Résumé-3

2017 Words
Je suis à mi-distance de Genève, et j’accélère encore la cadence. Pas grand monde sur mon chemin nocturne. La moto est toujours derrière, à bonne distance. J’accélère encore, jusqu’à franchir les 250 au compteur. L’œil du cyclope et sa maudite lumière finissent par disparaître de mon rétroviseur. La frontière virtuelle est déserte. Un simple péage. J’emprunte la file réservée aux véhicules disposant de la vignette magique, celle permettant de circuler sur le territoire suisse. Sans opposition, je poursuis ma route. Moins d’une demi-heure, et je serai à l’abri, dans cet hôtel Beau-Rivage, au bord du lac. Que de sublimes souvenirs. Les valises de billets, les putes de luxe. Un cliché qui me régale toujours. Ma vie ! La belle vie ! Sans souci. Sans problème. Le voiturier me reconnaît. Le réceptionniste aussi. Malgré l’heure tardive, je bénéficie d’une des plus somptueuses suites du palace. Dans l’ascenseur qui me monte sur le toit de l’immeuble, je me félicite. Je suis bien mieux à ma place ici, plutôt que derrière les barreaux. Avant de savourer un verre de bourbon bien mérité, j’envoie un texto à Lemarque, lui demandant de me rejoindre demain matin au restaurant de l’hôtel. J’ai à lui parler. Il doit bien savoir pourquoi. La nuit est paisible, assis sur la terrasse je profite du panorama et apprécie le calme après la tempête. J’ai fait le plus dur. Pris la bonne décision. Je laisse derrière moi la dépouille de mon traitre de fils. J’aurais pu le laisser vivre après tout. Ce chien galeux. Mais c’était une question d’honneur. Foutu pour foutu… Plus rien ne me retient. Tout le monde me pourchasse, ou cela ne devrait plus tarder. J’imagine aisément le reste de ma vie. Seul, mais libre. Au lever du jour, j’enfile une tenue de camouflage et descends dans l’arène. Lemarque est à l’heure, suisse. Je nous commande un petit-déjeuner continental, un vrai délice. Le banquier est sur son 31. Costume trois-pièces sur mesure. Bottines vernies. Raie sur le côté gominée. James Bond à la quarantaine éclatante. Sûr de lui et arrogant, deux qualités nécessaires dans la finance. Il a une surprise pour moi. Il la dépose lentement entre mon café et moi : le journal du matin. Avec mon visage en première page. Petit encart certes, mais en première page. J’abaisse un peu plus la visière de ma casquette. Je n’imaginais pas que cela arriverait aussi vite. Heureusement que j’ai déjà quitté la ville et le pays. Cependant, cette exposition médiatique n’est pas faite pour faciliter mon départ définitif. J’annonce à Lemarque qu’il ne doit pas s’en inquiéter. Que je serai parti dès qu’il aura fait le nécessaire. À savoir, transférer mes fonds dans une banque du Panama. Ce sera ma prochaine destination. Si Dieu le veut. Et je trouverai ensuite une petite île dans les Caraïbes. J’aviserai après, les pieds dans l’eau. Sans souci. Sans problème. Mon banquier a définitivement l’envie de me contrarier. Avant de partir, il m’annonce avec quelques hésitations qu’il lui faudra plusieurs jours pour orienter mon argent vers l’Amérique Centrale. Et que je ne devrai pas oublier mon carnet, annoté de tous mes codes d’accès. Je ne lui en tiens pas rigueur. Il sait ce qu’il fait. Et puis, j’ai de quoi m’occuper d’ici là. Une rencontre avec Helmut Hansen, chirurgien de son état. Expert en esthétique pour vieilles peaux fripées et friquées. Je vais lui demander de m’esquisser une nouvelle gueule. Me tirer un portrait moins voyant. Quelques lignes en moins ou en plus, qui m’éloigneraient de ce visage en première page des journaux. Je remonte tel un pacha dans ma suite, et contacte le cabinet du docteur Hansen. Un rendez-vous est pris dans la journée. Il me doit bien ça le toubib. Oui, car je sais beaucoup de choses sur lui. Et pas des moindres si vous voyez ce que je veux dire. C’est un de mes anciens « clients ». Pas un des plus assidus, mais un des plus vicieux. Comme quoi, les vautours grandissent aux quatre coins du monde. À la ville, Helmut est donc un brillant chirurgien, un peu plus jeune que moi, je dirai la cinquantaine. Physique d’athlète aux épaules carrées. Un presque double-mètre qui en impose. Sa famille scandinave avait fait fortune dans l’industrie pharmaceutique, et il n’avait pas besoin de suivre de longues études et de s’imposer une vie professionnelle harassante. Pourtant, le grand blond, aux traits aryens, est devenu un cador dans sa catégorie. J’en avais conclu qu’Helmut opérait par pur