Chapitre 3

2197 Words
Chapitre 3 Je pris donc la route de Saint-Brieuc le matin du 16 janvier et je me rendis compte que ce n’était pas la porte à côté. Il me fallut deux bonnes heures pour y arriver. Puis j’essayai de m’orienter dans cette ville que je ne connaissais pas, traverser des ponts qui, en pleine agglomération, enjambaient des vallées. Enfin, je dénichai la gendarmerie. Je demandai au jeune gendarme de permanence à l’accueil de prévenir l’adjudant Hélias et son chef direct, le major Brannellec, de mon arrivée. Hélias, qui vint m’accueillir, avait une petite quarantaine d’années et paraissait d’un naturel souriant. Il me mena au bureau du major Brannellec, un quinquagénaire aux yeux sombres et inquisiteurs, aux cheveux gris taillés en une brosse rase, qui me salua avec une raideur toute militaire. Il scruta les documents que je lui confiai avec un scrupule excessif et une attention telle que je faillis lui demander s’il comptait les apprendre par cœur. Pendant un moment je crus même qu’il allait regarder les imprimés en transparence, comme on le fait pour un billet de banque suspect. Il finit par me les rendre, comme à regret, en disant: — C’est bon, ça paraît en règle. Il n’en était visiblement pas complètement convaincu. — Nous pouvons donc nous rendre au garage du présumé disparu? Voyez un peu si j’y allais sur des œufs! — Affirmatif! dit le major. Il n’avait pas envie d’en dire plus. Je sortis avec l’adjudant qui me demanda: — On va au garage directement? Je réfléchis: — On n’a pas de clé. — On peut faire venir un serrurier, proposa l’adjudant. Je contre-proposai: — On pourrait aussi aller voir à son appartement si on ne trouve pas une clé. — OK, dit le gendarme. J’embarquai dans la fourgonnette Peugeot bleue, sur la banquette arrière, tandis que Hélias s’asseyait près du chauffeur qui était un jeune gendarme répondant au nom de Frank Bellion. L’appartement qu’occupait Victor Lévénez était situé à quatre ou cinq cents mètres de son garage. Il s’agissait d’une bien modeste résidence. La dame Joncour, sa logeuse, habitait au rez-de-chaussée d’une maison de deux étages, Victor Lévénez occupait le second. Madame Joncour était une forte personne à qui le moindre déplacement arrachait son lot de soupirs douloureux. Elle nous confia la clé de son locataire en disant: — Je ne vais pas avec vous, rapport à mon emphysème. Je considérai l’escalier de bois qui montait au pignon, desservant ainsi le second étage de la maison, en me disant que c’était une chance. Je ne m’y risquai qu’avec appréhension tant les marches semblaient pourries et glissantes. Elles n’auraient probablement pas résisté au quintal et demi de madame Joncour. L’adjudant Hélias m’avait emboîté le pas - à distance respectable tout de même - et nous nous retrouvâmes dans une pièce à usage de cuisine-entrée-salle de bains-débarras. L’autre pièce, séparée de la cuisine par un étroit couloir au fond duquel une cabine de douche en plastique jauni et fendillé, probablement récupérée dans quelque dépôt d’Emmaüs, gouttait. La chambre était meublée d’un lit double qui n’avait pas été défait, d’une vieille armoire à la glace fendue et une odeur de renfermé, de rance et de moisi semblait coller à la vieille tapisserie couleur crotte de chien, mais en beaucoup plus moche. Je retins cependant mon envie d’ouvrir la fenêtre. Cette armoire, dont les portes couinèrent, contenait quelques chemises, un complet démodé depuis vingt ans et des sandales de cuir à lanières qui ne devaient servir que lorsqu’il faisait beau. Je regardai dans les tiroirs des tables de nuit mais, parmi des bouts de ficelle, des boîtes de pâte pectorale collées par