Hôtel Balmoral – Princes Street-2

2005 Words
La digne fille de son père ! ne put s’empêcher de penser Sweeney. Avant de corriger : Du moins, selon ta propre vision des choses, Robert… – Pourquoi me demandez-vous ça ? réagit soudain Culloch. Est-ce que vous avez une piste ? – Non, absolument pas, rétorqua l’inspecteur. Dans l’immédiat, mon coéquipier va tenter d’en apprendre plus auprès des amis de votre fille. Il va recueillir leurs dépositions – leur témoignage est capital – et puis, par routine, il leur demandera leurs alibis pour… – Ah, vous voyez ! s’enflamma le regard du sexagénaire. Vous pensez que c’est l’un d’eux qui aurait pu faire ça ? Parce que si jamais l’un de ces petits morveux… gronda Culloch, et Sweeney vit ses deux poings qui se crispaient rageusement. – Doucement, monsieur ! Doucement ! le calma l’inspecteur. Nous commençons tout juste à… – De qui s’agit-il ? insista l’Australien. – Ses amis ? devina la barbe rousse. Des étudiants, je crois. Et une jeune avocate aussi. Deux garçons et deux filles, précisa encore Sweeney. Au même instant, le portable de Culloch sonna au fond d’une poche de son étrange costume. Le sexagénaire s’éloigna, colla l’appareil contre ses rouflaquettes, et Sweeney l’entendit commencer une discussion d’affaires : – Oui Kenneth, c’est moi… Non… Je rentre à Londres demain… Non, ça peut attendre mardi, jusqu’au prochain conseil d’administration… Mmm, si tu veux… Quelle maîtrise ! ne put s’empêcher d’admirer le jeune inspecteur. En une fraction de seconde, il peut passer de la pire des colères à un entretien banal. Tout le monde n’en est pas capable… médita la barbe rousse. Mais, constatant que l’appel s’achevait déjà, et soucieux de maintenir son avantage, Sweeney tenta aussitôt d’emmener l’Australien dans une nouvelle direction : – Hem, monsieur… commença l’inspecteur. Votre épouse, la mère de Margaret, est-ce qu’il serait possible de… – Non. Ma femme est à Sydney, et ce n’est pas la mère de Margaret, répliqua sèchement Culloch. Ma première femme est décédée il y a dix ans. – Ah ? Mais est-ce que je pourrais tout de même contacter votre épouse ? Je souhaiterais lui… – Laissez ma femme tranquille ! tonna-t-il. Je vous dirai tout ce que vous avez besoin de savoir, et point final. Ma vie privée ne regarde personne ! conclut l’homme d’affaires. Tiens ? songea Sweeney. Dommage que cette règle que tu t’appliques ne concerne pas aussi les people que tu utilises sans vergogne à la une de ta « presse-poubelle » ! ironisa-t-il. L’arroseur arrosé… Mais puisque Culloch bloquait sur ce point, l’inspecteur préféra changer de sujet : – Monsieur, vous êtes un homme important… très important même, le flatta Sweeney. Est-il possible qu’en assassinant votre fille, on ait cherché à vous toucher ? À faire pression sur vous ? Vous y avez songé ? – Stupide ! répondit immédiatement l’Australien. – Et… Et pourquoi ça ? s’étonna la barbe rousse. Robert Culloch plaça les mains dans ses poches et, tout en mastiquant son chewing-gum, il vint planter son regard dans celui de Sweeney. Il s’expliqua : – Je ne vous apprends rien, jeune homme. Le monde des affaires est un monde sans pitié. À mon niveau, la seule règle qui vaille, c’est tuer ou être tué. – Vous voyez ! persista l’inspecteur. – Ne vous méprenez pas. Je vous parle d’affaires… Comment vous faire comprendre ? Robert Culloch réfléchit un instant, puis il reprit : – Dans mon monde, jeune homme, il n’y a pas de mafieux. Ni aucune pression de ce genre. J’évolue