La Contamination

1346 Words
Séoul se réveillait comme une ville qui ne dormait jamais vraiment. Les néons étaient encore allumés, les taxis filaient comme des flèches fatiguées, et la vapeur des street-food flottait dans l’air comme des fantômes parfumés. Dans ce chaos organisé, Désira avançait d’un pas rapide, tablette contre la poitrine, cheveux tirés, expression neutre comme une feuille blanche. Mais à l’intérieur… c’était la tempête. La nuit précédente l’avait laissée confuse, irritée, honteuse. Le rêve—non, l’accident mental—où Ulrich s’était approché d’elle, où sa voix avait vibré aussi près… Ce truc ne quittait pas son esprit. Elle avait passé la nuit à se répéter : “C’est pas réel. C’est les messages. C’est leur folie, pas la mienne.” Mais au fond… elle savait que ce n’était pas juste ça. Elle entra dans le building de HY Celebrity Group. Le hall était immense, froid, design, avec ce genre de parfum d’intérieur hors de prix qui te dit : “ici, on ne respire pas comme les pauvres”. Les posters géants d’Ulrich couvraient les murs : ultra-beau, ultra-parfait, ultra-intouchable. Elle détestait ces affiches. Elles donnaient l’impression que les fans pouvaient le posséder du regard. Elle monta au 12ᵉ étage où se trouvait le QG du staff artistique. Les couloirs étaient pleins d’assistants épuisés, de managers qui gueulaient, de danseurs en jogging, mais Désira avançait au milieu d’eux comme un fantôme professionnel. Quand elle ouvrit la porte du bureau d’Ulrich, il était là. Assis, en train de regarder une vidéo enregistrée la veille. Pull noir, cheveux un peu en bataille, yeux cernés mais toujours aussi beaux. Et c’est ça qui la troubla. Elle le fixa une seconde de trop. Une seule. Mais assez pour sentir une vibration étrange dans son ventre. Ulrich ne remarqua rien. Il leva les yeux et sourit doucement : — Ah, Désira. T’es là. On a une grosse journée. Elle hocha la tête. — J’ai déjà tout préparé. Voici ton planning. Elle posa la tablette sur la table. Son doigt frôla la main d’Ulrich par accident. Un choc électrique. Microscopique. Mais réel. Elle retira immédiatement sa main. Elle sentit son cœur faire un truc bizarre dans sa poitrine. Ulrich, lui… n’avait rien senti du tout. Évidemment. — Merci, t’es toujours un pas en avance. Cette phrase… Dieu. Elle ne savait pas pourquoi, mais elle resta bloquée dessus. Un pas en avance. Ça sonnait comme une reconnaissance. Comme un lien. Comme un contrat invisible. Elle inspira discrètement, se remit en mode robot, et s’installa derrière lui. ⸻ Plus tard dans la journée… Désira était seule dans la salle annexe où elle gérait les réseaux. La lumière bleue des écrans donnait à son visage un air plus pâle, presque maladif. Elle ouvrit la boîte de réception d’Ulrich. Et c’est là que la descente commença. Des centaines de messages nouveaux. Mais aujourd’hui… il y en avait un qui vibrait différemment. « Ulrich… je sais que tu es à Séoul aujourd’hui. Je suis dans le même quartier que toi. Juste à quelques mètres. Tu es à moi. Je le sais. » Elle resta immobile quelques secondes. Quelque chose dans ce message la heurta. Pas dans le sens romantique. Dans le sens territorial. Elle zooma sur le profil de la fan. Le visage d’une jeune fille, souriante, désespérément amoureuse d’une image, pas d’un homme. Elle exhala un petit rire ironique : — À toi ? Toi ? Tu n’es même pas son ombre. Elle scrolla encore. « Je t’aime tellement que si je pouvais éliminer toutes les autres, je le ferais. » Désira sentit un picotement dans la nuque. Une sensation électrique qui descendit lentement jusqu’à son omoplate. Elle se redressa. Son sourire disparut. Ces mots… Ce n’étaient pas seulement les mots d’une fan folle. C’étaient des mots qu’elle comprenait. Elle ferma les yeux. Ses paupières se mirent à trembler. Une image floue apparut dans son esprit : un jardin poussiéreux de son enfance, un mur bas, des animaux morts alignés par taille, son sourire satisfait. Elle ouvrit les yeux brutalement. Non. Non. Non. Elle secoua la tête violemment, comme pour chasser une mouche invisible. — C’est pas réel. C’est mon imagination. Mensonge. Très