IIIRentrée en France en 1814, lors de l’abdication de Napoléon, veuve à vingt-deux ans d’un vieillard, épousé à la cour de Vienne par convenances aristocratiques, et qui n’avait pas eu le bonheur de lui offrir le poing pour monter le grand escalier des Tuileries, la marquise Reine de Luciennes avait aussitôt conquis sa place au grand soleil de Paris.
Elle appartenait à une des plus anciennes et des plus indomptables familles de la basse Vendée, les Sallestaines. Son père, le dernier duc, avait été fusillé auprès de La Rochejacquelein. Bertrande de Champleteux, sa mère, était accourue, la portant dans ses bras, sur le champ de bataille de Quiberon, et avait donné à son fils mourant le b****r d’adieu, avant de s’embarquer pour l’Angleterre.
Reine, sacrée par ce double baptême de sang, avait grandi à l’étranger, conservant, ardemment intactes, en son cœur d’enfant, puis en sa conscience de jeune fille, les traditions de sa race, ayant un mépris terrifié de cette France qui, de loin, lui apparaissait comme à travers un voile rouge, livrée à des hordes de barbares dont les chefs, quoique s’appelant successivement Robespierre, Barras, Bonaparte, n’étaient à ses yeux que l’incarnation d’une même personnalité diabolique, sur laquelle, dans ses prières, elle appelait les foudres du ciel.
D’une imagination enthousiaste, d’une nature passionnée, qu’avaient exaltées les espérances, toujours conçues, sans cesse déçues, qui avaient enivré le monde de l’émigration, la marquise Reine, dès qu’elle avait eu l’âge de l’action, s’était vouée, comme on prend le voile, à une sorte d’apostolat pour la cause royale. À dix-huit ans, saisie de cette folie de la délivrance qui fait les Charlotte Corday aussi bien que les Jeanne d’Arc, elle était déjà le centre de toutes les conspirations tramées contre le régime impérial : elle se trouvait en relation avec les agents les plus actifs de la restauration future, les Puisaye, les Bouillon, les Prigent, mettant au service du parti l’immense fortune qu’elle avait héritée de sa mère, véritable héroïne, ayant renoncé à toutes les joies féminines, insensible aux adulations, dédaigneuse des admirations banales, déployant parfois un véritable génie de diplomate, relevant après chaque échec les courages abattus, réveillant les énergies endormies, hâtant les efforts trop lents et répondant à toutes critiques par la fière devise de sa famille :
– Non sibi, sed regi !
Et de fait, elle ne s’appartenait plus s’étant donnée tout entière. Son royalisme était plus qu’une religion, les deux mots : Dieu et le roi, se confondant pour elle en une seule entité.
Rien d’une amazone cependant : nulle n’était plus femme dans la parfaite acception du mot, nulle plus chaste, nulle plus délicate.
Si elle avait accepté le titre et le nom de M. de Luciennes, ancien roué qui traînait de cour en cour sa vieillesse podagre et millionnaire, ç’avait été pour conquérir son indépendance absolue, sa complète liberté. Vierge de corps et de cœur, elle consacrait à la mission qu’elle avait embrassée – comme une carmélite voue sa beauté à son dieu – toutes les aspirations, toutes les énergies de sa jeunesse active et vivace.
C’était peu de temps avant la campagne de France qu’elle avait rencontré le vicomte de Lorys. Elle était alors veuve depuis une année. La passion naïve du jeune homme, mélange de mysticisme royaliste et de platonisme sentimental, la saisit, l’enveloppa, la pénétra. En lui elle avait trouvé le frère d’armes, le compagnon missionnaire, le chevalier sans peur et sans reproche qui, devant elle et pour elle, combattrait jusqu’à la mort.