à un tout autre niveau, ça ne sert à rien. – Pardon ? Comment ça ? – Savez-vous ce que je représente ? sourit Culloch, condescendant. – Heu… Vous êtes quelqu’un de très riche, essaya Sweeney. – Mmm, on peut dire ça… Non, je crois que vous ne réalisez pas, mon jeune ami. Agacé par le ton suffisant du sexagénaire, le barbu voulut réagir : – Il n’empêche que… – Écoutez-moi ! le coupa Culloch. Derrière mon nom, il n’y a pas qu’une fortune. Il y a surtout un pouvoir. Oui, ajouta l’Australien, derrière mon nom, il y a avant tout un empire ! Je suis à moi seul plus puissant, et plus riche, que bien des États de ce monde. Et voilà, se lamenta Sweeney. On nage en plein délire mégalo ! Mais l’homme d’affaires poursuivit : – Ce que je veux vous faire comprendre, c’est que je ne suis moi-même qu’un pion sur l’échiquier. Le Groupe Robert Culloch, l’Empire financier Robert Culloch, le Système Robert Culloch, tout ça peut très bien fonctionner sans moi. Est-ce que vous comprenez enfin ? Il ne sert à rien de faire pression sur moi. Car si je venais à disparaître, les enjeux sont tels que mon Conseil d’Administration nommerait immédiatement un nouveau pion à ma place, et la partie continuerait. Est-ce que vous voyez cette fois ? Je suis à la fois tout, et je ne suis rien. – Mmm… fit mine d’acquiescer l’inspecteur. Pourtant, s’obstina-t-il, vous avez la réputation d’être un homme aux méthodes « réactives » : délocalisations, licenciements, raids boursiers… Ces méthodes auraient pu vous créer bien des ennemis, tenta Sweeney une dernière fois. – Mais je ne suis pas brutal, si c’est ce que vous insinuez jeune homme. C’est le capitalisme qui est brutal, pas moi. Culloch voulut préciser : – Je viens d’Australie, vous savez. Je viens du bush… Vous connaissez le bush ? Non ?… Eh bien, dans mon pays, si vous voulez survivre, vous n’avez pas le choix : vous devez être le plus fort ! Voilà ce que m’a appris mon enfance dans le bush, jeune homme, et aujourd’hui, c’est ce qui fait ma force dans le monde des affaires. C’est aussi simple que cela, et il n’y a aucune brutalité là-dedans. – Le commissaire Wilkinson m’a pourtant dit que vous aviez baptisé votre fille Margaret en hommage à Mrs Thatcher. C’est vrai ? – Et alors ? Qu’est-ce qui vous gêne ? répliqua Culloch. La baronne est l’une de mes meilleures amies ! Oups ! sursauta Sweeney. Terrain miné, Archie. Machine arrière, et vite ! – Heu… Avez-vous d’autres enfants ? reprit l’inspecteur le cours de ses questions. – Non, répondit l’Australien. Margaret était ma fille unique. Un silence pesant envahit la pièce. – Elle était donc votre seule héritière, voulut tout de même savoir Sweeney. – Mmoui, confirma Culloch. Avant d’indiquer : – Bien sûr, il me reste ma femme. Mais il est vrai que, maintenant, avec la mort de Margaret… Soudain, l’austère sexagénaire se tut, puis il baissa la tête. Des larmes étaient sur le point de couler de ses yeux. Décidément, réfléchit l’inspecteur, ce Robert Culloch est un spécialiste des changements d’humeur express. Pour l’instant, il est attendri, mais dans moins de dix secondes, il est tout aussi capable de piquer une colère décoiffante. Tu parles d’un client ! se plaignit l’enquêteur. Effectivement, Sweeney avait vu juste. Un nouvel appel retentit sur le portable de Culloch. Immédiatement, l’Australien retrouva son âpre visage de décideur, son regard glacial et son ton rêche : – Oui… Oui, Stan… commença-t-il. Attends, donne-moi une seconde. Robert Culloch appuya son