plaisir. Un ponte du bistouri, dont le montant des honoraires limite l’accès à son savoir-faire. Seulement pour les gens appartenant à sa classe sociale : des nantis, mais complexés. Prothèses mammaires par-là (comme ceux de Sonia), botox par-ci, lifting par-derrière… À chacun et chacune sa petite modification. Notre première rencontre remonte à une petite vingtaine d’années, en Italie. Mon harem n’existait pas encore, alors je cherchais, où je pouvais, des petits plaisirs que je ne trouvais pas chez moi. C’est lors d’une soirée insensée, chez un riche politicien bien connu, que nous avions croisé nos sexes sur de belles amazones. Autour de la piscine, dans les chambres, une orgie intégrale et participative, où Helmut n’était pas le dernier. Et dans les deux sens… Là, dans cette soirée « bunga bunga », héritée des ancêtres romains, le chirurgien laissait exploser ses fantasmes les plus tordus. Jusqu’à ce que l’hôte décide d’y mettre un bémol, quand le toubib à la sexualité intarissable sodomisait les petites putes à coups de bouteilles de champagne. L’as du bloc opératoire se défoulait, des heures entières, sur les corps et leurs orifices. Sa manière à lui d’exorciser ses démons, bien plus qu’en charcutant et en plastiquant les épidermes. J’en ai vu un paquet, mais lui c’est un vrai malade je vous dis. Après cela, à chacune de nos rencontres, j’avoue avoir eu quelques frissons en croisant son regard nordique. Et pourtant, je ne suis pas un petit garçon. Mais lui, il m’a toujours glacé le sang. Surtout lorsque j’imagine de quoi est capable le grand Viking, armé de son bistouri. Mais il est ma seule chance de changer de gueule. Et d’avoir une possibilité d’attraper un vol pour l’Amérique. Alors, je fonce au rendez-vous, dans sa clinique, à couvert sous ma casquette et mes lunettes de soleil. À un quart d’heure à peine de Genève, son temple médical se dresse sur une colline surplombant le lac Léman. De taille modeste, mais à l’architecture futuriste, le « centre de soins » s’ouvre sur une façade de verre et d’acier, perchée sur d’immenses pilotis, comme une navette spatiale posée sur la Lune. En me garant, j’essaie de voir à travers les vitres, mais elles ne sont que miroirs. Pour mieux protéger tous les secrets en son sein. J’avance vers le hall. Je connais les lieux, et devance la réceptionniste en m’approchant de l’ascenseur, lui aussi paré de verre translucide, tel un sas de téléportation. Le bureau d’Helmut est toujours impressionnant pour qui entre pour la première fois. Et même si j’y suis déjà venu, accompagnant Sonia, j’ai de nouveau la sensation de flotter dans le vide, face à ces grandes baies vitrées suspendues dans le ciel. C’est un peu le bureau de Saint-Pierre. Tout de blanc vêtus, comme leur occupant, les murs et le sol réfléchissent la lumière aveuglante. Tout juste un tableau abstrait cloué au mur pour rappeler que nous sommes encore sur notre vieille Terre. Le chirurgien m’accueille chaudement, comme si j’avais les bras chargés de petites filles à lui offrir. Il m’invite à m’assoir et à converser. Il aime bien discuter de tout et de rien. Ça doit lui remettre les pieds sur terre entre chaque intervention. J’ose lui couper la parole quand il engage la conversation sur les oiseaux posés sur le lac. Je m’en moque de ses piafs. Droit au but : mon visage ! Helmut a l’air désemparé quand je lui annonce les dernières nouvelles me concernant. Il semble sincère. Il constate surtout qu’il l’a échappé belle. Même s’il n’était pas aux Roseaux le fameux soir, il y venait régulièrement. Il a suivi l’affaire de loin, sans trop s’inquiéter. Il me questionne longuement, avec son accent ciselé au scalpel. Sur les preuves accablantes, les peines encourues, et mes projets. Son esprit est précis et rationnel, tel qu’on l’attend de la part d’un scientifique. Je lui expose enfin ma volonté de changer de tête, et de fuir le continent. Il m’explique posément qu’à mon âge, à part un lifting classique, c’est difficile d’avoir de bons résultats. Mais il a une idée. Elle me coûtera la bagatelle de trente mille billets. Cette histoire l’excite, je le vois bien. Plus pour pouvoir le mentionner dans ses éventuels mémoires, que pour l’argent. Il griffonne rapidement un croquis représentant mon visage. Un dessin précis du bout de son crayon, une œuvre d’art à main levée, scientifique, saupoudrée de pointillés. Une étude de de Vinci. Il décrit alors un amincissement de l’arête de mon nez, un détournement