Je passai la matinée dans ma chambre, roulée sur moi-même, les ailes à peine déployées, comme si le moindre courant d'air risquait de m'emporter.
Lioran n'était pas reparti.
J'avais entendu rire plus d'une fois avec Arlen, et même discuter avec Lyam dans un ton trop bas pour être clairement compris. Mais la façon dont il disait « Lyam »... comme s'il lui appartenait, comme si ce nom était un trésor qu'il prononçait avec fierté.
Et moi… pourquoi cela m'affectait-il autant ? Pourquoi avais-je l'impression que quelque chose m'était enlevé, alors que je ne l'avais jamais eu ?
Je me retourne sur le lit, les draps froissés autour de moi.
« Pourquoi est-ce que ça me serre la poitrine ? Pourquoi est-ce que je ressens… ça ? »
Je me mordis l'intérieur de la joue. Les fées n'éprouvent pas cela. Chez nous, on ressent la joie, l'excitation, l'émerveillement, parfois la peur, mais pas ça. Pas cette chose obscure, floue, acide.
Une voix douce résonna dans mon esprit, un souvenir lointain :
"Les émotions sont comme des vents contraires. Il faut apprendre à voguer avec elles pour ne pas sombrer."
C'était une vieille citation d'un livre oublié. Mais ce matin, elle me parlait.
Je décide alors.
Ce soir, je ne me contenterai pas d'écouter Lyam m'enseigner les bases de son monde.
Je veux comprendre ce qu'il y a dans ce monde que je sens, ce qui pousse Lioran à s'accrocher à lui avec tant de naturel. Et ce qui fait naître cette brûlure muette en moi.
Je veux des réponses.
Je passai l'après-midi à ranger ma chambre, lisser mes ailes, enfiler des vêtements simples, mais propres. Je voulais paraître… Moi. Mais sans ce vide au fond du regard.
Quand le soleil disparut derrière les cimes, que la lumière mordorée peignait les couloirs d'or et d'ombre, je quittai ma chambre. Dans le couloir, je croisai Lioran, assis nonchalamment sur le canapé. Il me salue d'un clin d'œil désinvolte. Je répondis par un sourire poli, trop figé.
Puis je descendis à l'étage inférieur.
Lyam m'attendait dans la salle bibliothèque, vêtu comme la veille, assis près de la cheminée où brûlait un feu discret.
— Tu es pile à l'heure, constata-t-il.
— Oui. J'ai… j'ai réfléchi, aujourd'hui. Et… je crois que j'aimerais qu'on parle de quelque chose de plus personnel.
Son regard se relève de son carnet.
—Personnels ?
— Oui. Je veux… comprendre ce que sont les sentiments. Ce que je ressens. Et peut-être ce que ressentent les autres. Parce que je suis perdu, Lyam. Et ça… je fais peur.
Il ne répond pas tout de suite. Il referma doucement son carnet, posa son stylo. Et dans ses yeux, une lueur différente apparaissait. Sérieuse. Humaine Vraie.
— Alors ce soir, on parlera de ça. Des émotions. Du désir, de l'attachement. De la jalousie aussi… si tu veux.
Je déglutis.
— J'aimerais. Vraiment.
Il me fit un signe de tête et désigne un fauteuil près du sien.
—Assieds-toi, Néryn. Je vais te montrer ce que ça veut dire… être vivant.
Je m'installai dans le fauteuil, les jambes croisées, les mains posées sur mes genoux.
Mais avant que Lyam ne puisse dire un mot, les mots franchirent mes lèvres sans prévention, aussi légers qu'un soupir, aussi lourds qu'un aveu :
— Hier soir… j'ai vu Lioran entrer dans ta chambre.
Le silence qui suivit fut bref, net. Comme une corde qui se tend. Mais Lyam ne semble ni surpris ni embarrassé. Il incline légèrement la tête, presque pensif.
— Je vois.
Je baissai les yeux.
— Je ne voulais pas… regarder. C'est juste que… je passais par là. Et ensuite, j'ai eu mal. Ici, je, dis-je en posant une main sur ma poitrine. Mais je ne sais pas pourquoi.
