Yves hésitait, allongé sur le dos, tout seul dans la pièce et le téléphone en main, entre appeler Célia ou attendre que ce soit elle qui fasse le premier pas. Pas par orgueil, mais parce qu'il craignait qu'elle ne lui ait peut-être pas encore pardonné sa déflagration de tout à l'heure. « Je n'aurais pas dû la traiter de gamine capricieuse, se dit-il. Elle ne va pas laisser passer ça facilement, je le sais. Je suis vraiment bête ! » Le jeune homme regrettait sans savoir que, dans sa chambre à elle, Célia pensait aussi à lui.
- Tu me proposerais quoi toi ? dit-elle à Solange, assise sur le lit, à côté d'elle.
- Toi qu'est-ce que tu veux faire ? lui demanda son amie.
- Je ne sais pas ; d'un côté, je m'en veux tellement de lui avoir fait une scène devant toutes ces personnes et je m'en veux aussi de tout le temps parler de Corinne...
- Mais de l'autre tu es tourmentée par ce qui s'est passé entre eux ?
- Il fallait voir cette fille Solange : elle le serrait entre ses bras en le regardant avec tant de passion et moi, je ne savais pas comment réagir ! Yves m'a menti.
- Je ne sais pas pourquoi, mais je doute qu'il puisse te faire ça.
- Moi aussi ; mais il reste un homme ! Peut-être qu'il ne m'a pas tout dit de son passé amoureux. Je dois t'avouer qu'en plus, je me sens un peu complexée par le fait que Corinne et lui... Tu vois ? Je me dis des fois que si elle était encore parmi nous il...
- C'est ridicule Célia ! la désapprouva-t-elle. Si ses sentiments pour elle étaient plus fort que ceux qu'il a pour toi il serait retourné avec elle quelques temps après ! Tu sais quoi, tu vas lui parler demain. Pour l'instant, il est l'heure d'aller dormir, on a cours demain.
- Hmmm ! fit la jeune fille avec un léger sourire. Ça me plait bien d'être ta colocataire.
Les deux copines décidèrent donc d'arrêter leur conversation.
Le lendemain matin, Célia allait vers le bâtiment des garçons quand elle croisa quelqu'un qu'elle n'aurait jamais aimée revoir : Lilly. Le visage de celle-ci durcit également en l'apercevant. Si la première avait pour intention de l'ignorer, l'autre par contre s'approcha. Célia croisa les bras.
- Pardon... Célia ? débuta Lilly avec une prétendue hésitation.
- Quoi ? dit-elle d'un air qui était en contraste avec sa sympathie habituelle.
- Je voulais m'excuser pour hier. Je ne savais pas qu'Yves était en couple avec toi.
- Pourtant tu aurais pu le deviner vu que nous étions en pleine étreinte amoureuse quand tu l'as vu !
- Oui, je suis vraiment désolée. J'étais si heureuse de le revoir et j'avais fini par oublier son côté insatiable... Mais qu'est-ce je raconte ? Oublie ça s'il te plait !
Célia fut frappée par la dernière phrase de Lilly, qui faisait semblant de partir.
- Attends ! s'écria-t-elle.
- Pardon Célia, ajouta Lilly en feignant d'être confuse, Et par pitié, n'en parle pas à Yves !
Et elle accéléra le pas, pour ne pas être rattrapée par celle chez qui elle avait créer bien plus doutes que ceux qu'elle avait au départ. Finalement, cette dernière ne semblait plus aussi certaine de ce qu'elle s'apprêtait à faire. « Non, monologuait-elle, ne sois pas aussi dupe ma chère Célia ! » Elle redécida d'avancer, mais entendit alors des gens parler :
- Il parait que son copain s'est envoyé son pédé de colocataire hier ?
- Son copain ?
- Oui, le copain de cette fille !
- Quoi, le basketteur ?
- Ouais !
- Noooon !
