MARIUS
Le café est trop chaud.
Je le bois quand même. Ça brûle, mais je trouve ça presque agréable.
C’est la seule chose qui me fait sentir vivant ce matin.
Assis à la table de la cuisine, je les regarde sans vraiment les voir.
Ma mère est là, souveraine, drapée dans son peignoir de soie comme une impératrice en exil. Son visage est parfaitement maquillé, déjà. À croire qu’elle dort maquillée. Elle déteste qu’on la voie faible.
Inès, elle, trône sur la chaise comme une reine d’un autre genre : jambes croisées, nuisette transparente, sourire cruel aux lèvres, et cette manière de se lécher les doigts en mangeant une fraise, comme si tout était sexuel autour d’elle.
— Tu aurais dû venir voir, dit ma mère avec un éclat dans les yeux, entre deux bouchées. Quand elle s’est réveillée, trempée, tremblante, à moitié morte… Un vrai délice.
— Elle n’a même pas osé ouvrir la bouche, ajoute Inès, en mordant dans une autre fraise. On aurait dit un rat coincé dans une cave.
— Un rat… mais sans dents. Elle n’a jamais mordu personne, celle-là. Juste bon à pleurnicher dans son coin.
Elles rient. Un rire tranchant, comme des couteaux qui s’entrechoquent.
Je mâche lentement mon croissant. Il n’a pas de goût. Tout est fade ce matin, même la victoire.
— Elle est partie, dis-je. Ce matin. Je l’ai entendue ouvrir la porte, descendre sans un bruit. Elle a claqué la porte sans la claquer.
Inès lève les yeux au ciel.
— Tu crois qu’elle va aller où ? Elle n’a rien. Même pas une f****e amie. Qui voudrait d’elle, sérieux ?
— Peut-être un foyer pour épaves sentimentales, suggère ma mère avec un rire sec. Ou un trottoir. Ça lui ira bien. C’est toujours les plus transparentes qui finissent par vendre ce qu’il leur reste.
Je ne dis rien. Je me contente de fixer mon assiette vide.
Inès passe sa main sur ma cuisse, lentement, possessive.
— Tu vois, maintenant, on va pouvoir refaire toute la chambre. Brûler ses fringues. Effacer son odeur. Enfin respirer.
Je regarde cette femme qui est pourtant la sœur de Gracias.
Même sang, mais rien d’autre. Pas la même lumière. Pas la même douceur. Pas la même douleur non plus.
— Elle a pris quoi, tu crois ? demande Inès, la bouche pleine. Un vieux sac ? Une culotte et une brosse à dents ?
— Elle est partie avec ce qu’elle valait : rien, ricane ma mère.
Ce mot me cogne : rien.
Je me lève, sans un mot, sans un regard.
Je dis que je vais me doucher, mais je monte dans la chambre d’amis.
Je ne supporte plus notre chambre. Pas depuis qu’elle a été souillée par leurs rires, par leurs soupirs, par cette trahison qu’elles portent comme un trophée.
Dans la chambre d’amis, je m’assois au bord du lit.
Mes mains tremblent. Je les regarde.
Elles ont tenu Gracias. Elles l'ont caressé .
Elles ont tenu la tête d’Inès contre ma peau.
Elles ne savent plus faire la différence.
Je regarde autour de moi.
Tout est propre. Trop propre. Trop silencieux. Comme une maison vide après un enterrement.
Et puis, je la revois.
Gracias.
Hier soir. Dans le couloir.
Les yeux fixes. Le visage blanc. Les cheveux mouillés comme un animal sorti d’un puits.
Elle ne m’a pas insulté. Pas une fois.
Elle ne m’a pas demandé pourquoi.
Elle a crié, frappé, pleuré.
Elle a juste disparu , elle est partie , enfin !
Et ce silence-là me colle à la peau comme une brûlure.
Je sors mon téléphone.
Je remonte la conversation.
Ses messages sont simples, pleins de soins, de petites attentions. Des recettes. Des rappels pour mes rendez-vous. Des photos d’un couscous raté, d’un ciel rose qu’elle voulait me montrer.
Et cette image : elle, dans mon lit, la tête sur mon épaule. Elle souriait.
Elle m’aimait.
C’était clair. C’était limpide.
Et moi, j’ai foutu ça en l’air comme une clope écrasée.
Je supprime tout , d’un geste.
Pas par haine.
Par peur.
Je me regarde dans le miroir.
Et je ne vois pas un homme libre.
Je vois un homme seul. Un homme qui a tout eu et qui n’a rien gardé.
Je retourne à la cuisine.
Elles parlent fort. Elles prévoient un week-end, une escapade, un shooting photo pour annoncer “officiellement” la nouvelle relation.
— Marius, tu es là ? demande Inès, son sourire déjà collé à ses dents blanches. Tu viens avec nous à Rome, hein ? On a besoin de toi pour les photos.
Je la regarde.
Je regarde ma mère.
Et je me demande ce qu’elles feront, elles, quand il n’y aura plus rien à détruire.
Je dis oui. Je souris.
Mais au fond, j’ai froid.
Un froid que ni Rome, ni Inès, ni même la mort de Gracias ne pourra réchauffer.
Parce que ce n’est pas elle qu’on a enterrée ce matin.
C’est moi.