des sourcils et la création d’une pommette sur le menton. En plus d’un sacré lifting. Maintenant il se moque de mon silence et de ma stupeur face à son dessin surréaliste. D’un rire gras, celui que l’on entend généralement à la fête de la bière. Par interphone, le chirurgien convoque une infirmière pour qu’elle m’accompagne dans mes quartiers. Je serai opéré dès demain matin. Il restera deux jours à mon chevet, ensuite il part pour un voyage en Indonésie. Clin d’œil. Cynique. Private joke. La chambre ne ressemble pas du tout à celle d’une clinique. La vue est magnifique. Le confort et l’intimité sont dignes d’une suite d’hôtel. Pas la peine de décrire, je vous laisse imaginer le décor dans une clinique suisse où les interventions sont facturées à un tel tarif. Je préciserai seulement qu’en lieu et place des posters de coquelicots, se trouvent des œuvres d’art. Dans ma chambre de 90 m2, j’ai droit à un Basquiat. J’installe mon seul et unique bagage dans un placard. Toute ma vie enfermée ici, et mon petit carnet. Le plateau gastronomique que l’on dépose dans ma chambre est délicieux. Encore un avantage quand on met le prix. Fruits de mer et poisson fin. Je l’ai dévoré face à la vue magique. Le programme et les consignes pour ma journée de demain, sont enregistrés sur un iPad. Je fais défiler les pages une à une, rien que je ne sache déjà. Helmut, ou une assistante a même pris soin de joindre des fichiers numériques correspondant à l’intervention. Une sorte d’« avant-après » assez terrifiant. Je ne devine pas l’intérêt de détailler l’opération au patient quelques heures avant de passer sur le billard. Si ce n’est pour l’effrayer un peu plus ou lui affirmer qui est le véritable Dieu. Minuit et je m’ennuie. Les programmes TV et les DVD, c’est pas pour moi. S’ils savaient ce qui me passionne profondément… Sûrement pas l’intégrale de la série Desperate Housewives rangée dans la bibliothèque. J’aurais dû demander à mon docteur un amusement privé. Il devait bien avoir ça dans ses tiroirs… Je m’endors donc bien tard, devant un médiocre film porno. Dans lequel de jeunes écervelées pleines de rêves d’Hollywood font des pipes jusqu’à la gorge, tout en s’enfilant des triples décimètres dans le fion. Je fais avec… Le réveil, fût-il de luxe, est difficile. Même s’il est mené par la jeune et jolie Julie, accoutrée d’un déguisement identique à celui de l’actrice du navet d’hier soir. Le fantasme de l’infirmière fonctionne toujours auprès de mes congénères. Chacun son trip. Après s’être assurée que j’avais suivi les règles d’hygiène pré-opératoires, la douce Julie m’escorte jusqu’à la boucherie. Par économie ou souci de confidentialité, je ne trouve que trois personnes dans la salle d’opération. Le grand chef, l’anesthésiste et un clone de mon infirmière. C’est donc ce petit minois que je contemple lorsque l’alchimiste m’injecte son produit miracle. Un dernier mot d’Helmut avant de faire dodo : il me souhaite de beaux rêves. Mais je les ai déjà tous réalisés. Il siffle alors l’air de « Let It Be » des Beatles. Je ne suis pas du tout rassuré… *** Été 1991 Deux gamines jouent sur une plage d’Antibes. À peine 9 heures du matin, par cette belle matinée du mois de juillet, mais déjà les deux petites filles s’activent autour d’un château de sable improvisé au bord de l’eau. Une langue de rivage désert en décor, le ressac des vagues comme spectateur, puis quelques mouettes en figurantes. Le temps est doux, un coin de paradis. Elles ne sont pas sœurs. Non, leurs parents respectifs sont voisins au camping La Marinière, à quelques dizaines de mètres derrière la palissade portant le même nom. En nouveaux copains, leurs parents déjeunent encore, attablés ensemble devant une grande toile de tente. Sans se soucier de Mélanie et Sandrine, parties se dégourdir, aussitôt leur bol de céréales avalé. Les familles Dugeon et Laffite se sont rencontrées ici au camping, et ont fait connaissance par l’intermédiaire de leur fille, pour qui le coup de foudre fut instantané. Même âge, mêmes centres d’intérêt. Une complicité naissante, renforcée et encouragée par les parents aimants, qui souhaitent que leur unique progéniture se forge des souvenirs inoubliables. Ici, sur la Côte d’Azur, avant que les vacances ne se terminent et que chacun ne reprenne le chemin de sa vie morose.
Free reading for new users
Scan code to download app
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Writer
  • chap_listContents
  • likeADD