GRACIAS
L’eau coule.
Chaude , épaisse , presque brûlante.
Elle me frappe la nuque, puis le dos, comme une main invisible. Une main douce, mais ferme. Une main qui ne pose pas de questions. Qui ne cherche pas à comprendre. Qui ne juge pas.
J’aimerais pouvoir dire que je me détends.
Mais non. Je reste droite, raide, tendue comme une corde prête à casser. J’ai mal aux épaules, aux trapèzes, aux omoplates. Comme si j’avais porté quelque chose d’invisible, d’insupportable, depuis des mois. Peut-être des années.
Peut-être toute ma vie.
Mes bras sont contractés, mes doigts tremblent. Je les regarde. Ils sont rouges, gonflés d’eau chaude, mais froids au cœur. Ils ne savent plus toucher. Ils ne savent plus être touchés. Ils ne savent plus s’ouvrir.
Je suis nue dans cette douche étrangère. Dans cette maison trop belle pour moi. Et pourtant… je suis là.
Debout. C’est déjà un miracle.
Le gel douche sent la lavande et l’enfance. Je l’étale sur mes bras, mécaniquement. Je ne cherche même pas à faire de mousse. Ce n’est pas un moment de soin, c’est un moment de survie. Je lave. Je frotte. J’essaie d’enlever. Enlever quoi ? Je ne sais pas. L’odeur de l’humiliation, peut-être. Le goût du silence forcé. Le dégoût de moi.
Je passe plus longtemps autour de mon cou. Je frotte, encore et encore. Jusqu’à en rougir. Là où ses doigts à elle se sont refermés. Là où je me suis tue. Là où je n’ai pas su hurler.
Je frotte si fort que la peau brûle. Mais je ne m’arrête pas. Parce que la douleur, au moins, je la comprends.
Puis je m’agenouille.
L’eau tombe toujours. Mon dos la reçoit, mon crâne aussi. J’ai la tête baissée, le front contre mes genoux. Et je pleure. Sans bruit. Sans larmes visibles. Juste cette pression intérieure, ce sanglot coincé entre la poitrine et la gorge, ce cri muet que personne n’entend.
Je pense à demain.
Je pense aux papiers.
Je pense à la signature de divorce.
Le mot claque comme une porte. Comme un jugement. Comme une punition. Et pourtant, c’est moi qui vais le signer. C’est moi qui vais le rendre réel.
Parce que je n’ai plus le choix.
Je me suis déjà perdue en restant.
Je ne peux pas me permettre de me perdre encore en reculant.
Mais ça fait mal.
Terriblement mal.
Je pense à lui. À Marius.
À la façon dont il me regardait avant. Avant qu’elle n’arrive. Avant que moi, je devienne trop simple, trop triste, trop transparente. Avant qu’il ne me délaisse pour mieux la glorifier.
Je pense à sa voix. À ses "tu dramatises", "tu es trop sensible", "tu exagères, Gracias".
Je pense à la première fois qu’il m’a laissé seule un soir, sans prévenir, sans excuses. Et moi qui l’ai attendu. Une soupe tiède entre les mains. Un film déjà commencé. Une vie qui s’effilochait lentement, et que je refusais de voir mourir.
Je l’aime encore.
Putain, je l’aime.
Je l’aime comme on aime ce qui nous a détruits, parce que c’est tout ce qu’on a connu.
Je l’aime avec colère. Avec honte. Avec ce reste d’espoir idiot qui revient, parfois, la nuit, quand on ne pense plus très bien.
Mais je dois signer.
Je dois couper le fil, même s’il m’étrangle.
Je me lève lentement. Mes jambes sont flasques, mes pieds glissent un peu. Je m’appuie au mur. Je tremble. Pas de froid. De peur. De fatigue. D’angoisse.
Je me sèche comme on panse une plaie. Je ne m’essuie pas vraiment, je tapote. Doucement. Comme si je craignais de m’effondrer à nouveau.
Je me regarde dans le miroir.
Je suis là.
En face.
Mais différente.
Quelque chose a changé dans mes yeux. Ils sont creux, c’est vrai. Cernés, éteints. Mais plus vides. Juste… vides de lui.
Et ça, c’est déjà quelque chose.
Je passe le pull trop grand. Il sent un parfum boisé et discret. Rien à voir avec les effluves musquées et criardes de Marius. Ce parfum-là est silencieux. Profond. Il ne cherche pas à séduire. Juste à rester.
Je sors.
Le parquet est tiède sous mes pieds. J’avance lentement.
Il est là, assis près du feu. Un disque tourne, très bas. Du jazz, peut-être. Ou du blues. Je ne m’y connais pas. Mais c’est doux. Ça ne prend pas toute la place. Ça laisse de l’air.
Il lit. Il ne lève pas les yeux tout de suite. Il ne joue pas à l’homme parfait. Il n’essaie pas de me sauver. Il est juste là.
Et moi, je m’assois.
Dans un fauteuil en face. Sans un mot.
Nos regards se croisent , je n'y vois pas de jugement , pas non plus de curiosité.
Juste cette reconnaissance muette entre deux âmes cabossées.
Je m’enroule dans le plaid. Mes jambes sur le fauteuil. Mon cœur en vrac. Mes pensées dans le brouillard.
Et je me dis :
Demain, je signe.
Je tourne la page.
Je ne sais pas ce qu’il y aura sur la suivante. Peut-être rien. Peut-être le vide. Peut-être la solitude encore. Peut-être l’absence.
Mais peut-être aussi quelque chose de plus doux.
Pas l’amour. Pas tout de suite.
Juste… la paix.
Ou le droit de respirer sans avoir peur.
Et ça, ce serait déjà énorme.