GRACIAS
Le feu crépite doucement. J’écoute ce son comme on écoute une langue qu’on ne connaît pas mais dont on devine les intentions.
La chaleur gagne mes doigts engourdis. J’ai encore l’impression d’avoir la peau humide, même après la douche.
Je sens le poids du plaid sur mes épaules, son odeur discrète, mélange de laine et de bois. Ce n’est pas le genre d’odeur qu’on remarque, mais c’est le genre qui apaise.
Je ne pensais pas manger ce soir. Pourtant, une assiette m’attend sur la table basse : une soupe fumante, avec du pain. Rien de spectaculaire. Mais je crois que c’est ça qui me touche. Pas d’effort pour m’impressionner, juste… de quoi tenir debout.
Je prends la cuillère. La chaleur m’arrache un soupir. Je ne réalise pas que je tremble encore un peu, jusqu’à ce qu’il me glisse un regard par-dessus son livre.
— Ça va ?
Sa voix est basse, presque prudente.
Je hoche la tête, parce que c’est plus simple que d’expliquer la vérité.
Je mange lentement, consciente de ses yeux parfois posés sur moi, parfois non. Quand l’assiette est vide, je reste un moment les mains autour du bol, comme si je voulais y emprisonner un peu de cette chaleur pour la nuit.
Puis, sans vraiment réfléchir, je dis :
— Demain, à dix heures, je dois aller signer les papiers du divorce.
Il ne répond pas tout de suite. Il referme son livre, pose ses coudes sur les accoudoirs, m’observe avec cette intensité tranquille qui me déstabilise plus que je ne veux l’admettre.
— J’y vais avec toi.
Je secoue la tête.
— Non.
— Gracias…
— C’est mon histoire, pas la tienne.
— Justement. C’est ton histoire. Pas celle où tu dois entrer seule.
Je baisse les yeux. Je sens ma gorge se serrer.
— Ce n’est pas nécessaire.
— Je ne te demande pas si c’est nécessaire. Je te dis que je viens.
Sa voix ne monte pas. Mais elle ne fléchit pas non plus. Et je sais que je n’aurai pas le dernier mot. Alors je me tais.
La soirée s’étire. Je finis par m’enrouler un peu plus dans le plaid, jusqu’à sentir mes jambes se replier sous moi. Je crois que je m’endors dans ce fauteuil, bercée par le bruit du feu et la respiration régulière de l’homme assis en face.
Le matin me surprend avec une lumière pâle filtrant entre les rideaux. J’ai dormi, mal, mais j’ai dormi.
Je file à la douche, plus courte que la veille. Pas besoin de frotter jusqu’à me brûler aujourd’hui. Juste enlever la lourdeur de la nuit.
Quand je sors, une robe m’attend. Pas n’importe quelle robe. Une pièce de créateur, tombée comme par magie sur le lit. Tissu fluide, couleur sobre, coupe parfaite. Je reste figée un instant, la serviette serrée autour de moi.
— C’est… pour moi ?
Il apparaît dans l’encadrement de la porte, une tasse à la main.
— Oui. Elle t’ira bien.
Je sens mes joues chauffer.
— C’est trop.
— Non. Ce qui est “trop”, c’est de te laisser affronter cette journée en t’accrochant à un vieux pull.
Je baisse les yeux, déroutée.
— Pourquoi tu fais tout ça pour moi ? Tu ne me connais même pas.
Il marque une pause.
— Parce que parfois… il suffit de savoir qu’une personne a assez souffert. On n’a pas besoin d’en savoir plus.
Ses mots restent suspendus dans l’air, comme une couverture invisible autour de moi. Je ne sais pas quoi dire. Alors je me contente de hocher la tête.
Je me sens maladroite, presque honteuse, comme si je n’avais pas mérité ce geste.
— Habille-toi, dit-il doucement. Le petit-déjeuner est prêt.
Je passe la robe. Elle me tombe comme si elle avait été faite pour moi. Et, malgré moi, je me redresse un peu plus dans le miroir. Cette silhouette-là, je ne la reconnais pas vraiment. Elle ressemble à une femme qui pourrait se défendre.
En descendant, l’odeur du café et du pain grillé m’accueille. La table est dressée. Lui m’attend, assis, le regard posé sur moi. Pas d’insistance. Pas de sourire forcé. Juste cette présence calme, presque protectrice.
Je m’assois. Le bruit des couverts, le parfum du café, tout semble étrangement normal pour un matin où ma vie va basculer. J’avale quelques bouchées, sans vraiment sentir le goût.
Et je me surprends à me demander : comment est-ce qu’une personne peut être aussi… bonne ? Aussi entière dans un geste, sans rien attendre en retour ? Est-ce que ça existe vraiment, ou est-ce que je suis simplement en train de m’accrocher à une illusion parce que j’ai trop manqué de douceur ?
Sous la table, mes mains se crispent. Parce qu’après ce petit-déjeuner, il faudra y aller.
Et affronter Marius.