Il m'observa un instant, les coudes posés sur les accoudoirs, les doigts entrelacés sous son menton. Puis, calmement, il déclare :
— Alors ce soir, on va commencer par le désir.
Mon regard se relève vers lui, surprise.
— Le…désir ? Je ne crois pas avoir déjà…
— C'est normal. Chez les fées, ce n'est pas un sentiment naturel. Il est profondément lié au corps. À la chimie. À l'inconnu. Et à l'autre. Il est instinctif, parfois animal. Et pourtant, chez nous, il prend aussi des formes très subtiles.
Je l'écoutais avec attention. Mon cœur battait un peu plus vite.
— Quand tu as vu Lioran entrer dans ma chambre, qu'as-tu ressentis, exactement ?
Je fronçai les sourcils.
— Comme une… chaleur désagréable dans mon ventre. Une boule dans la gorge. Et une pensée qui répétait « pourquoi lui et pas moi ? Mais je ne veux pas être à sa place. Pas vraiment. Je crois.
Un léger sourire se dessina sur les lèvres de Lyam. Il n'était ni moqueur, ni satisfait. Plutôt… compatissant.
— Ce que tu ressens, Néryn, ce n'est pas encore du désir pur. C'est un mélange. D'envie, de confusion, de curiosité frustrée. Le désir, lui, peut naître de l'attirance physique, d'une connexion émotionnelle, ou simplement d'un instant.
Je me redressai un peu, intrigué.
— Est-ce que Lioran… est ton compagnon ? Ton âme-sœur ?
Il serre doucement la tête.
— Non. Lioran est un oméga très libre. Il sait ce qu'il veut. Parfois, c'est moi. D'autres fois, quelqu'un d'autre. Ce qu'il et moi partageons… c'est purement charnel.
Charnier. Le mot vibra dans ma tête comme une corde frappée.
— Et toi, tu sens du désir pour lui ?
Il reste silencieux un moment. Puis haussa une épaule.
— Parfois. Il est séduisant. Il dit clair. Mais ce genre de désir ne me touche pas profondément. Il ne marque pas. Il ne reste pas.
Je le fixe. Son regard était franc, posé. Et pourtant, quelque chose me disait qu'il me parlait d'autre chose, en même temps.
— Tu veux dire que certains désirs… marquent ?
Il acquiesce.
— Oui. Certains s'impriment dans la mémoire, dans la peau. D'autres passent comme le vent. C'est pour ça qu'il faut apprendre à les reconnaître, à les écouter, mais aussi à ne pas s'y perdre.
Je pose mes mains sur ma poitrine, encore. L'endroit où cette douleur étrange ne voulait pas s'en aller.
— Et ce que je ressens… pour toi ? Ce malaise, cette chaleur, ce vide parfois… c'est du désir ?
Il me regardait longuement. Son visage s'adoucit un peu.
—Peut-être. Ou peut-être autre chose. Tu n'as jamais eu d'ami. Jamais été aimé. Tu découvres ce que c'est que d'exister à travers les yeux d'un autre. Ce genre de choses, Néryn, ça peut faire naître tous les sentiments du monde. Même ceux qu'on n'a pas encore de mots pour décrire.
Je ne répondis pas. Une partie de moi voulait fuir cette pièce. L'autre… voulait rester là pour toujours.
Alors, je baissai les yeux, puis murmurai :
— Est-ce que tu as déjà eu une âme-sœur, Lyam ?
Il se fige. Puis, doucement, répondez :
— Non. Mais… peut-être que je suis en train d'en reconnaître une.
Je relève les yeux vers lui, surpris. Il ne souriait pas. Il n'avait pas l'air ému non plus. Il avait juste l'air sincère.
Puis, il ajouta, comme pour clore la discussion :
— Mais on en parlera un autre soir.
Et avant que je puisse insister, il se leva, s'étira doucement et dit :
— Tu as assez ressenti pour aujourd'hui. Va te reposer, Néryn.
Je hochai la tête, sans discuter.
Mais cette nuit-là, dans mon lit, le mot « désir » ne quitta pas mon esprit. Il s'enroula autour de moi comme un lien invisible, et je me demandai s'il finirait un jour par fleurir.