Yves regrettait dans sa chambre, le tronc posé contre le dossier de son lit et les jambes étendues le long du matelas, en se rappelant ce qu'il serait en train de faire à cette heure-là s'il n'avait pas été exclu de l'équipe de basket il y avait une trentaine de minutes. C'était l'une des activités qu'il aimait le plus et il en avait été privé juste à cause d'une rumeur. Les choses allaient mal pour lui en ce moment mais malgré tout, il ne détestait pas Lilly. Il était certes en colère, mais il ne parvenait à garder rancune envers elle, lui qui était si chrétien et pourvu en plus d'un cœur extrêmement charitable.
Nathy le sortit de ses pensées en arrivant. Yves le regardait pendant qu'il s'asseyait sur son lit, affublé d'une chemise bleu ciel et d'un pantalon vert pomme. « Euh Nathy, débutait-il sans espérer attendre de réponses, je me rends compte que je ne me suis pas excusé pour hier. J'ai été un peu brusque avec toi alors que tu n'avais rien fait. Je suis vraiment désolé. » Le silence qui succéda à ses excuses l'étonna néanmoins.
- Même là tu trouves que je ne mérite toujours pas que tu me parles ? Okay. Je crois le mériter en grande partie et si ça peut te faire plaisir, je vis les pires instants de ma vie à cause de... Ce bruit qui court. Je viens d'être chassé de mon équipe de basket et maintenant, j'ai une idée de ce que tu dois endurer au quoti...
- Oh bon sang là-ferme Yves ! hurla Nathy, marquant le jeune homme qui ne s'y attendait pas. Juste parce que certaines personnes se moquent de toi depuis quelques jours ou parce qu'on t'a viré de ton équipe tu te mets à croire que tu sais ce que je ressens ? Non garçon, les gens comme toi ne savent pas ce que ça fait d'être moi ! Vous ignorez vous les autres mecs ce que ça fait de se faire critiquer depuis votre plus tendre enfance ! Vous vous contentez de faire des blagues entre vous sur le fait d'être homo ou de ridiculiser ceux qui le sont dès que vous les voyez. Vous ne savez pas !
Yves baissa les yeux avant de les relever pour, au final, ne même pas les arrêter sur celui qui se trouvait en face de lui. « Tu ne sais pas ce que c'est de grandir dans une famille où tout le monde te reproche d'être différent, ajouta-t-il. Tu ne peux même pas imaginer ce qu'on peut éprouver quand on vit dans un univers où on n'a personne qui puisse nous épauler parce que tout tend à prouver qu'on est une erreur de la nature que ce soit la religion, la morale, ou même la loi ! As-tu une idée de ce que ça fait d'être tellement insulté, frappé, et humilié que tu finis par être convaincu que tu mérites ce qui t'arrive ? Sais-tu ce que ça fait d'avoir quatorze ans et d'en venir à te détester toi-même au point de ne même plus supporter de te voir dans le miroir ou sur les photos ? Non tu n'en as aucune idée, puisque tu n'es pas moi ! Les types comme toi n'ont pas à vivre avec la crainte d'être reniés par leurs proches ou de n'avoir nul autre choix que de se débrouiller seul une fois que c'est le cas ! Ils ne savent pas que c'est terrible de voir des parents encourager leurs gamins à te manquer de respect ou à te considérer comme un être qui a moins de valeur qu'un chien, un insecte, ou même un vulgaire objet ! Tu n'as jamais vécu tout ça et donc, tu ne sais pas ce que je ressens ! » Ce monologue avait fini par faire couler quelques larmes sur les joues de Nathy. Il ne voulait plus rester une seconde de plus dans cette chambre et se leva.
- Pourquoi tu n'as pas voulu changer ? dit Yves avec placidité, après un long silence. Tu n'avais qu'à te conduire normalement et ta vie aurait été beaucoup plus simple !
- Non mais t'es idiot ou c'est le basket qui a pris tout ce que t'avais dans la tête pour le mettre dans tes bras ? s'énerva son interlocuteur. Tu penses qu'un beau matin Je me suis dit « Youpi ! Je vais aimer tout ce qui est féminin et en particulier les hommes ! J'ai de grandes chances de finir en enfer, mais tant-pis ; je veux tenter l'expérience ! » ? Je n'ai pas pris la décision de me conduire normalement comme tu dis car c'est ça ma façon d'être normal et ça m'a pris un temps fou avant de pouvoir finalement m'accepter et m'aimer tel que je suis. Essaie un peu d'imaginer que tout ce que tu fais soit condamnable un jour ; tu n'aurais pas l'impression que te comporter autrement te paraîtrait aussi dur que d'arrêter de respirer ?
