Chapitre II

1774 Words
II On prétend qu’en Bretagne, il peut y avoir plusieurs saisons dans la même journée. Ce matin, c’était le printemps, cet après-midi, c’est l’automne. Jusqu’ici relativement abondant et prometteur d’une belle journée, le soleil se cache maintenant derrière de lourds nuages noirs ou du gris le plus foncé, annonciateurs de généreuses averses. Depuis le commissariat de Quimper, il faut un peu plus de vingt minutes pour, en voiture, gagner par la voie express RN165, la bretelle de Kerandréo... sauf quand on est un conducteur imprudent et irrespectueux du code de la route, ou excepté également lorsqu’on agit sous commission rogatoire. Ce qui est notre cas. De sorte que, seize minutes plus tard, nous quittons la voie rapide pour un axe de circulation moins monotone. Cédant le volant à Justin, j’ai relu le dossier pendant le trajet, mais il y a tellement peu de matière que je l’ai vite refermé, après avoir cependant ancré dans mon esprit le visage de Coralie, une brune aux cheveux longs et lisses comme des spaghettis, ayant pour signe distinctif une adorable fossette au menton. C’est une belle jeune fille, aux yeux rieurs, dont le sourire radieux met en valeur des dents blanches parfaitement alignées. N’ayant rien d’autre à faire, je me suis mis à observer le ciel qui, peu à peu, s’est éclairci plus nous avons roulé vers le sud, principalement à la hauteur de Pont-Aven, puis à compter les b****s blanches qui séparent la voie de circulation de la b***e d’arrêt d’urgence. Lorsque je suis poussé à l’inaction, j’ai cette drôle de marotte, ce TOC (Trouble Obsessionnel du Comportement), de m’occuper l’esprit en comptant ce que je vois. Ce peut être mes pas, les marches d’un escalier, les plaques du faux plafond chez le dentiste, les carreaux de carrelage d’une salle d’attente... Ou alors, je fixe un point, dans une longue ligne droite par exemple, et je m’amuse à imaginer combien de ces b****s blanches nous allons doubler avant d’y parvenir. Ou alors encore, je tente de définir la longueur de ces b****s blanches. Tout est prétexte au calcul, dans l’unique but de m’occuper l’esprit. Là où cela devient plus critique, c’est qu’il m’arrive de le faire tout en parlant avec un tiers, ou en réfléchissant, ce qui altère mon attention. Mais bon, TOC je suis, TOC je resterai... À Kerandréo, à l’extrémité de la bretelle de sortie de la voie express, si on bifurque sur la gauche, on se dirige vers Bannalec, Scaër ou Le Trévoux, à droite, ce sont Riec-sur-Bélon et Moëlan-sur-Mer qui se proposent. Nous optons pour la droite, parce qu’ensuite, cette direction nous mènera à Quimperlé qui était la destination théorique de Coralie Chemid. À défaut de savoir précisément à quel endroit a été retrouvée la voiture, nous progressons à vitesse lente pour mieux nous imprégner des lieux. Au milieu des champs en culture, il y a peu de constructions : quelques rares maisons et, sur la gauche à quelques centaines de mètres, une fabrique de parpaings. Nous roulons sur un kilomètre environ, jusqu’au lieu-dit Guernez où un fourgon de la couleur jaune du Conseil Départemental roule à très faible allure dans le même sens que nous. Feux de détresse allumés, il a pour mission d’avertir qu’il faut ralentir car, un peu plus loin, on procède à des travaux de débroussaillage. C’est le message qui défile en grandes lettres sur un grand panneau lumineux, à l’arrière du fourgon. Obéissant, Justin ralentit quelque peu sa vitesse pour le doubler. Quelques centaines de mètres, et nous voyons un tracteur de la même couleur jaune qui débroussaille un talus. Pour un résultat impeccable, il avance lentement. Pour fignoler, par exemple autour des panneaux routiers, un agent le suit à pied et utilise une débroussailleuse classique, comme en ont nombre de jardiniers du dimanche. Mettant son clignotant, Justin double le tracteur et met