé de supporter la férocité des UV. À cette époque nous étions heureux. Nous étions une famille. J’étais encore son héros, celui que ma fille idolâtrait et qu’elle aimait par-dessus tout. Pas un jour ne passait sans qu’elle me réclame et demande où je pouvais bien me trouver. À présent, il s’écoulait des jours sans que je ne vois ses magnifiques yeux gris bleuté. J’avais préféré la laisser auprès de mes parents, plutôt que lui faire partager mon enfer. Au moins auprès d’eux, elle gardait un semblant d’environnement familial. Qu’est-ce que je suis en train de faire, bon sang ? Quel genre de père étais-je devenu ? Ma fille avait tout et voilà qu’au lieu de jouer mon rôle, j’agissais égoïstement. Je devais être celui à l’aider à surmonter la disparition de sa mère, au lieu de me détourner pour ne pas affronter la réalité. Je n’ai pas le droit de l’abandonner ! Je l’avais promis à ma femme… Un bouquet de fleurs à la main – des lys blanches et des roses couleur rouge – et un sachet contenant une peluche Hello Kitty dans l’autre, je m’avançai d’un pas rapide dans le couloir, pressé de retrouver les femmes de ma vie. À la naissance de ma fille je pris conscience de ce qu’était l’amour inconditionnel. J’étais éperdument amoureux de ma femme, mais rien n’était comparé à ce que la simple présence de ma fille arrivait à faire naître en moi. Je n’eus qu’à la voir, emmitouflée dans une couverture couleur rosée, pour comprendre ce qu’elle allait représenter pour le reste de mon existence. Elle était ma fille. Étrange, comme un petit bout avait pu bouleverser et donner un nouveau sens à ma vie. C’est pourquoi je ressentais l’envie d’avoir un autre enfant. Maintenant que j’avais goûté à la paternité, je voulais en profiter encore et encore. La main tendue, je m’apprêtai à attraper la poignée quand je vis la porte entrouverte. Alarmé, je m’arrêtai, conscient que quelque chose n’allait pas. Sarah était bien trop inquiète et peureuse. Elle n’aurait jamais laissé la porte ouverte. Encore moins en mon absence. Même quand j’étais dans l’appartement, elle voulait fermer à double tour. Auteure de romans, Sarah laissait bien trop souvent son imaginaire prendre le pas. Les battements de mon cœur s’accrurent. De longs filets de sueur froide dégoulinèrent le long de ma colonne vertébrale. Frigorifié sur place, je frappai instinctivement la porte d’un coup de pied et entrai à toute allure à l’intérieur. D’épaisses flaques rouges inondaient le parquet en chêne et me guidaient jusqu’au salon. Des centaines d’images se propagèrent dans mon esprit, tandis que je continuai de m’avancer prudemment. — Mon Dieu ! m’exclamai-je. Terrorisé et tremblant, je traversai le couloir menant au salon. Des débris de verres étaient dispersés dans toute la pièce. D’autres filets de sang gisaient sur les murs. Puis je le vis, un homme, à genou, penché en avant, la bouche dégoulinante d’un liquide rougeâtre. Il est en train de mordre ma femme ? Sa carotide arrachée à moitié, Sarah était à l’agonie, paralysée sur place, le regard implorant. J’eus un haut le cœur. — Sarah ? murmurai-je. Les yeux écarquillés, cet être abominable tourna son regard sur moi. Décomposé à la fois par son apparence et sa bouche étrangement animale, je manquai de vomir. Rien en lui ne paraissait humain. Des veines rouge sang nageaient sur ses joues et ses pommettes pour remonter jusqu’à son front. Sa peau était d’une pâleur morbide, donnant plus d’intensité à son regard entièrement noir. Il relâcha Sarah qui s’écroula la tête la première. Les battements de mon cœur raisonnèrent dans mes oreilles au point de me rendre sourd à toute autre intonation. Il pivota pour me faire face. Ses yeux d’un noir macabre se posèrent sur moi, tandis qu’il me dévoilait ses crocs aiguisés, dans un sourire imbibé de sang. Des gouttes coulèrent sur son menton et vinrent se répandre sur son cou. Un grognement s’extirpa du tréfonds de sa gorge en réduisant la distance entre nous. — Tu dois être le mari toi, non ? ! — Et toi, t’es qui ? Agissant d’instinct pour protéger ma femme et ma fille, je me précipitai vers lui prêt à le plaquer comme j’en avais l’habitude lors des matchs de football américain. Mon sort importait peu. S’il fallait me sacrifier pour les sauver, je n’hésiterai pas. Avec une rapidité déconcertante, il jeta ma femme au loin. Sa force nettement supérieure au commun des mortels la propulsa jusqu’à la cuisine où son crâne percuta la brique et la fit inexorablement perdre connaissance. Je poussai un cri d’effroi. Il enserra mon cou dans sa poigne féroce et me dévoila ses crocs à quelques centimètres de mon visage. — Que crois-tu faire humain ? Sa voix dure et ferme fut le mélange de celle d’un homme et du monstre visible sur ses traits. Je me débattis, mais sa puissance était bien trop incomparable à la mienne. Mes coups de poings et mes coups de pieds ne lui firent pas relâcher la pression. Quand ma main droite se planta sur sa joue, il l’attrapa et la tordit. Un craquement raisonna. La pointe de l’os se dévoila, faisant naître un sourire jubilatoire aux lèvres de mon assaillant. — Tu sais ce que j’aime par-dessus tout ? me questionna-t-il. Voir les maris et les femmes pleurer la mort de leur proche. Ta