Chapitre III

1512 Words
IIIL’adjudant-chef Perrault avait demandé à Marie de garder Mathilde en attendant qu’on retrouve la famille de monsieur Enjolras. « Si ça ne vous dérange pas », avait-il ajouté. Elle avait dit oui. Mais elle était mi-figue mi-raisin. Si on devait la lui reprendre ensuite… Son rêve de la nuit la poursuivait. Le commissaire, au téléphone, dit : — J’ai hâte de voir votre bougnate ! D’après ce que vous me dites, elle doit ressembler à une pintade ! — Comment ça, une pintade ? — Vous m’avez bien dit qu’elle est grise avec des taches noires ? Sans queue ? Elle rit. — Marie, reprit-il, monsieur Enjolras aurait été content que vous la gardiez avec vous, j’en suis sûr ! Y avez-vous pensé ? Ah ! À propos, Marie, connaissez-vous l’histoire de Job ? — Heu… — Après lui avoir pris toute sa famille, Yahvé avait donné à Job une femme et encore sept fils et trois filles. — Mais… — Il n’y a pas de mais, Marie. Vous étiez seule depuis la mort de Jean-Edmond et de Murdoch. Je suis là maintenant, et Mathilde est là. Que voulez-vous de plus ? — Rien, biquet, vous avez raison. — Répétez un peu, pour voir. Elle rit sans répondre. Quand le commissaire eut raccroché, elle se sentit différente, comme libérée. Elle contempla Mathilde qui mangeait sa soupe avec délicatesse. « Elle est luisante comme une loutre, depuis que je l’ai lavée… Un museau fin… Oh ! J’aime ses yeux vairons… Et ces petites oreilles soyeuses… C’est un animal spécial. Monsieur Enjolras est sûrement allé en Auvergne pour la trouver… » Le dimanche, entre deux promenades avec Mathilde, elle passa son temps à dépouiller le dossier de l’association syndicale du Petit Bois resté intact dans l’ancien bureau de Jean-Edmond. Elle voulait savoir si son numéro de téléphone figurait sur la liste officielle des membres du conseil syndical. Elle se souvenait vaguement que Jean-Edmond ne l’avait pas diffusé, et que Roland Nédellec, le trésorier, s’était chargé de répondre aux appels. Elle ne trouva son numéro écrit nulle part. Après, à contrecœur, elle essaya de rassembler tout ce qui concernait le premier projet de centre commercial. Ce n’était pas simple parce qu’il en était question à presque toutes les réunions. Elle s’attarda longtemps sur l’un des comptes rendus du conseil syndical, annoté à la main par Jean-Edmond. Il était daté de septembre 1997, peu avant le départ de Jean-Edmond pour un colloque à Saint-Pétersbourg. Elle connaissait la plupart des personnes mentionnées : « Présents : Lafitte, président. Madame Miallon, secrétaire. Monsieur Lacoste, Monsieur Josipowics, Lucile Capdevielle, Amédée Marie-Rose, Monsieur Hénon, Jeanne de l’Écluse. Excusés : Roland Nédellec, trésorier, et messieurs Riou et Berthelin, responsables de la gestion du Club… » Dans ce compte rendu, il était question du centre commercial, de la gestion du Club, et d’une curieuse affaire où revenait le nom d’un certain Fontannes. Pour le centre commercial, la mairie de Lamothe-Saint-Léonard avait reçu une nouvelle offre de la société Novibât, par l’intermédiaire de l’adjoint au maire, monsieur Delarozière. L’emplacement convoité était le Trou aux Rainettes, l’endroit le plus favorable à l’implantation, en raison de l’accès direct depuis la petite route de Lamothe qui rejoint la D 179. Le conseil général du département était intéressé, Novibât s’étant engagé à élargir la petite route et une partie de la D 179. Une modification du POS* était envisagée. Pour contrer le projet, Jean-Edmond faisait état des fouille archéologiques en cours au Trou aux Rainettes. Des vestiges carolingiens avaient été mis au jour. On y voyait le tracé très net d’un grand bâtiment administratif ou religieux, des puits, un silo, un four. Ces fouilles, appuyées par monsieur le Maire, intéressaient aussi beaucoup les communes voisines de Kerhéro, Plumelin et Moustoir-Ac, hostiles au centre commercial et qui refusaient de faire partie de la zone d’aménagement de Lanvaux. Les maires de ces communes, ainsi qu’un certain nombre d’associations de résidents avaient envoyé des lettres de protestation au conseiller général Des Rochers. Après de houleuses discussions, un petit budget était voté pour mobiliser les petits commerçants de la région contre le projet de centre commercial, au moyen d’affiches, de prospectus et de réunions. Le deuxième point important de la réunion syndicale concernait l’ancienne maison-témoin, dite le Club, louée à un certain Alain Renaudot, qui y exerçait la fonction d’agent immobilier. Factures à l’appui, Jean-Edmond accusait de malversations les deux membres du conseil syndical chargés de la gestion, Riou et Berthelin. Les faits remontaient à l’année précédente, avant l’élection de Jean-Edmond. Un des exemples cités était la chaudière du Club. Les comptes montraient qu’elle avait été changée pour 70 000 francs. Le trésorier, Roland Nédellec, était allé vérifier que la chaudière était neuve et conforme à la description. Il avait constaté que la chaudière d’origine, sur le point de rendre l’âme, était toujours en place. Jean-Edmond et Roland Nédellec avaient d’abord songé à faire un procès à l’ancien président du conseil syndical. Puis ils s’étaient ravisés, étaient allés trouver Coriolan, le chauffagiste qui avait rédigé la facture de la chaudière, l’avaient menacé du tribunal. Coriolan avait fini par avouer qu’il avait fait la facture en échange de six mois de travaux au noir dans les