Ils s’aimaient, certes, mais comme s’aiment deux soldats qui vont du même pas à la bataille, qui seront heureux de mourir dans les bras l’un de l’autre. Un lien qu’ils croyaient plus fort que l’amour – qu’ils lui substituaient dans leur ignorance passionnée – les unissait, comme en un pacte secret, mystérieux, par des effusions qu’ils estimaient sans danger, tant ils se dépensaient en rêves et dédaignaient la réalité. C’était – et il est un âge où ces folies ont d’infinies douceurs – un parfait renoncement à toutes pensées égoïstes.
– Oui, je vous aime, avait dit Reine, je vous aime saintement, mon âme vous appartient à toujours. Le jour où notre devoir sera accompli, ce jour-là, orgueilleuse de vous et de moi, je serai votre femme.
Et lui, dans la pieuse ingénuité de sa jeunesse, avait accepté le pacte, certain, comme elle, de ne pas l’enfreindre, prenant une sorte de plaisir aigu à braver le péril, vivant en une entière communion d’existence, affrontant les tentations comme les martyrs défiaient les tortures, attisant avec une héroïque insouciance le feu qui couvait en leurs veines et qui ne devait brûler que devant l’autel de la royauté ressuscitée.
En lui parfois s’élevaient des révoltes, soigneusement cachées ; il aimait Reine avec toute l’impétuosité de ses vingt-cinq ans, de sa fidélité honnête. Parfois, le voile qu’ils avaient volontairement tendu entre eux s’écartait brusquement, et il la voyait telle qu’elle était, femme, belle, désirable… mais elle le regardait et, dans ses yeux, il ne trouvait que la dévouée, exaltée, jusqu’au martyre.
C’est qu’aussi il y avait une véritable grandeur dans cette lutte très réelle d’une femme contre tout un monde. Napoléon – en ses défiances – avait toujours ignoré cet adversaire, peut-être de tous le plus terrible, parce que le plus mystérieux.
Jusqu’ici, en elle, il n’y avait pas eu place pour une faiblesse : elle avait le mépris de tous les dangers.
Audacieuse, elle ne prenait même nul souci de sa réputation : elle savait que tous lui prêtaient Lorys pour amant. Mais elle se connaissait pure. Que lui importait le reste ? Elle s’estimait assez haut pour imposer l’estime aux autres, et elle savait faire baisser les yeux aux plus hardis.
Un seul avait dit d’elle :
– La belle madame de Luciennes est une Jeanne d’Arc qui brûlera avant le bûcher.
Il est vrai que ce quelqu’un-là était le roi Louis XVIII, qui connaissait peut-être mieux les femmes que la politique.
Quand l’évènement du 20 mars avait, en quelques heures, détruit l’œuvre de toute sa vie, elle n’avait pas eu une minute de découragement ni d’hésitation ; elle approuvait le roi de n’avoir pas attendu l’usurpateur au seuil de son palais. Ce n’était pas à lui de mourir en soldat.
Elle était restée à Paris, bravant la proscription possible, la prison, voulant voir l’ennemi de près, en face.
Elle occupait un hôtel, à l’extrémité de Paris, au bout de la rue de l’Université ; son parc s’étendait jusqu’à l’esplanade des Invalides. Là, elle vivait seule, avec une dame de compagnie et des domestiques ; sa maison était un centre vers lequel convergeaient toutes les espérances militantes.
Ce jour-là, c’est-à-dire à la veille du Champ de Mai, madame de Luciennes, dans un petit salon du rez-de-chaussée, ouvert sur le jardin, dont les effluves embaumaient la maison, était accoudée sur un petit bureau de laque, lisant des lettres venues de l’étranger.
La coalition, loin de désarmer, s’apprêtait à un suprême effort : Napoléon était mis au ban de l’Europe : ses émissaires étaient impitoyablement arrêtés aux frontières ; à ses lettres, à ses appels conciliants, à ses offres, nulle réponse : il était déjà comme s’il n’était plus.
