Yves profitait de cette opportunité pour sortir des bras de Lilly, distraite à l'ouïe du son de la clé dans la serrure. Elle voulut le rattraper d'une main, - c'était trop tard - , et lui tendait la sienne dans sa direction comme pour l'interdire de faire un pas de plus. Elle se contenta de se couvrir avec un des draps de celui qui était encore son prisonnier il y avait quelques instants. C'était un Nathy tout ahuri et extrêmement perdu qu'ils virent entrer et qui referma la porte, non sans avoir lancé un regard interrogateur à Yves, des gouttelettes de sueur sur le front.
- De quoi tu as peur Yves ? renchérit alors la seule fille présente en ces lieux, comme s'il n'y avait personne d'autre qu'elle et l'objet de ses délires. Viens près de moi !
- Excuse-moi, déclara Nathy, mais si je voulais voir des cochonneries entre hétéros j'aurais téléchargé des vidéos X du genre Traquée par une singlée. Tu ne pourrais pas s'il te plait ôter de ma vue ta nuisette et partir au plus vite ? Tu me donnes la nausée.
- Mais de quoi je me mêle toi ? Vas voir chez les gays si j'y suis !
- Bon tu vas m'énerver là ; tu t'en vas maintenant ?
- Laisse-nous tranquilles, pédé !
- Ce n'est presque plus une insulte au cas où tu l'ignorerais nympho et p.s, si tu ne sais pas en plus ce que ce mot veut dire pense à demander au directeur un dictionnaire quand il viendra t'expulser d'ici dès que je l'aurai appelé !
Il prit son téléphone après avoir parlé. Bouche bée, Yves le fixait.
- Tu ne veux toujours pas t'en aller ? redemanda-t-il malicieusement.
- Tapette de malheur ! l'insulta Lilly.
Elle descendit du lit, revêtit sa robe et, toute furieuse, claqua la porte en partant. Le jeune sauveur d'Yves allait s'asseoir quand il l'appela : « Nathy ! ». Il le regarda.
- Merci, fit-il en baissant la tête.
- Disons que maintenant on est quitte ! répondit-il en relevant les épaules.
- Tu... Ne t'es pas dit que ça aurait pu être moi qui... L'aurait invitée ?
- C'est l'autre ta copine, pas elle. Je ne parle pas avec toi, mais je sais que tu n'es pas quelqu'un d'infidèle. Et je sais aussi que c'est elle qui a lancé cette rumeur sur nous juste pour te nuire et que tu as assez de bon sens pour ne pas jouer au docteur avec quelqu'un qui a gâché ta vie.
Yves expira. « Et puis, ajouta Nathy, déjà que tu as peur de te montrer torse nu en ma présence je t'imagine mal donner un cours d'anatomie quand je suis là ! » Il comprit que les choses n'avaient pas changé entre son colocataire et lui, mais ça l'amusait de le réaliser. Il s'était jeté sur son lit en soupirant. L'autre se releva pour sortir de nouveau.
- Ce n'est pas la peine de prendre ta clé Nathy, le prévenait-il, je ne sors pas.
- Ah ! fit celui-ci, comme s'il était déçu.
- Quoi ?
- Rien.
- Parle, qu'est-ce que j'ai dit ?
- Rien du tout.
- Nathy, dis-moi ce qu'il y a. Tu as honte de me le dire ?
- Non, je suis juste un peu surpris.
- Surpris ! Par quoi ?
- J'espérais m'être au moins trompé sur le fait que tu ne sois qu'un vulgaire lâche.
Yves se mit en colère.
- Nathy, j'aimerais que tu te retiennes s'il te plait de me dire ce genre de choses à l'avenir.
- Quoi, c'est toi qui me l'as demandé !
- Je ne suis pas un lâche ; je n'ai juste pas envie de me montrer avec ces marques...
- C'est ça ouais ! Quatre types te tabassent et tu t'enfermes dans ta chambre ?
Il le fixa avec effarement. « Et oui, les gays sont toujours au courant de ce qui se dit ! » Curieusement, malgré son insolence, Nathy parlait calmement.
- Je crois finalement que les gens ont raison de dire qu'il y a deux pédés ici, déduisait-il, c'est peut-être pour ça que tu n'as pas sauté sur cette fille !
- Nathy ! cria-t-il en se redressant.
- Tu ne me fais pas peur Yves ! Tu t'imagines qu'un type qui pleurniche juste à cause de simples racontars et de quelques égratignures puisse effrayer quelqu'un qui a su endurer des tas d'humiliations en relevant dignement la tête ?
