La Fille aux Animaux Morts

1217 Words
La nuit était tombée sur Séoul, mais dans l’esprit de Désira, ce n’était plus Séoul. C’était avant. Bien avant Ulrich, les lumières, les concerts, les fans, les maquillages, les selfies. Avant tout ça… il y avait le quartier de Geumcheon, ses petites ruelles poussiéreuses, les murs en briques rouges, les vieux chiens qui rôdaient, les chats errants, les enfants qui jouaient au foot jusqu’à 22h. Et au milieu de tout ça… une petite fille silencieuse avec des yeux trop bleus et un cerveau trop sombre. Cette nuit-là, Désira ne dormait pas. Elle était assise sur son lit, dos droit, les mains crispées sur ses genoux. Chaque fois qu’elle fermait les yeux, son esprit la ramenait là-bas. Dans ce quartier. Dans ce passé qu’elle croyait mort. Elle se leva, marcha jusqu’à son miroir. Son reflet était calme, mais ses pupilles vibraient légèrement. — Non…, murmura-t-elle. Mais la mémoire avait déjà ouvert la porte. Elle n’avait pas le choix. Alors elle plongea. ⸻ Retour en arrière — Désira, 12 ans Désira avait toujours été une enfant étrange. Pas violente au début. Juste… trop calme. Trop observatrice. Trop silencieuse. Elle regardait les choses comme si elle analysait chaque mouvement, chaque respiration, chaque bruit. Son père disait souvent : « Cette fille… elle pense trop. » Sa mère, elle, priait régulièrement pour elle sans raison apparente. Mais personne n’avait compris à quel point cette enfant était différente. Jusqu’au jour où la petite voisine, Sunmi, avait remarqué quelque chose dans le jardin de la famille. — Désira, pourquoi tu as enterré un chat ici ? Désira avait souri. Un sourire doux, innocent. — Parce qu’il est mort. — Mais comment il est mort ? — Je l’ai aidé. Sunmi recula. — Aidé comment ? Désira répondit calmement : — Je lui ai donné du lait. Et dans le lait, j’ai mis les petites pilules que j’ai trouvées dans le tiroir de papa. Sunmi avait hurlé. Les adultes avaient accouru. La scène qui suivit resta gravée dans le quartier pendant des années. La petite Désira se tenait devant un carré de terre fraîchement retournée. Et autour, des petites tombes. Plus de vingt. Chats. Chiens. Oiseaux. Un hérisson. Son père avait tremblé. — Tu as… tu as tué tous ces animaux ? La fillette hocha la tête. — Ils rentraient toujours dans notre jardin. Je n’aime pas ça. — Mais… pourquoi les tuer ? Elle réfléchit. Chercha ses mots. Puis répondit avec une simplicité terrifiante : — Parce que c’est mon jardin. Et ils n’ont pas le droit d’y entrer sans ma permission. Sa mère s’était effondrée. Le voisinage avait paniqué. Les gens chuchotaient : « Psychopathe. » « Sorcière. » « Enfant malade. » « Ce n’est pas normal. » « Elle n’a pas pleuré. Elle n’a même pas tremblé. » Mais ce n’était que le début. ⸻ La découverte finale Un soir, le voisin trouva un chien agonisant derrière la clôture. De la mousse à la bouche. Se tordant de douleur. Le vétérinaire expliqua plus tard : — C’est un poison doux mais mortel. Quelqu’un l’a écrasé dans sa nourriture. Le voisin affirma avoir vu Désira plus tôt, accroupie devant le chien, en train de lui parler. Calme. Souriante. Comme si elle jouait à la poupée. Ce fut la goutte de trop. Les parents emmenèrent la fillette à l’hôpital psychiatrique de Yongsan. ⸻ L’hôpital — la cage blanche Désira avait 12 ans. Ses pieds ne touchaient même pas le sol quand on l’assit dans le bureau du psychiatre. Il lui demanda : — Pourquoi as-tu fait ça, Désira ? Elle sourit. — Parce que c’était amusant au début. Après, c’était logique. Ils n’avaient pas le droit d’être