Célia ne bougeait plus. En une seconde, elle sentit comme une étrange douleur au niveau du cœur, une infime perte de l'équilibre de ses jambes, et un énorme trouble intrusif dans son esprit. Les phrases qu'avaient dites ces personnes qu'elle ne connaissait même pas ne faisaient que revenir. Elle ne voulait pas le croire, mais des larmes se mirent à jaillir de ses yeux et la seule chose qu'il lui vint à l'esprit à cet instant-là fut de s'enfuir dans la direction opposée à celle qu'elle allait prendre.
Yves était déjà dans la salle de cours quand il vit Célia y faire son entrée. Il l'observa pour essayer de savoir si elle lui en voulait encore et lorsqu'elle lui lança un de ses regards dénués de toute courtoisie, il eut la confirmation qu'elle ne comptait plus le revoir ; sauf qu'il en ignorait la véritable raison.
Trois jours s'écoulèrent sans que Célia n'eût adressé la parole au pauvre jeune homme, qui pensait toujours que c'était à cause du sujet Lilly, - qu'il n'avait pas revue non plus depuis qu'il l'avait rembarrée devant sa chambre. Il voulait tant que cesse ce silence entre eux, cependant il avait attendu, les jours qui avaient précédé, que sa colère se fût apaisée ; mais aujourd'hui, c'était différent : aujourd'hui, il comptait lui parler. Pour la première fois, c'était lui qui partit en direction du bâtiment des filles, portant un dessus aux manches longues - de couleur noir au niveau des bras et blanc sur le reste du vêtement - et un jean. Lorsqu'il s'adossa contre le mur, près de la porte, il remarqua que la moitié des personnes qui passaient par là le dévisageaient ou faisaient des messes basses, quand ils ne se moquaient pas de lui. Il n'y prêta qu'une courte attention, préoccupé par ce qu'il avait en tête. Après une quinzaine de minutes, Célia sortit de l'immeuble, une blouse d'un rose foncée sur le dos ainsi qu'un jean bleu, comme lui. « Célia ! » l'appela-t-il. Dès qu'elle se retourna, elle eut un air sombre.
- Je n'en peux plus Célia, poursuivit Yves, il faut qu'on parle maintenant !
- Pourquoi il a fallu que ça m'arrive à moi ? fit-elle. C'était clair comme de l'eau de roche maintenant que j'y repense : ton côté réservé, perfectionniste, et surtout le fait que tu puisses le supporter.
- De quoi tu parles Célia ?
- Il y a des limites à l'indécence tu sais, et je crois que tu les as largement dépassées !
- Mais qu'est-ce qui t'arrive au juste ?
- Laisse-moi Yves ; oublie-moi !
Elle l'abandonnait, toutefois il lui prit le bras subitement.
- Célia, écoute..
- Laisse-moi ou sinon je te jure que je fais un vrai scandale !
Yves la lâcha et elle continua son chemin sans le regarder. Il ne comprenait rien et aurait sans doute voulu en savoir davantage, si le respect qu'il avait pour les autres ne l'avait pas poussé à obéir à Célia. Il se sentait déboussolé et désemparé, mais n'était pas encore au bout de ses peines car la fille qui lui témoignait de l'antipathie depuis le début de la semaine arriva derrière lui, accompagnée comme à son habitude.
- Tiens, c'est le détraqué ! s'écria-t-elle.
- Pardon ? fit-il en se tournant vers elle.
- Tu préfères l'agité, le révolté, ou l'instable ?
- Je te demande s'il te plait d'arrêter de m'insulter !
- Mais je ne t'insulte pas, j'essaye seulement de qualifier quelqu'un qui couche avec tout ce qu'il trouve... Ou devrais-je dire, avec toutes celles et ceux qu'il trouve.
- Comment tu peux dire ça à voix-haute ? se froissa-t-il.
- Ce n'est pas moi qui le dit ; c'est le bruit qui court dans tout le campus cette semaine : Célia et toi, ton colocataire et toi... Finalement dis-nous, t'es à voile ou à vapeur ?
Yves n'en croyait pas ses oreilles. Ce n'était qu'à présent qu'il apprenait la rumeur dont il était l'objet central. Cette rumeur qu'il l'apprenait à l'instant, après la majorité des étudiants de l'université toute entière, et qui faisait de lui le Dalit de tous ses compères.