résidences secondaires de messieurs Riou et Berthelin. Il y avait un troisième larron, chez qui il avait refait la plomberie. Mais il n’avait jamais voulu dire son nom… Finalement, sous la pression, Coriolan s’était engagé à changer la chaudière gratuitement dans les plus brefs délais. Jean-Edmond citait un autre exemple de le mauvaise gestion du Club. Le locataire, Alain Renaudot, n’avait pas payé les frais d’entretien qui étaient à sa charge chaque année, selon les termes du bail commercial qu’il avait signé. Ces frais cumulés se montaient à plus de 60 000 francs. Jean-Edmond et Nédellec avaient réussi, non sans difficulté, à faire signer à Renaudot un plan de remboursement échelonné de la dette. Le dernier point de la réunion concernait la réclamation de monsieur Fontannes, venu à une précédente réunion du conseil syndical sans y être invité. Il exigeait l’aide de l’avocat de l’association syndicale dans le procès qu’il avait engagé contre un entrepreneur de maçonnerie. Monsieur Fontannes avait fait construire un cabanon dans son jardin par cet entrepreneur. Le cabanon excédait les dimensions autorisées dans le cahier des charges de l’association. Les voisins, qui avaient vue sur son jardin, avaient fini par porter plainte. Ils exigeaient qu’il soit détruit. Fontannes prétendait que son plan était correct, que l’entrepreneur avait fait n’importe quoi, et que l’association syndicale était partie prenante dans cette affaire. Jean-Edmond et Nedellec, après consultation auprès d’un expert juridique, avait décidé de ne pas donner suite. * Après la lecture des comptes rendus suivants, Marie se demandait qui étaient, en définitive, les véritables décideurs, pour le centre commercial. Le Trou aux Rainettes, comme la Pointe du Pendu, appartenait bel et bien à la commune de Lamothe-Saint-Léonard. Le terrain vague près de la zone industrielle appartenait au maire, Pierre de la Taille. Il était farouchement opposé au centre commercial. En outre, deux maires de communes proches du Trou aux Rainettes, qui avaient, en quelque sorte, un droit de regard sur leur environnement, étaient du même avis que lui. Le conseil général pouvait-il passer par-dessus la tête des maires ? Cela paraissait impossible… Fin septembre 1997, au moment du retour de Russie de Jean-Edmond, il était question, pour le centre commercial, de la Pointe du Pendu. Mais après sa mort, les comptes rendus qu’elle avait reçus ne mentionnaient plus du tout le projet. Elle se rappela que Jean-Edmond l’avait chargée, en son absence, de composer des affiches protestant contre le centre commercial. Elle les avait portées elle-même à l’imprimerie. Nédellec, Marie-Rose et Lucile Capdevielle les avaient distribuées chez tous les commerçants de Lamothe et des environs. Le Trou aux Rainettes était une ancienne gravière. Un ami géologue de Jean-Edmond avait fait des sondages pour tenter de démontrer que le sous-sol était trop instable pour la construction. Il n’avait rien pu prouver. Marie était alors allée voir le maire, pour qu’il autorise une exposition commentée des trouvailles archéologiques. L’exposition avait été un succès. La modification du POS, qui déclarait le Trou aux Rainettes comme zone constructible, avait été contestée par un nombre considérable d’habitants de Lamothe-Saint-Léonard, puis abandonnée. Pour la Pointe du Pendu, elle avait retrouvé des notes de Jean-Edmond. Il avait fait toute une étude pour tenter de faire interdire la construction du centre commercial sur ce terrain en vertu de sa proximité avec l’église de Lamothe, qui était un monument classé du XIIe siècle. Mais la distance du terrain à l’église était un peu trop grande. Jean-Edmond faisait brièvement état ensuite d’une visite privée au maire de Lamothe, où ils avaient tous deux essayé de trouver d’autres parades. Jean-Edmond n’avait malheureusement pas noté les conclusions de cette entrevue. Le terrain vague, comme la maison de monsieur Enjolras, appartenait donc au maire de Lamothe-Saint-Léonard, Pierre de la Taille. Marie se souvenait de lui comme d’un vieux monsieur original et charmant. Elle avait été conquise par son humour. Il appartenait à une ancienne famille de la région, et avait petit à petit vendu ses terres, suivant les besoins de la commune. Ce n’était pas un homme d’argent. Ce qu’il avait désiré, n’ayant pas d’enfants, voyant les horreurs qui se construisaient partout, c’était de créer lui-même un nouveau village, calme et agréable à vivre, pour des jeunes ménages aux revenus moyens. Il y avait réussi. L’ennui, c’est qu’il n’avait pas pu attirer autour de Lamothe-Saint-Léonard des activités assez importantes pour que la commune bénéficie d’un volume suffisant de taxes professionnelles. Certains le détestaient, le taxant de paternalisme. Beaucoup pensaient avec amusement que c’était un nostalgique de la féodalité. Certains résidents d’origine modeste, sans se l’avouer, le jalousaient pour la fortune dont il avait hérité. Réélu peu de temps avant la mort de Jean-Edmond, il était entouré de conseillers avec lesquels Jean-Edmond ne s’entendait guère. Le terrain vague, avait noté Jean-Edmond, était probablement le site le plus à l’abri des promoteurs, étant donné les idées bien arrêtées de son propriétaire. Il détestait les centres commerciaux et voulait protéger les petits commerçants du centre-ville. * Plan d’Occupation du Sol.
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