Étrange et douloureuse minute de notre histoire ! universelle malédiction rappelant les excommunications du Moyen Âge, anathème qui avait un écho dans tous les cœurs, dans toutes les consciences sur lesquelles avait pesé le despotisme impérial, et contre lequel se raidissait cependant la vraie France, généreuse encore pour celui qui l’avait mise hors la loi des nations !
Était-il, d’ailleurs, symbole plus frappant, plus navrant des troubles que la brutale ambition de cet homme avait soulevés dans toutes les âmes que l’attitude de cette femme, gracieuse de toute sa jeunesse, destinée à la vie, à l’amour, et qui, seule, les sourcils froncés, combinait, en une étude passionnée, les moyens de renverser cette grandeur factice par tous moyens, fût-ce en tuant la patrie ?
En ce moment, Reine de Luciennes était tout entière possédée par ce démon de l’intrigue auquel elle s’était livrée.
La femme était exquise : vêtue d’une robe de drap léger à taille longue, en mépris des modes impériales, portant sur son corsage de vierge femme, que la moindre coquetterie eût fait provocant, le modeste fichu à la Charlotte Corday et sur ses cheveux noirs, opulente couronne qui appelait les diamants, le bonnet Marie-Antoinette, Reine était à la fois belle et étrange.
Belle de ses lèvres rouges et jeunes, de ses grands yeux bleus, de son nez fin et légèrement busqué, de l’ovale pur de son visage au teint rosé, duveté.
Jamais créature ne réalisa mieux l’idéal de l’amante, de l’épouse, de la mère, elle était là ni amante, ni épouse, ni mère, faisant besogne d’ambitieux, et sans que l’ambition eût sur son âme sincère aucune prise ?
Les temps troublés présentent de ces anomalies.
Soudain, elle leva la tête : un timbre extérieur avait résonné, lui annonçant un visiteur.
Sa femme de chambre entra, lui présentant une carte.
Elle regarda le nom, eut un sourire singulier et donna l’ordre d’introduire l’arrivant.
Celui qui entra était petit, maigre, presque étique, si mince qu’on comprenait qu’il pût s’introduire par les fentes des fentes les plus étroites, se faufiler dans les foules les plus compactes.
Il marchait sans bruit, à peine visible sur le fond des tentures, comme une grisaille effacée. Il s’inclina profondément devant madame de Luciennes.
Elle regardait cet homme avec une involontaire expression de dédain :
– C’est vous qui vous appelez monsieur Baudus ? demanda-t-elle.
Nouveau salut.
– Et vous venez de la part ?…
– De M. le duc d’Otrante.
– Personne ne vous a vu entrer ?
L’homme sourit.
– On ne me voit jamais.
– Réussirez-vous ?
– J’ai réussi…
Reine tressaillit.
– Vous avez ces papiers ?
– Je les ai.
– Comment vous les êtes-vous procurés ?
– Madame la marquise tient-elle absolument à le savoir ?
– Curiosité de femme, si vous voulez ; je le désire.
– La chose vous paraissait donc bien difficile.
– À ce point que je doute encore. Quelle apparence que l’usurpateur soit assez imprudent pour que des notes aussi importantes lui puissent être dérobées ?
– Oh ! dérobées ! le mot n’est pas politique.
– Mettons empruntées, si l’expression vous plaît mieux.
– Pas même. Napoléon dicte… Quatre oreilles écoutent au lieu de deux, mais deux mains écrivent au lieu d’une… Il ne s’agit que de placer en bon lieu la seconde main et les deux autres oreilles.
– Ainsi, c’est de la bouche même…
– De Sa Majesté que ces notes ont été recueillies.
La marquise avança la main :
– Remettez-les-moi.
L’homme ne bougea pas.
– Vous semblez hésiter… N’avez-vous pas reçu l’ordre de vous fier à moi ?
– Si fait, madame la marquise, mais nous avons nos usages.
Je ne comprends pas.
– Madame la marquise sait ce qui a été dit si souvent des écrits et des paroles.