le clignotant inverse pour s’arrêter quelques dizaines de mètres plus loin sur une b***e herbeuse. Ce n’est pas pour plaire au conducteur du tracteur, qui le lui fait comprendre en envoyant un aussi rageur que bruyant et long coup de klaxon. Nous extrayant de la voiture, Justin lui fait signe de s’arrêter. Laissant le moteur tourner, l’homme ne semble pas disposé à abandonner son siège et oppose un visage fermé. Parcourant à pied la faible distance qui nous sépare, nous exhibons nos cartes professionnelles, barrées de bleu blanc rouge, et d’un geste, lui intimons de descendre de son engin. Sans couper le moteur, l’ours mal léché obtempère en grimaçant. Vêtu de sa tenue de travail, elle aussi de couleur jaune et sur laquelle sont apposées des b****s fluorescentes gris argent, il porte aux pieds des chaussures de sécurité. Justin se charge des sommaires présentations : — Bonjour, c’est la police. C’est bien vous qui avez découvert un sac à main et un foulard, en début de matinée ? — Non, fait-il en y mettant malgré tout de la bonne volonté. C’est mon collègue. Pas celui-ci, dit-il en montrant celui qui a la débroussailleuse, celui qui est dans le fourgon. Attendez, je l’appelle. Il sélectionne un numéro sur son téléphone portable et, quand il obtient son interlocuteur, il lui demande de nous rejoindre. Dans l’intervalle, il remonte sur son tracteur et arrête le moteur. Cela fait, il allume une cigarette. Il a le temps de tirer trois ou quatre bouffées avant que le collègue du fourgon que nous avons doublé plus tôt soit parmi nous. Lui aussi a enfilé une tenue de travail identique à celle du premier. À nouveau, nous sortons nos cartes professionnelles. C’est toujours Justin qui parle : — Nous souhaiterions savoir à quel endroit exactement vous avez découvert le sac à main et le foulard que votre collègue a déposé au commissariat de Quimper. Vous pouvez nous montrer les lieux ? — C’est que je n’ai pas trop le temps... — Vous allez le prendre, le temps. Ça peut être d’une grande importance. Plaçant deux doigts entre ses lèvres, l’homme siffle fort, très fort même, au point de couvrir le bruit du moteur d’une voiture qui arrivait à notre hauteur. Ayant requis l’attention de l’homme à la débroussailleuse, d’un geste rond du bras, il lui indique d’approcher. Quand c’est fait, il lui dit : — Il faut que je m’absente pour montrer à ces messieurs où était le sac à main que j’ai trouvé, ce matin. Je n’en ai pas pour longtemps. Laisse tomber la débroussailleuse et remplace-moi dans le fourgon. Lorsque nous avons pris place dans la voiture, nous faisons demi-tour pour revenir en arrière, là où ils ont commencé ce matin. Il s’en faut de quatre à cinq cents mètres avant que l’homme ne désigne un point, sensiblement en face de la fabrique de parpaings aperçue plus tôt. — C’est là, à côté des arbres. Rien en face, rien derrière, Justin ose un freinage. Prenant au plus large de la droite, il fait le véhicule décrire une courbe à cent quatre-vingts degrés pour inverser son sens de circulation, avant de se garer. — Venez, je suis passé par là. Le temps de prendre l’appareil-photo que nous conservons toujours dans la boîte à gants, nous le suivons vers l’entrée d’un champ de maïs. Elle est bien assez large pour un tracteur ou un autre engin agricole du même gabarit. Nous parcourons cinq à six mètres sur la gauche. — Le sac à main était là, dit l’homme. Entre ces deux arbres. Pour un peu, je n’y faisais pas attention. — Racontez-nous ce que vous avez fait exactement, demande Justin. — C’est simple. Je l’ai ramassé, et comme il faisait un certain poids, je l’ai ouvert. — Nous n’avons pas vraiment vu le sac, car il était sous scellé, alors pouvez-vous nous dire si l’ouverture se fait avec une fermeture Éclair ou par un autre système ? — Il y a une fermeture Éclair. — D’accord. Pouvez-vous préciser maintenant avec