là. — Pourquoi ? Elle répondit doucement : — Parce que c’est mon territoire. Le psychiatre prit des notes frénétiquement. — Et tu te sens comment quand ils meurent ? Elle haussa les épaules. — Tranquille. Pas triste. Pas heureuse. Juste… tranquille. Cette enfant avait une tranquillité qui faisait peur. Il l’interrogea pendant une heure. Puis deux. Puis trois. À la fin, il posa son stylo et dit aux parents : — Votre fille a un trouble sévère du comportement. Une absence totale d’empathie. Elle doit rester ici. Cinq ans. Cinq longues années dans une chambre blanche. Avec des médicaments, des analyses, des dessins obligatoires, des exercices pour “apprendre à reconnaître les émotions”. Elle avait appris. Oh oui. Elle avait appris à sourire. À faire semblant de comprendre. À imiter les réactions des autres. À devenir “normale”. Un jour, à 17 ans, elle avait regardé le psychiatre dans les yeux et dit : — Je veux changer. Je veux être bonne. Je veux être gentille. Il avait cru en elle. Grave erreur. Elle sortit de l’hôpital avec une nouvelle identité mentale : Imiter la gentille. Cacher la vraie. Enterrer la bête. Pendant des années, elle avait réussi. Jusqu’à Ulrich. ⸻ Retour au présent — Séoul Désira rouvrit les yeux. Le reflet dans le miroir semblait plus sombre. Elle murmura : — Je n’aurais jamais dû rêver de lui. Mais ce n’était pas ça. Ce n’était pas le rêve. C’était Nara. La mort de Nara avait réveillé quelque chose de très profond. Une sensation trop familière. Elle se demanda : Est-ce que j’ai paniqué quand elle est morte ? Non. Zéro panique. Zéro tremblement. Elle avait même ressenti… une satisfaction. Une paix étrange. Comme autrefois, à 12 ans. Après chaque petit animal éliminé. Elle s’assit sur le bord de son lit et pressa ses doigts sur ses tempes. — Non… je suis adulte maintenant. Je contrôle. Je suis normale. Mais son cœur lui répondit autrement. Un battement lent. Stable. Détendu. Comme si la mort de Nara avait remis son système en place. Elle se leva, enfila son manteau, et sortit marcher dans Séoul. Les lumières des bars, les écrans géants, le bruit des taxis, les passants pressés… Mais aucun de ces éléments n’arrivait à couvrir la voix dans son esprit. La voix douce. La voix d’autrefois. “Ce qui envahit ton territoire doit disparaître.” Elle ferma les yeux et essaya de respirer profondément. Mais à cet instant, devant elle, une scène se produisit. Deux jeunes filles, probablement fans, passèrent devant elle en tenant une palette avec la photo d’Ulrich. Elles discutaient joyeusement : — Il est trop beauaaaah ! — Si je pouvais juste toucher ses mains, je pourrais mourir heureuse ! Désira se figea. Elles ne la voyaient même pas. Elles riaient, gloussaient, s’extasiaient. Elles parlaient d’Ulrich comme si elles le possédaient déjà. Et là… quelque chose dans la poitrine de Désira se crispa. Un pincement. Un instinct. Un frisson. Un murmure très clair : “Elles non plus n’ont pas le droit.” Elle resta plantée là. À regarder les filles s’éloigner. Son regard n’était plus celui d’une assistante. C’était celui d’un chasseur. Elle marcha lentement. Très lentement. Comme si elle redécouvrait comment bouger. Puis elle murmura : — Ce n’était qu’un début. Elle rentra chez elle. Calme. Froide. Et cette nuit-là… Elle ne rêva pas de fleurs. Elle ne rêva pas d’amour. Elle ne rêva pas de Ulrich. Elle rêva… d’un jardin rempli de fans. Alignées. Silencieuses. Sans vie. Et elle, debout au centre. Les mains propres. Le cœur tranquille. Comme quand elle avait 12 ans.
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