le sucre fondu et un canif sans lame, je ne vis rien qui ressemblait à une clé. Un morceau de papier semblant découpé dans un cahier d’écolier et plié en deux attira mon attention. Je l’ouvris et je lus ce message édifiant: Tu ne t’en tireras pas toujours, j’aurai ta peau, sale petite pédale. L’adjudant avait regardé dans la cuisine, ouvert et refermé quelques tiroirs sans grande conviction. Je l’interpellai: — Adjudant! Regardez ça! Il se retourna. Je tenais le papier délicatement entre le pouce et l’index de mes doigts gantés de latex. Hélias lut et me regarda perplexe: — Des menaces? — Il semble, répondis-je. Avez-vous entendu dire que Lévénez était homosexuel? — Ma foi non. On ne lui connaissait pas de relations féminines. Il réfléchit et corrigea: — Sauf Bamako. — Qui était Bamako? — Une pauvre fille venue on ne sait comment du Mali. — Une clandestine? — Ouais. Elle était à la rue, enceinte, et Bouboule l’a hébergée un moment dans son garage. — Qu’est-elle devenue? — Nous avons prévenu les organismes sociaux qui l’ont prise en charge. — Où est-elle maintenant? — Je n’en sais rien, mais je pourrais me renseigner. — Oui, ça serait bien. Je mis le papier dans un sachet de plastique et le tendis à l’adjudant. — Il y a peut-être des empreintes là-dessus. — Peut-être, dit Hélias d’un air de doute en mettant le sachet dans sa poche. Il manquait de conviction, ce brave Hélias. Au seuil de la cuisine, il soupira avec découragement: — Quel bordel! Vous voulez vraiment qu’on fouille tout ça? — Pas pour l’instant, le rassurai-je, nous avons mieux à faire. L’adjudant me regarda, semblant se demander ce que cachait ce « pas pour l’instant ». Quand on pense que ce Joncour avait prétendu que l’appartement était en ordre! — Nous recherchons une clé, annonçai-je, une clé qui sert tous les jours. Quelqu’un de normalement constitué l’aurait laissée en évidence. L’adjudant ricana: — Quelqu’un de normalement constitué, comme vous dites! Encore un qui n’avait pas une grande estime pour le disparu. — Il ne nous reste plus qu’à aller au garage, décidai-je. Nous redescendîmes prudemment l’escalier branlant et je rendis la clé à madame Joncour qui l’accrocha à un clou près de sa porte avant de retourner s’asseoir sur un large fauteuil à lattes de bois garni de coussins. J’eus l’intuition que le meuble avait été fabriqué à l’intention de son formidable arrière-train. — Où est-ce qu’il a bien pu aller? demanda la vieille dame. — Je l’ignore, dis-je, mais sa mère s’inquiète. — Je sais, dit madame Joncour, elle m’a téléphoné… Ah, on a bien du tourment avec les enfants, n’est-ce pas? L’enfant en question approchait de la cinquantaine, mais pour sa mère, il restait un enfant. — Je crois que c’était un ami de votre fils? demandai-je. — Ah oui! Ils sortaient souvent ensemble. — Votre fils est également garagiste, n’est-ce pas? — Oui… — Monsieur Lévénez et lui étaient donc en concurrence? — Oh non! protesta-t-elle. Mon Gilles lui fait dans la réparation. Victor était spécialisé dans les belles autos. Vous savez, les vieilles voitures de collection. Il les remettait en état et les entretenait. — Il avait beaucoup de clients? Madame Joncour eut une moue évasive: — Je ne sais pas. Et elle ajouta: — Je ne vais jamais jusque là-bas. — Depuis combien de temps Victor Lévénez était-il votre locataire? — Bof… depuis cinq ou six ans. Avant il avait une femme, mais elle a fichu le camp… — Et depuis combien de temps avait-il son garage? — À peu près pareil. — Cinq ou six ans? — Oui, il a acheté quand monsieur Poussard a pris sa retraite. — Bien, dis-je, je vous remercie, madame Joncour. Pendant l’interrogatoire de la vieille