vieux mensonge. Elle se leva, fit les cent pas dans la salle. Ses mains tremblaient. Son souffle devenait plus court. Pourquoi ? Pourquoi ces messages la touchaient maintenant ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi après des années de contrôle absolu ? Elle posa une main sur la vitre en observant les rues de Séoul en contrebas. Les lumières de la ville pulsaient comme un cœur géant. Elle se sentait minuscule. Perdue. Dérangée. — Reprends-toi, Désira. T’es pas comme elles. T’es pas folle. T’es pas… Elle s’interrompit dans sa phrase. Parce qu’elle savait. Au fond. Très profondément. Elle l’avait déjà été. ⸻ Le soir, dans le dortoir d’Ulrich… Désira restait souvent tard pour finaliser le travail. Ce soir-là, Ulrich faisait une sieste dans la chambre du studio, épuisé par les répétitions. Elle marchait doucement, ne voulant pas le réveiller. Mais un détail la déstabilisa : La porte était entrouverte. Elle passa la tête… Ulrich était allongé sur le lit. Respiration lente. Torse légèrement visible entre les pans de sa chemise ouverte. Ses lèvres — rouges, dessinées, naturelles — semblaient briller sous la lampe. Et le pire ? Il avait l’air vulnérable. Humain. Accessible. Totalement différent de l’être intouchable des écrans. Une sensation étrange naquit dans sa poitrine. Pas de l’amour. Pas de la douceur. De l’appropriation. Elle sentit son cœur accélérer. Ses doigts se crispèrent sur la poignée de la porte. — Non… non… non…, murmura-t-elle. Elle referma doucement. Trop doucement. Avec une délicatesse qui n’était pas professionnelle. Elle retourna dans le salon, mais son esprit était resté derrière cette porte. Les lèvres d’Ulrich. Sa respiration. Sa fragilité. Ça tournait en boucle dans son esprit. Comme un virus mental. ⸻ Plus tard dans la nuit — Le cauchemar Cette fois, ce n’était pas un rêve. C’était un mélange entre souvenir et hallucination. Elle était de nouveau dans le jardin de son enfance. Les animaux… les chiens, les chats, les oiseaux… Alignés. Classés. Numérotés. Elle, petite, 12 ans, agenouillée devant eux, avec un sourire presque doux. Sa mère hurlait à l’arrière. Les voisins murmuraient des prières. Mais la petite Désira répétait calmement : — Ils n’avaient pas le droit d’entrer. C’est mon territoire. Puis le décor changea. Les animaux disparurent. Et à leur place, c’étaient… des fans. Toutes alignées. Toutes souriantes. Toutes tenant des pancartes “Oppa”. Et derrière elles, Ulrich, endormi, vulnérable, sans défense. Quelque chose dans la petite Désira grandit, grossit, se déforma. — Elles ne doivent pas t’approcher. Elles ne doivent pas te toucher. C’est mon territoire. La vision s’effondra. Elle se réveilla en hurlant silencieusement. ⸻ Le matin suivant — Le basculement Elle arriva en avance, encore secouée. En entrant dans le bureau d’Ulrich, elle entendit quelqu’un rire avec lui. Une coordonnatrice jeune, trop jolie, trop proche. Elle vit Ulrich sourire. Elle vit la jeune femme toucher son bras. Et quelque chose se déchira profondément en elle. Pas un sentiment romantique. Pas une jalousie d’amour. Une alerte territoriale. Comme un animal dont on vole la nourriture. Comme un espace v***é. Comme une propriété menacée. Elle resta immobile une seconde. Puis elle sourit. Un sourire fin. Froid. Calculé. Elle s’approcha, posa la tablette sur la table. — Ulrich, tu as un changement dans ton planning. La réunion de 13h a été déplacée. Il la regarda, soulagé. — Ah merci… toujours toi qui me sauves. Encore cette phrase. Encore ce lien. Elle tourna la tête vers la coordonnatrice. La jeune femme souriait. Imprudente. Innocente. Vivante. Désira la fixa deux secondes. Juste deux. Et dans ce regard… il y avait tout : la menace, la froideur, l’analyse. La coordonnatrice ne comprit même pas qu’elle venait de signer son arrêt de mort psychologique. Pas encore. Pas tout de suite. Mais bientôt. Très bientôt. Désira sortit du bureau, son expression redevenue parfaite. Mais dans sa tête… Une phrase tournait comme un poison : “Ce qui entre dans mon territoire ne ressort pas vivant.”
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