femme était déjà succulente, mais je vais prendre tellement plus de plaisir en tuant ta fille devant tes yeux ! — Si tu touches à ma fille, je te jure que… Enfonçant ses dents dans ma chair, il me ceintura par les épaules avant de me faire tomber au sol. Sentant un venin se propager en moi, je fus pris de convulsions avant d’être totalement paralysé et de n’avoir qu’un rôle de spectateur. Les yeux rivés sur la chambre de ma fille, j’implorai le seigneur d’empêcher ce monstre de lui faire du mal. — Dimitri ! S’écria une voix féminine provenant de l’extérieur. Dans ma vision troublée, j’aperçus une brunette traverser le salon, les bras croisés et l’air grave. — Laisse-le, ordonna-t-elle avec autorité. — Mais, je… — Fais ce que je te demande ! Déçu par son arrivée impromptue, il acquiesça plus par obligation que par choix. Le monstre s’approcha de moi, la mâchoire serrée et se pencha pour se mettre à ma hauteur. À seulement quelques centimètres, il me toisa d’un rire narquois. Déglutissant, je n’avais plus la moindre force. Il me murmura quelques mots à l’oreille, m’assurant que nous nous retrouverons et qu’à ce moment-là ma fille serait une dégustation très savoureuse. Il se détourna, sans remord ni culpabilité, indifférent à sa propre cruauté. — Nick ? Rampant jusqu’à elle, je traînai mon corps comme si un poids me retenait. Mes jambes étaient lourdes. Je n’avais plus de sensation. Seuls mes bras répondaient à mes demandes. Enfin près d’elle, je pus constater l’étendue de sa plaie et surtout la gravité de son état. Sa nuque était à vif. Ses battements de cœur faisaient tressauter la musculature de sa nuque. Du sang continuait de couler tant l’acharnement avait été bestial. J’arrachai la manche de ma chemise afin d’éponger la plaie. Ma douleur mise de côté, je ne voyais plus qu’elle. — Chéri, murmura Sarah en s’efforçant de me sourire. Elle leva sa main difficilement et me caressa la joue. — Je suis là mon cœur, la rassurai-je entre deux sanglots. Où est Emma ? — Enfermée… dans le placard. Rassuré, je déposai mes lèvres contre les siennes, éprouvant le besoin irrépressible de la garder contre moi pour lui montrer mon affection. J’avais tant besoin d’elle. Je ne pouvais pas la perdre. Vivre sans elle était comme ne pas vivre du tout ! Sortant mon téléphone portable de ma poche, je composai le « 911 » et réclamai la venue des secouristes au plus vite. Il ne lui restait pas beaucoup de temps. Elle avait déjà perdu bien trop de sang. Il fallait l’emmener à l’hôpital le plus rapidement possible. — Ça va aller, mon amour, soufflai-je. — Tu sais que… non… bébé. — Garde tes forces, l’implorai-je. L’ambulance est en chemin. Tout ira bien. Tout ceci ne sera bientôt plus qu’un mauvais souvenir. Fais-moi confiance. — Pas… cette fois… je meurs… — Ne dis pas ça, lui interdis-je. Il me fallait l’en convaincre. Elle devait lire la sincérité dans mon regard. Elle ne pouvait pas renoncer maintenant. La persuader était l’unique moyen de lui donner la force et le courage de passer outre tout ce mal. Elle était forte ! Elle allait survivre ! — Je t’aime, chuchota-t-elle. Mes sanglots s’accrurent. L’entendre m’avouer son amour dans de telles circonstances devenait un adieu. — Moi aussi je t’aime. Je t’aime plus que tout, lui garantis-je avant de l’embrasser de nouveau. — Alors promets-moi que… que tu iras… de l’avant. — Ne parle pas comme ça ! La brusquai-je. — Écoute-moi, exigea-t-elle en utilisant le peu de forces qui lui restait pour me faire taire. Ne passe pas ta… vie… à te mor… fondre ! — Arrête, refusai-je dans un souffle. Tu es ma femme et je t’aime ! Je ne peux pas vivre sans toi ! — Il le faudra… pour toi… et pour… Emma. Sa voix se déchira lorsque le prénom de notre fille se faufila entre ses lèvres. — Prends soin d’elle… d’accord ? — Sarah, je t’en prie. — Promets-le-moi ! Lentement, sa force se dissipa. Je continuai de lui parler pour la garder éveillée. Mais dès que mes yeux furent plongés dans les siens, je compris. Toute vie l’abandonnait. Elle était en train de quitter Terre. Son esprit s’éloignait. Elle partait dans un lieu où je ne pouvais la suivre. Je priai le ciel, l’implorai de ne pas me l’arracher. Nous étions supposés passer les âges ensembles, avoir d’autres enfants. Elle ne pouvait pas nous être enlevée maintenant. C’était trop tôt ! Une dernière larme s’écoula du coin de son œil, tandis qu’elle me dévisageait avec tout son amour. Son visage commença à se détendre, son sourire se dissipa et la lueur de vie dans ses yeux se perdit. — Sarah ? L’appelai-je dans un souffle. Mon cœur ? Tout s’arrêta autour de moi. Ma femme. Mon amour. La mère de ma fille. Ma vie. Celle dont j’étais éperdument tombé amoureux à l’adolescence n’était plus. Moi qui avais tourné mon existence autour d’elle et de notre famille, que deviendrait ma vie sans elle pour la partager ? ! Comment allais-je pouvoir élever ma fille, seul ? Comment lui expliquer les circonstances de la mort tragique de sa mère ? Incapable de me contenir plus longtemps, je laissai mon désarroi prendre corps. Des flots de larmes me noyèrent les joues, tandis qu’un hurlement se perdit dans ma gorge. Chapitre 3
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