femme, l’adjudant Hélias était resté muet près de moi. Il ne semblait pas avoir envie de faire du zèle. Le jeune gendarme nous conduisit sans mot dire au garage de l’illustre Victor Lévénez, dit Bouboule. La rue du Petit Bourg était une vieille rue triste qui sentait la misère et l’abandon. On devinait qu’un demi-siècle plus tôt elle avait été le cœur d’un quartier populaire qui embaumait le pain chaud le matin et qui retentissait du cri des enfants en blouses grises et bérets partant à l’école un cartable de carton bouilli sur le dos. Une vie d’une autre époque. Les anciens étaient morts et leurs héritiers avaient cherché sous d’autres cieux des lieux plus avenants. Les maisons ne dépassaient pas les deux étages, on voyait une boulangerie à la façade carrelée de petites mosaïques et, derrière la vitrine empoussiérée, une pancarte de guingois: À VENDRE. Derrière les grilles rouillées d’une boucherie, À VENDRE… Aux Quatre saisons - Fruits et Légumes - À VENDRE… — Ce n’est pas possible, dis-je au gendarme, tout est donc à vendre ici? Il se mit à rire: — Vous avez raison, à part le bistrot, tout est à vendre. Si vous voulez investir, c’est le moment. Les prix sont au plus bas. Je regardai le bistrot en question qui se trouvait à l’angle d’une ruelle et qui avait probablement emprunté son enseigne à cette situation: Au Bon Coin. Une façade jaunâtre, des rideaux non moins jaunâtres derrière des vitres fendues. Ce n’était pas un trois étoiles. Bien que de facture plus moderne que les autres maisons de la rue, le garage de Victor Lévénez n’était pas en meilleur état. Sur la façade de ciment où le blanc sale de la peinture s’en allait par plaques, une enseigne paraissait plus récente que le reste: SBBA en grosses lettres et en dessous la traduction: Saint-Brieuc Belles Autos. Frappé par quelque coup de lance-pierres bien ajusté, le A pendouillait à l’envers. Deux portes roulantes métalliques abaissées n’offraient pas un meilleur aspect et la petite porte latérale était fermée à clé. — J’appelle un serrurier, dit l’adjudant Hélias. Je risquai un œil par la fente de la boîte aux lettres mais je ne vis qu’un espace cimenté et désert. Je revins à la camionnette et Hélias m’annonça avec emphase: — L’homme de l’art sera là dans quelques minutes. Je m’assis dans la voiture et l’adjudant me demanda: — Qu’est-ce que vous en pensez? — Je n’en sais rien, dis-je. Et vous? — Pff! fit Hémon, je pense qu’on perd notre temps. Puis il soupira: — Il nous en aura fait perdre du temps, ce s******d de Bouboule. — Ici aussi on l’appelle Bouboule? demandai-je. — Ouais, fit l’adjudant. Je ne dis pas que c’est un mauvais bougre, mais c’est un type à histoires. — Il devait tout de même travailler, dis-je. L’adjudant rigola de nouveau: — Je crois bien n’avoir jamais vu d’autre voiture que la sienne dans son garage. — Sans blague, dis-je. — Sans blague! répéta Hélias en écho. Il ajouta: — Et je sais de quoi je parle! Voici deux ans, il y a eu de nombreux vols de voitures dans la région. Alors on a surveillé les garages comme celui-ci où ces véhicules auraient pu être maquillés. — Et alors? — Et alors rien! Ce foutu Lévénez était même trop fainéant - ou trop ivrogne - pour se livrer à un trafic pourtant juteux. Il ajouta: — Finalement, on a démantelé un gang de Roumains qui expédiaient les véhicules volés vers les pays de l’Est. — Mais de quoi vivait-il, ce Bouboule? — Je suppose qu’il devait taper sa mère. — Elle ne m’a pourtant pas paru excessivement riche. L’adjudant sourit: — Avec un fils pareil, elle ne pouvait pas l’être. Il ajouta: — Vous voulez connaître la journée type du garagiste Lévénez? Je peux vous en parler, car on l’a