Le jeune homme serrait les poings et contractait la mâchoire. « Garçon, ricana-t-il, si t'es un homme, et bien lève-toi et viens me casser la gueule ! » Gracieusement, il referma la porte après ça. Yves était extrêmement énervé. Il n'arrivait pas à digérer qu'en plus d'avoir vu Célia avec un autre, de s'être fait frapper comme un minable, d'avoir été mal reçu par le directeur et de s'être trouvé incapable de se défendre face à Lilly, Nathy eût osé remettre en question sa virilité. « Qu'il aille au diable cet enfoi... » pensait-il avant de constater que tout ce qui lui était tombé dessus au courant de cette journée semblait indiquer qu'il était faible. Ce qui le touchait le plus, c'était que sa petite amie eût été avec quelqu'un d'autre sans qu'il ne pût l'empêcher. Il était en colère contre Célia, contre ceux qui l'avaient attaqué, contre le directeur, contre Lilly, contre Nathy, mais il était surtout en colère contre lui-même. Il avait l'impression d'être un incapable et il détestait ça. Il fit donc la seule chose qu'il faisait quand il sentait à bout de tout à savoir, prendre la bible posée sur sa table de chevet et commencer une prière. Yves avait besoin d'être renforcé.
Le jour suivant, Nathy rentrait dans la chambre avec son peignoir bleu et la serviette rose sur sa tête, - il avait pris sa douche - , quand il fut surpris d'y trouver son camarade de chambre, dans un t-shirt bleu ciel qui le mettait en valeur et un jean gris assez chic. L'aphone continua son chemin pendant qu'Yves le regardait d'un air très sérieux. « Quoi, tu ne t'y attendais pas ? s'exclama-t-il. Tu t'es bien moqué de moi hier mais aujourd'hui je vais te faire ravaler tes mots Nathy. Je vais te prouver que je ne suis pas un lâche, comme toi, parce que oui : c'est ce que tu es. » Il porta son sac à dos. « Tu n'as pas le courage d'aller vers les autres. Tu te replies sur toi-même parce que tu crains d'être rejeté ! Je t'ai cerné Nathy. Tes airs de Je me fiche des autres, c'est juste un mécanisme de défense que tu utilises parce que tu as peur des gens. Tu es lâche ; mais pas moi ! Et je vais sortir de cette pièce, juste pour te montrer ce que c'est qu'être brave. » Nathy resta statique, en train d'observer ce jeune homme de dix-neuf ans mettre les pieds en dehors de cet endroit d'où il n'avait presque pas bougé depuis la veille.
Lorsqu'il atteignit la porte, Yves attendit un moment à l'extérieur. « Ne t'arrête pas, se disait-il, pense à la tête de Nathy, en train de rire de toi. Fais-le pour qu'il comprenne enfin que tu n'es pas du tout une chochotte. Tu n'es pas comme lui ! » Il prit une grande inspiration et pénétra dans la salle de cours. Ses camarades éclatèrent alors de rire. Peut-être parce qu'ils savaient pour son agression d'hier, ou peut-être qu'il riaient à cause des légères égratignures qu'il avait encore, il ne le savait pas. Une grande partie de ces personnes rigolait méchamment sauf une minorité d'entre eux, dont faisait partie Célia, vêtue d'un haut blanc, d'un joli jean bleu, et coiffée d'un serre-tête sur sa fidèle chevelure volumineuse. Elle avait la main sur la bouche tant elle était bouleversée. Il posa son regard sur elle et, sans prévenir, les larmes aux yeux, elle quitta de l'endroit où elle était pour le prendre dans ses bras, plongeant ainsi la pièce dans un silence totale. Yves n'imaginait plus qu'elle puisse avoir une telle réaction. Elle ne disait rien, mais il était content. Ça lui faisait plaisir de l'avoir si proche de lui après tout ce temps. Ce simple geste avait eu le mérite lui apporter du réconfort. Ce réconfort dont il avait besoin après tous ces tourments qu'il avait vécus ces derniers jours. Il voulut poser sa main sur son dos, mais c'est à ce moment qu'apparut dans son champs de vision le garçon avec qui elle était hier matin. De manière inattendue, il se détacha de la jeune fille en lui chuchotant : « Ton nouveau copain t'attend. » Célia en fut étonnée, mais Yves décida de l'ignorer. Il la contourna pour aller se mettre à sa place, suivi des quelques petits rires qui résonnaient déjà. On pourrait croire que le fait qu'il ne s'était pas arrêtée, malgré les différents outrages dont il était victime, était une preuve de courage ; cependant, ce n'était pas ce qu'il pensait. Il était entièrement conscient de sa faiblesse car il n'avait pas eu la force de pardonner sa petite amie pour la faute qu'il croyait qu'elle avait commise. Pour lui, Nathy avait eu raison de dire qu'il était lâche puisqu'au fond de lui-même il savait qu'il l'était comparé à la fille qui avait su faire abstraction de son faux pas en fin d'année.