San Rovina est un village perdu entre collines et chemins de terre. Les maisons semblent fatiguées. Leurs toits de tuiles rouges pèsent sur les murs dont la peinture s'écaille peu à peu sous le soleil. Dans les ruelles étroites qui murmurent des secrets anciens, des enfants courent pieds nus entre chiens errants et chats curieux. D'autres, très concentrés sur leur partie de foot, jonglent avec un ballon tout usé dans l'espoir de devenir un Ronaldo ou un Messi.
Juste en face de cette agitation se trouve la demeure d’Alessia Romano, une adorable fillette de huit ans, qui d'ailleurs est de retour de l'école.
Serrant contre elle son sachet plastique qui lui servait de cartable, Alessia se glissa à l'intérieur comme une ombre. Elle ne fit aucun bruit.
Faut dire aussi qu'elle commençait à devenir experte dans l'art d'être invisible.
Dans l'unique pièce qui servait de salon, de chambre et de cuisine, l'air était lourd, saturé par l'odeur rance de l'alcool acide et du tabac froid. Seule la vieille radio posée sur un meuble bancal apportait un semblant de vie. La voix éraillée de Toto Cutugno s'en échappait, douce et mélancolique :
« Lasciatemi cantare... con la chitarra in mano... »
Cette mélodie, qui parlait d’une Italie fière et belle, semblait se moquer du chaos qui régnait ici. Sur le canapé défoncé, son père "Pietro Romano" était affalé au milieu d'un cimetière de bouteilles vides et de paquets de chips écrasés.
Le ventre tordu par la faim, la fillette retira ses chaussures en silence. Elle atteignit le frigo dont la lumière blafarde ne révéla qu'un œuf solitaire et un croûton de pain dur. C’était son trésor du jour. Elle le fit cuire avec mille précautions, le cœur battant à chaque petit crépitement d'huile. Mais alors qu'elle s'apprêtait à se cacher pour savourer son maigre festin, une souris fila entre ses pieds nus.
- AHHHHH !
Le cri lui échappa avant qu’elle ne puisse le retenir. La casserole bascula. L'œuf glissa sur le sol poisseux, se mélangeant à la poussière.
Le silence qui suivit fut plus terrifiant que le cri. Sur le canapé, "le loup" ouvrit un œil injecté de sang. Alessia voulut courir mais la main de son père s'abattit sur son bras comme un étau.
- Viens là, petite idiote ! hurla-t-il en lui cinglant le visage d'une gifle qui fit tinter la musique dans ses oreilles.
- Je suis désolée Papa... murmura-t-elle, les larmes brûlant déjà ses yeux. C'était la souris, j'ai eu peur...
- Tu gâches la nourriture et en plus tu me réveilles ? Tu te crois où crétine ? Tu n'es rien ici, tu entends ? Rien !
Il pointa du doigt la flaque immonde au sol, où des fourmis commençaient déjà à s'agglutiner.
- Baisse toi et mange
Alessia posa son regard sur l'œuf étalé au milieu de la poussière. L'air répugné, elle se mit immédiatement à genoux, les mains jointes.
- Papa, s’il te plaît... Je ne le ferai plus, je te le jure...
- Mange, lâcha-t-il d'un ton sec, sans une once d'humanité.
Encore au sol, elle ne bougeait plus. Elle espérait que le silence apaise la bête mais c'est mal connaitre Pietro.
Sans prier garde, elle ressentit une pression lourde et implacable. La semelle de cuir boueuse de son père se posa entre ses frêles omoplates. Le poids augmenta lentement, l'écrasant vers le bas, millimètre après millimètre. Alessia lutta, ses petits bras tremblant de toutes leurs forces contre le carrelage poisseux pour retarder l'inévitable.
- J'ai dit : mange ! répéta-t-il en appuyant plus fort.
Ses forces la lâchèrent. Ses coudes plièrent sous la contrainte. Elle sentit d'abord l'odeur répugnante puis le contact rugueux du sol contre son menton. La botte l'enfonçait littéralement dans la crasse, l'obligeant à coller son visage contre la nourriture souillée.
Une larme roula de sa joue pour se perdre dans le jaune d'œuf étalé. À la radio, la voix de Toto Cutugno continuait de s'élever, joyeuse et légère, créant un contraste cruel avec le bruit de la respiration saccadée de la fillette. Écrasée comme un déchet sous le pied de son propre père, Alessia ferma les yeux et finit par ouvrir la bouche, le cœur brisé (...)
Dans la soirée, la porte grinça. Rosa rentra, les épaules voûtées par la fatigue. Elle alla se laisser tomber sur le canapé, près de son homme.
- Tu schlingues Rosa, grogna Pietro en se détournant avec dédain.
- J’ai passé douze heures à récurer la merde de ces riches. J’espérais au moins un "bonsoir" de ta part
Pietro changea instantanément de masque. Son visage se fit doucereux, presque suppliant. Il glissa un bras autour de sa taille, l’attirant contre lui avec une tendresse de façade.