téléphone contre le revers de sa veste, avant de s’adresser à son jeune visiteur : – Bien, inspecteur. Comme vous le voyez, je suis occupé. Alors venons-en au fait : si d’ici la fin de la semaine, vous n’avez toujours pas arrêté le s****d qui a tué ma fille, je vous promets qu’on entendra parler de vous ! Je vous promets que, comme ma fille, vous aurez votre photo à la une. Parce que dans huit jours, si vous n’avez rien, vous aussi vous serez mort ! Vous entendez ? Je vous ferai la peau ! Et vous pourrez dire adieu à votre carrière de flic, pigé ? Ses yeux brillèrent d’une sourde menace. Puis, d’un geste sec, il désigna la porte à l’inspecteur. En refermant dans son dos les lourds battants de la Scone and Crombie Suite, Sweeney pesta : Great Scott ! Congédié comme un valet ! Enfoiré de Wallaby ! Puis, au fur et à mesure qu’il redescendait vers le hall du Balmoral, l’inspecteur parvint à retrouver son calme : Pas de doute, cet homme-là est capable de toutes les brutalités. Il n’y aurait donc rien de surprenant à ce que l’un de ses ennemis ait voulu tuer sa fille. Pour l’atteindre, ou pour se venger… Mais si c’est le cas, alors pourquoi maquiller cet assassinat en un crime à caractère sexuel ? Pour le toucher plus encore ? se répondit Sweeney à lui-même. Pourquoi pas ? Absorbé par ces cogitations, le jeune homme n’avait pas encore remarqué qu’il était déjà sorti de l’hôtel. Subitement, quelques gouttes de pluie le tirèrent de ses laborieuses réflexions. Mince ! râla Sweeney. Je le savais bien que les nuages étaient trop bas. Et ma voiture qui se trouve à West End. Allez, au pas de charge ! se décida-t-il à courir. Club de golf sur l’épaule, le barbu se lança dans un sprint effréné sur Princes Street. * – B’soir, Ian ! salua Sweeney son coéquipier. L’enquêteur alla déposer son sand wedge contre une armoire, avant de se laisser tomber dans son fauteuil. – Tu as fini ? demanda encore le jeune inspecteur. – Mmm… lui confirma sobrement McTirney. Tu as mangé ? répliqua-t-il à son tour. Sweeney consulta sa montre : – Dix-sept heures trente ? Non, rien depuis ce matin. – Moi non plus… Bière et sandwich-kebab, je les ai pris chez Suleiman. Ça te dit ? Le barbu lorgna vers le sac de papier gras, mais au fumet prometteur, qui trônait sur le bureau de son équipier. – OK, accepta Sweeney. – Est-ce que l’on fait un point en mangeant ? proposa encore McTirney, tout en distribuant déjà canettes, serviettes et tranches de pain. – Si tu veux… soupira son équipier. Mais le rapport, est-ce que tu veux vraiment qu’on le tape dès ce soir ? – Avec les doigts gras de kebab ? lui sourit McTirney, complice. Tu rigoles vieux, on verra ça demain matin. Et puis c’est dimanche, non ? – Tu as raison, le félicita Sweeney, et le jeune inspecteur, soulagé, sirota une première gorgée de bière brune. – Alors ? enchaîna McTirney. Ton Robert Culloch ? Tu as survécu ?… Pas trop dur la perte de sa fille ? – Je te raconterai, éluda Sweeney la question. En effet, l’inspecteur avait le sentiment de ne pas avoir encore suffisamment digéré son entretien avec le rugueux Australien. Ses impressions étaient encore trop contradictoires, voire ambiguës. Il avait besoin de plus de temps. – Et toi ? préféra-t-il renvoyer la balle à son coéquipier. Est-ce que tu as pu voir les amis de la victime ? – Oui. Les quatre se sont présentés, lui confirma McTirney. J’ai terminé il y a trente minutes à peine… Je te raconte ? – Attends ! le pria Sweeney. L’enquêteur extirpa son dictaphone de