surveillé! — Allez-y, dis-je curieuse. — Il arrivait vers neuf-dix heures, selon son imprégnation de la veille. Il ouvrait les portes du garage, et puis il ne se passait pas dix minutes avant qu’il aille Au Bon Coin prendre deux ou trois petits blancs. Il revenait au garage vers onze heures avec deux ou trois bras cassés de son acabit, et ils refaisaient le monde en buvant de la bière. À midi, retour Au Bon Coin pour l’apéro. Le plus souvent ils partageaient la gamelle de la patronne et ensuite, il revenait ici et dormait dans son bureau. À six heures, il montait dans sa voiture et partait pour d’autres apéros dans d’autres bistrots. Ce n’est pas ça qui manque dans le quartier. Le plus souvent, il remontait son escalier pourri à quatre pattes et c’est miracle qu’il ne se soit jamais cassé le cou. — La Providence des ivrognes, dis-je. Des silhouettes passaient puis, en voyant la voiture de la gendarmerie, elles filaient sans demander leur reste et s’engouffraient dans le bistrot du coin où les commentaires devaient aller bon train. De temps en temps, j’apercevais des visages curieux derrière les carreaux sales et les rideaux s’agitaient lorsqu’on les écartait pour mieux voir. Une camionnette blanche s’arrêta devant la voiture de la gendarmerie et un petit bonhomme rondouillard et jovial en sortit. Il se présenta: — José Bignon, serrures-dépannage. Où est le problème? — Le problème est là, dis-je en sortant de la voiture. Il s’agit d’ouvrir cette porte. Bignon se pencha pour examiner la serrure et demanda: — C’est urgent? — Encore assez. Pourquoi? Il montra un mètre de clés enfilées sur un fil de fer: — Méthode douce, je les essaye jusqu’à ce que l’une d’elles convienne. — Et autrement? — Je perce le barillet, mais ensuite il faudra le changer. — Eh bien, percez mon vieux, dis-je. — C’est comme vous voudrez, répondit le serrurier. Il prit une perceuse sans fil dans sa voiture, y adapta une mèche et s’attaqua au barillet de cuivre. Il devait savoir où forer son trou car l’affaire ne prit pas plus de cinq minutes. Il poussa la porte et m’invita à entrer. Je fis deux pas dans le garage, avec l’adjudant sur les talons et nous nous regardâmes immédiatement. Une nette odeur de charnier planait. L’adjudant avait pâli. — Merde… dit-il à voix basse. Le garage représentait une surface d’environ deux cents mètres carrés, soit un quadrilatère de vingt mètres sur dix. Les dix mètres étaient la longueur donnant sur la rue, les vingt mètres étaient en profondeur. Hormis une vieille camionnette Juvaquatre Renault à la carrosserie rouillée posée sur cales, aucune voiture ne s’y trouvait. Contre le mur, un établi noir de graisses accumulées. Des outils, jeux de clés, marteaux, tournevis et scies à métaux étaient accrochés au mur face à l’établi, assez proprement rangés. L’adjudant, qui s’était mis un mouchoir sur le nez, m’appela: — Capitaine… Comme c’était un garage à l’ancienne, il n’y avait pas de pont élévateur mais une fosse creusée dans le sol afin que les meccanos puissent travailler sous les voitures. De prime abord, je n’avais pas vu ce trou qui se trouvait à l’aplomb d’une sorte de guérite vitrée, un peu surélevée, qui servait de bureau. Je me penchai et regardai ce que me montrait l’adjudant maintenant pâle et au bord de la nausée. Le spectacle n’était pas ragoûtant: au fond de la fosse gisait un corps en état de décomposition avancée. Le cadavre reposait sur le ventre, la tête de côté, les jambes tendues, le bras gauche le long du corps, l’avant-bras droit replié au-dessus de la tête qui s’appuyait sur la joue droite dans une flaque de sang coagulé.
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