- Oh je suis désolé, bébé… Tu sais comment je suis. Je m’emporte parce que tu m’as manqué. Viens là
Il l'embrassa longuement. Cela ressemblait à un b****r qui semblait sceller leur alliance. Mais dès qu'elle tourna la tête, il essuya sa bouche d’un geste brusque, un éclair de dégoût dans le regard. Rosa, elle, ne vit rien. Son amour pour son Pietro d'amour lui rendait complètement aveugle.
- Combien ? murmura Pietro, les yeux brillants de cupidité.
- Mille deux cents euros
- Waouh… Et j’aurai ma part quand ?
Rosa eut un petit rire fatigué et se détacha de lui.
- Après m'avoir satisfaite, répondit-elle.
Soudain, le silence de la maison l'alerta. Elle balaya la pièce du regard. Pas de bruit de cahiers, pas de petit souffle discret.
- Pietro… Où est Ale ?
L’homme eut un sourire glacial. Il pointa du doigt là où était entassé des sacs de poubelles puants qui n'attendaient qu'une chose "être dehors".
- Là où est sa place
Intriguer par ses propos, Rosa s'avança vers ses tas, pas après pas, comme si elle redoutait fort ce qui lui traversait l'esprit. Mains tremblantes, elle ouvrit le plastique épais. À l'intérieur, recroquevillée en boule, Alessia tremblait de tout son corps. Ses yeux, rougis par les pleurs, rencontrèrent ceux de sa mère. Elle était couverte de crasse avec le visage encore marqué par la gifle de l'après-midi.
- A quoi tu joues Pietro? Je ne comprends pas. Qu'est ce que Ale fiche ici?
- Cette crétine a osé jeter de la nourriture. Je l'ai donc punie pour qu'elle apprenne à ne plus gaspiller. C'est pas si compliquer à comprendre, trancha Pietro sans se lever.
- Mon Pietro d'amour, tu es trop dur avec elle. Allez Ale, sors de là
- Si tu la sors de là, je prends mes affaires et je me casse. Plus jamais, tu me reverras Rosa. A toi de choisir. Elle ou moi?
Rosa fixa sa fille, qui gisait parmi les détritus, puis tourna les yeux vers son mari qui guettait sa réaction, immobile.
En temps normal, une mère ayant porté son enfant durant neuf mois; dont l'accouchement avait été une lutte acharnée pour la vie; se devrait de protéger son bébé coûte que coûte. Elle devrait être un rempart, un bouclier contre la cruauté du monde.
Malheureusement, ce n'était pas le cas pour Rosa. Pour elle, l'idée de perdre Pietro, son unique et toxique repère, était plus insupportable que de laisser sa propre chair dans une poubelle. Fuyant le regard suppliant d'Alessia, elle finit par offrir au manipulateur la victoire qu'il attendait.
- Ale, je t'ai toujours dis de faire attention. Mais non, Mademoiselle veut faire sa princesse. Résultat? Tu te retrouve dans les ordures. Tu mérites ce qui t'arrive.. Pts!
- Allez viens par là ma chérie, murmura Pietro d'une voix mielleuse en attirant sa femme contre lui.
- Cette gosse, je te jure. Elle va finir par me rendre dingue, soupira Rosa en s'abandonnant dans ses bras.
- Ne laissons pas cette crétine gâcher notre fabuleuse soirée ... Calme toi murmura Pietro d'une voix mielleuse.
Sur ces mots, il attira Rosa vers le matelas qui trônait au fond. Accroupie dans l'obscurité fétide de son sac, Alessia n'était plus qu'une ombre parmi les ombres. À travers le plastique noir, elle devinait leurs silhouettes floues ; elle entendait le grincement des ressorts, leurs rires étouffés qui résonnaient dans la pièce comme une insulte et plutard des gémissements. Pour eux, elle n'existait déjà plus. Elle était devenue un meuble, un déchet, un silence.
Pendant un instant, l’idée que Pietro ne soit pas son véritable père lui traversa l’esprit, tel un espoir fou. Mais les documents de naissance étaient formels : le nom de cet homme était gravé à l’encre indélébile sur son existence. Elle appartenait à ce monstre, corps et âme. Et jamais, au grand jamais, Rosa ne s'était interposée. Quoi qu'Alessia fasse ou dise, elle avait toujours tort dès que Pietro ouvrait la bouche. Rosa n'était plus une mère ; elle n'était plus qu'une extension de la volonté de son mari, une ombre dépendante prête à sacrifier sa propre chair pour ne pas finir seule.
À ce moment-là, Ale comprit une vérité plus tranchante que toutes les gifles : elle n'était pas une enfant de San Rovina, mais plutôt un secret qu'on cache, une erreur qu'on étouffe. Les yeux fermés, dans ce silence de mort qui pesait sur ses petites épaules, elle commença à s'inventer un ailleurs où elle était enfin aimée et chérie. Dans cet appartement minuscule où l'air manquait, il ne lui restait plus que ses rêves pour survivre.