sa poche de pantalon, puis il déclencha la b***e sur le rebord du bureau. “Clic” résonna le curieux appareil. – C’est bon maintenant, vas-y ! l’invita son jeune collègue. Habitué aux marottes de son équipier, McTirney se contenta de sourire. Puis il entama son récit : – Bien… Je les ai interrogés individuellement. J’ai débuté par le couple qui avait accompagné Margaret à la gare, et… – Pardon Ian, l’interrompit Sweeney. Est-ce que tu peux me rappeler rapidement qui a fait quoi, hier soir, en sortant du pub ? – Si tu veux… Un garçon et une fille ont accompagné la victime jusqu’au départ de la navette. Puis ils ont eux-mêmes pris un autre train pour la banlieue nord. Quant au second couple, ils avaient quitté ces trois-là dès la sortie du pub et ils étaient déjà repartis en voiture. – OK, enregistra Sweeney. Est-ce que tu peux aussi me rappeler leurs noms ? – Alors, débuta McTirney : la première fille – c’est par elle que j’ai commencé – s’appelle Anne Barrow. Elle aussi est étudiante en journalisme, la même école que Margaret Culloch, mais elle effectue son stage au Sun. Vingt ans, blonde, plutôt mignonne… – Toujours plus intéressant que mon Robert Culloch ! le taquina Sweeney. – Tu parles ! protesta McTirney. Elle était anéantie par la perte de son amie. Elle n’a pas cessé de sangloter, tout mon stock de mouchoirs y est passé. – Pardon Ian, s’excusa la barbe rousse. Vas-y, continue. – Je te disais, reprit son équipier, qu’Anne Barrow est étudiante. Anglaise, d’un milieu très aisé elle aussi : son père est directeur d’un grand hôpital de Manchester. Elle et Margaret se connaissaient depuis l’arrivée de la jeune Australienne en Écosse. Leur école, une chaîne internationale, les avait mises en relation pour qu’elles puissent préparer ensemble leur rapport de stage, et elles avaient vite sympathisé. – Et pour hier, que raconte-t-elle ? – Le groupe d’amis avait décidé de passer une bonne journée, tous ensemble. Ils se sont retrouvés devant le stade, pour le match Écosse – Australie. Ensuite, pendant la soirée au pub, Anne Barrow déclare qu’il ne s’est rien passé d’anormal. Ils sont restés entre eux, les filles n’ont pas été abordées par un quelconque inconnu. Les deux garçons ont un peu bu, mais selon elle sans exagération. À la fermeture, avec son petit ami Harvey King, ils sont partis en compagnie de Margaret et lui ont dit au revoir sur le trottoir. Puis ils l’ont vue monter dans la navette, et ils sont allés prendre leur propre train. Il était aux alentours de vingt-deux heures trente. – Et le petit ami ? – Harvey King ? – Oui, qu’est-ce qu’il dit ? – Lui est un peu plus vieux, précisa McTirney. Vingt-huit ans. Il fait aussi dans le journalisme, pigiste au Sun. C’est là qu’il a rencontré Anne Barrow. – À quoi est-ce qu’il ressemble ? – Brun, le genre discret, costume-cravate passe-partout… Il parle peu, il a vraiment fallu que je lui extorque les réponses. Peut-être était-il intimidé. – Mmm… Possible, approuva Sweeney. Famille aisée lui aussi ? – Un peu moins, mais ça reste correct : papa est le directeur commercial d’une grande marque automobile. – L’argent, réfléchit la barbe rousse, c’était sans doute ça leur dénominateur commun. Et pour la journée ? – Idem Anne Barrow. D’ailleurs, heureusement que j’avais interrogé sa copine avant lui. Parce que si je l’avais attendu pour me raconter la soirée… Pas causant, le jeune homme. – Et les deux autres ? voulut savoir Sweeney.
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