II ouvrit la porte « Pourquoi je perds mon temps à m'expliquer avec toi ? Tu ne peux pas comprendre ! », et vida les lieux. Yves était égaré. Il n'arrivait pas à assimiler ce qu'il avait toujours pensé des homosexuels aux propos de Nathy. Il n'approuvait pas cela en tant que chrétien, mais la détresse qu'il avait en quelques sortes vue chez son colocataire était restée gravée en lui dès cet instant-là.
Yves n'avait pas oublié les paroles de Nathy le lendemain. Pour la première fois de sa vie, il se mettait à voir les choses sous un angle totalement différent. Il se disait peut-être que ce qui était à mépriser c'était le péché, et non le pécheur. Après tout, si Dieu lui-même avait donné à chacun la liberté de choisir entre le bien et le mal, pourquoi l'être humain déciderait de priver un de ses semblables de ce droit ? De plus, le fait que l'objet de son actuelle remise en question fût à quelques pas de la table où il mangeait (devant le bâtiment des garçons) ne pouvait que rendre l'oubli des événements de la veille impossible. Il l'observait, assis tout seul sous ce parasol, et réalisa qu'il ne s'était jamais vraiment intéressé à lui. Il ne le considérait que comme son colocataire bizarre et pas comme Nathy ou simplement Nathan. D'un individu parmi tant d'autres, la particularité qui caractérisait ce dernier l'avait empêché de réfléchir au fait que lui aussi pouvait avoir une famille, des amis, des rêves ou des inquiétudes. Yves avait pris conscience qu'il l'avait déshumanisé, à sa façon, et qu'il était sûrement pareil à toutes ces personnes qui parlaient dans son dos depuis la rumeur : Nathy n'avait pas eu tort.
Des garçons passèrent près de sa table et firent exprès de heurter son assiette. Toute la nourriture avait été renversée par terre. Yves eut de la peine pour lui. Autour de lui, la majorité des gens éclatèrent de rire et au lieu de s'excuser, le responsable déclara sans vergogne : « Tu n'es pas différent d'un animal, alors à quoi ça te sert de prendre un couvert ? » Sans savoir pourquoi, Yves ressentit de la rage. Ça lui aurait été égal en temps normal, mais il ne comprenait pas pourquoi ça le choquait autant à présent. Nathy voulut se lever, mais un autre prit sa figure en pleine main et le poussa si fort qu'il faillit tomber avec la chaise sur laquelle il fut contraint de se rassoir. « Pédé ! » vociféra-t-il alors que les rires redoublaient, tout comme la colère qu'éprouvait le jeune spectateur. Devait-il s'attendre à ce genre de réactions de la part des autres maintenant, puisqu'il était aussi concerné ? Et c'était à cet instant que l'une des phrases que Nathy avait dite lui était revenue en mémoire : « Essaie un peu d'imaginer que tout ce que tu fais soit condamnable un jour ; tu n'aurais pas l'impression que te comporter autrement te paraîtrait aussi dur que d'arrêter de respirer ? » D'un coup, il se tint debout et commença à se diriger vers le lieu où se jouait la scène. Tout le monde se moquait cruellement de celui qui était pour eux une bête de foire quand Yves se frayait un chemin, parmi le cercle formé par quelques-uns, et qu'il alla lui tendre la main. Plus personne ne riait. On le regardait. Le bras porté vers leur cible, il lui offrait en même temps une soudaine empathie à travers ses yeux ; une empathie que Nathy n'avait pas pris en compte apparemment. « Je n'en ai jamais eu besoin ! » s'exclama-t-il en dégageant cette main de son visage avant de s'enfuir, une fois sur ses jambes. Bientôt, ce fut au tour du jeune sauveur d'être le dindon de la farce. « Il semble que ta princesse n'ait pas du tout apprécié le geste ! » , fit la voix de Lilly dans son dos.
- Tu devrais avoir honte Lilly, dit-il quand il la découvrit. C'est avec moi que tu as un problème, lui n'avait rien à voir dans tout ça !
- Disons que j'ai pensé à lui sans vraiment réfléchir. Ça n'avait rien de personnel puisqu'il n'est qu'un... Dommage collatéral.
- Mais tu ne peux pas jouer avec les sentiments des gens par pur plaisir enfin !
- Ce n'était pas par pur plaisir Yves, il le fallait !
- Tu sais quoi ? Avant je te trouvais juste vulgaire ; mais je découvre aussi que tu n'es qu'une égoïste qui ne pense pas aux dégâts que peuvent causer ses mensonges !
Il ne supportait plus sa présence et préféra la laisser plantée là. Yves se fichait complètement d'avoir été entendu ou de s'être trouvé ridicule parce Nathy l'avait remercié d'une drôle de façon : l'important pour lui, c'était d'avoir encore une fois été clair avec cette fille qui avait pour but de faire de sa vie un enfer, ainsi que d'avoir pu sortir son colocataire de ce pétrin dont il se sentait responsable.