– Ce qui signifie ?
– Que, si madame la marquise y consent, j’aurai l’honneur de lui dicter… ce qui a été dicté.
Reine sourit. Habituée à ces façons mystérieuses, il ne lui déplaisait pas qu’on usât de ces précautions soupçonneuses.
En tout conspirateur, il est un côté enfantin. L’ombre dont on enveloppe toute démarche semble rendre l’acte plus solennel et le but plus majestueux.
– Soit, fit la marquise. M. Fouché est un maître.
– C’est le mien, madame, et je ne fais que lui obéir.
– Dictez donc.
Elle s’assit devant son bureau, la plume levée.
Alors Baudus, le confident intime du ministre de la police, l’homme dévoué qui l’aidait à lisser les trames inextricables dans lesquelles il enveloppait ses adversaires, sans jamais s’y prendre lui-même, lut à voix haute, s’arrêtant pour donner à la marquise le temps d’écrire, deux pages de notes… le plan clair et détaillé de la campagne qui allait s’ouvrir dans quelques jours.
C’était de la haute trahison dans tout son cynisme et le but évident, avoué, c’était de contrecarrer ces plans, aux dépens de la France, au bénéfice de l’étranger.
Et telle était l’inconscience de cette femme qu’elle souriait en écoutant cela, notant d’un joli signe de tête, les détails les plus importants.
– Toujours le même système, murmura-t-elle. Napoléon espère séparer ses ennemis et les battre l’un après l’autre. Heureusement que la concentration se fera à temps. Est-ce tout ? ajouta-t-elle, comme Baudus s’arrêtait.
– Oui, madame. Maintenant, me sera-t-il permis de vous demander quel usage vous comptez faire de ces notes.
– Avez-vous l’intention, vous aussi, d’écrire sous ma dictée ?
– Non, madame, seulement, je désire vous avertir que ce sont des documents dangereux à garder chez soi, de quelque main qu’ils soient écrits… et que, dans le temps où nous vivons, il est bon de se mettre en garde, fût-ce contre une perquisition possible.
– Une perquisition ! M. Fouché oserait ?
– M. le duc d’Otrante n’ose rien de son chef, mais, s’il reçoit des ordres, il obéit.
– Suis-je donc en suspicion ?
– Qui sait ?…
– Nous ne sommes ici que deux, vous et moi ; qui pourrait me trahir ?
– Axiome, dit Baudus : on est toujours trois.
– C’est bien. Mes précautions seront prises, soyez tranquille !
Elle ouvrit un tiroir, prit une bourse dont les mailles laissaient voir de l’or et la présenta à M. Baudus, qui fit un pas en arrière, s’inclina et dit doucement :
– Nous travaillons pour l’honneur, madame.
Et ce diable d’homme avait en son accent une ironie latente.
D’un geste irrité, la marquise rejeta la bourse dans son tiroir.
Puis elle sonna et donna l’ordre de reconduire le visiteur.
L’homme sortit.
Reine, seule, resta un moment immobile.
Les consciences les plus sûres d’elles ont des instants d’obscure défaillance, comme si un souffle de justice incomprise passait sur elles.
Le jour baissait ; rapprochée de la fenêtre, Reine relisait ces notes et, vaguement, dans un éveil d’imagination, apercevait la France meurtrie, écrasée.
Soudain, comme si elle se fût éveillée subitement !
– Ce n’est pas la France, dit-elle avec un geste de révolte c’est Napoléon !
Elle se remit à son bureau, puis sonna de nouveau :
– Quand M. le vicomte se présentera, dit-elle, vous l’introduirez dans mon oratoire. Ce n’est pas tout, j’attends un homme, une manière de soldat qui, pour se faire reconnaître, vous montrera une cocarde blanche. Vous le conduirez ici.
Et, la porte refermée, la marquise, de son doigt effilé, étudiait la marche probable des armées qui se heurteraient là-bas, sur la frontière flamande.