certitude si la fermeture Éclair était ouverte ou fermée ? — Fermée. Je l’ai ouverte pour voir ce qu’il y avait dedans. Au poids, je me doutais qu’il était plein. Je me suis dit qu’il y aurait peut-être les papiers d’identité de la propriétaire et qu’elle serait sûrement contente de récupérer ses affaires. Dedans, il y avait toutes sortes d’objets et, en particulier, un portefeuille. Je l’ai ouvert et j’ai constaté qu’il y avait un permis de conduire, une carte d’identité, une carte de groupe sanguin et des cartes publicitaires pour obtenir des réductions dans des magasins. Ce qui m’a surpris, c’est qu’il y avait aussi un portemonnaie et qu’il renfermait une quarantaine d’euros. Surprenant, en effet, et d’autant plus inquiétant. Si un simple vol n’est pas le motif, que faut-il redouter de cette trouvaille ? Justin et moi échangeons un regard lourd de sens, tandis que l’homme poursuit ses explications : — J’allais pour prévenir les copains, quand j’ai vu le foulard. — À quel endroit ? — Là, de l’autre côté du tronc de l’arbre. Du regard nous suivons le point qu’il désigne, à trente ou quarante centimètres de l’emplacement du sac à main. — D’accord. Et puis ? — Eh bien, j’ai pensé que le foulard et le sac devaient appartenir à la même personne, alors je les ai pris et je suis allé rejoindre les copains. Au début, je n’avais pas fait attention aux gouttes de sang, c’est quand on en a parlé entre nous qu’on s’en est aperçu. Tout de suite, on s’est dit que le mieux était de prévenir les gendarmes. C’est alors que Phil, notre autre collègue, a dit qu’il avait une réunion cet après-midi à Quimper. Sur le coup, on a pensé que c’était sûrement plus facile pour la propriétaire de récupérer ses affaires au commissariat de Quimper, vu qu’elle habite cette ville, plutôt qu’à la gendarmerie de Quimperlé. Il faut avouer que cette initiative, désastreuse sur le plan de la préservation des empreintes digitales, partait d’un bon sentiment. Jusqu’ici, j’ai confié à Justin le soin de ce dialogue. À moi maintenant : — Tentez de vous souvenir de vos faits et gestes, quand vous êtes venu là la première fois : avez-vous piétiné les lieux ou vous êtes-vous cantonné à un aller-retour ? Le temps de réfléchir, puis il ponctue : — Je suis venu directement jusque-là, à deux mètres. C’est alors que j’ai aperçu la boucle brillante du sac. J’ai donc parcouru les deux mètres, j’ai pris le sac, puis j’ai vu le foulard. Je l’ai pris et je suis reparti par le même chemin. — S’il y en a, nous pourrions donc avoir une chance d’exploiter des traces de pas autres que les vôtres ? En proie à la réflexion, il se gratte le menton, et tente de se remémorer l’action. Enfin, il soulève un aspect de l’histoire que jusqu’ici nous ignorions : — Le problème, c’est que je suis revenu avec mes collègues, car eux aussi voulaient voir où j’avais fait ma découverte. Du coup, je ne suis pas le seul à avoir piétiné ces quelques mètres carrés. — Et vos collègues ont, eux aussi, fouillé le sac à main ? — Oui, fait-il en adoptant un air gêné. Difficile, impossible même, d’espérer un indice, une empreinte de pas ou autre. Reste cependant à figer la scène. Ceci n’aura peut-être jamais son importance, mais sait-on toujours comment évoluent les investigations... — Nous allons prendre des photos. Je vous demande, ainsi qu’à vos collègues, de faire un saut après votre journée de travail au commissariat de Quimper, pour qu’on enregistre vos témoignages et qu’on relève vos empreintes digitales, histoire de les isoler de celles que nous pourrions découvrir sur et dans le sac, ou sur le foulard. C’est possible, ce soir ? Il hausse les épaules, avant de les abaisser lentement. — Si on n’a pas le choix, on ira ! — Merci. Celui qui a déposé le sac à main au commissariat de Quimper est prévenu. Lui aussi y passera.
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