Chapitre 1 :L'Ombre du Marbre

888 Words
Année : 2015. Elena a 24 ans. ​Le parfum de vieille pierre et de poussière lustrée. C'était l'odeur du Palais de Justice, mon deuxième foyer. À vingt-quatre ans, je naviguais dans ses couloirs comme d'autres naviguaient dans les boîtes de nuit. Ma robe noire, taillée sur mesure, glissait sur ma silhouette. Mes cheveux, toujours attachés en un chignon impeccable, ne laissaient échapper aucune mèche rebelle, pas plus que mes émotions ne devaient trahir ma façade. Mes yeux verts, hérités de ma mère, balayaient la salle d'audience, cherchant mon point d'ancrage. Non pas la juge assise sur son estrade, ni le juré le plus sceptique, mais la silhouette rigide de mon père, Matheo Miles, assis au premier rang. Ses bras croisés, son regard impitoyable était la seule boussole que je connaissais. ​ __ L’affaire est entendue, Maître Miles, la voix sèche de la juge résonna, me tirant de mes pensées. __ Voulez-vous résumer votre plaidoirie ?​Je m'avançai, le cœur battant la chamade, mais mon pas était ferme. Mon client, Monsieur Giovanni Rossi, un homme aux tempes grisonnantes et au visage creusé par l'inquiétude, s'agrippait à la barre des accusés. Il était le bouc émissaire parfait pour le "Syndicat des Docks", un réseau de corruption portuaire qui avait gangréné la ville. On l'accusait d'avoir détourné des fonds, d'avoir falsifié des registres, d'avoir été la cheville ouvrière d'une machination bien plus vaste. Mais je savais qu'il était innocent. Je l'avais prouvé, nuit après nuit, dans les dédales de mon esprit. ​ - Votre Honneur, Mesdames et Messieurs les Jurés, ma voix, claire et assurée, emplissait l'espace. L'accusation a tissé une toile d'araignée de suppositions, d'allégations et de coïncidences. Ils ont pointé du doigt Monsieur Rossi, un contremaître qui, depuis trente ans, a consacré sa vie aux Docks. Ils l'ont désigné comme le cerveau d'une escroquerie colossale, une escroquerie qui aurait pourtant exigé des compétences financières et une influence qu'il n'a jamais possédées. ​Je marquai une pause, laissant mes mots infuser. - Le Procureur, Monsieur Dubois, un homme rondouillard et suffisant, esquissa un sourire narquois. Il avait la réputation de ne jamais perdre, surtout contre une jeunette comme moi. ​ -L'accusation a présenté des registres falsifiés, des témoignages sous pression. Mais ce qu'ils n'ont pas présenté, c'est la vérité. La vérité, elle, est bien plus complexe. Elle se cache dans les ombres de ce dossier, attendant qu'on l'éclaire. ​Je m'approchai de la table des preuves, ramassant un registre comptable épais et poussiéreux.​ - Le procureur vous a montré ce document, affirmant qu'il prouve la culpication de mon client. Mais ce qu'il a omis de mentionner, c'est le petit détail. Ce détail qui change tout. ​Je tournai la page, montrant une écriture minuscule, presque effacée, dans la marge. ​ - Cette série de chiffres, apparemment anodine, correspond à un ancien code que seul le véritable directeur des opérations portuaires, un homme du nom de Monsieur Bellini, utilisait pour ses transactions illégales il y a plus de vingt ans. Un code que Monsieur Rossi, simple contremaître à l'époque, n'aurait jamais pu connaître, et encore moins reproduire avec une telle exactitude. ​Le silence était tombé lourd dans la salle. Le sourire du procureur s'était figé. ​ - Monsieur Bellini, malheureusement décédé il y a six mois d'une crise cardiaque opportunément discrète, avait la réputation d'être un maître chanteur, un homme qui gardait des assurances sur tout le monde. Ces chiffres sont son testament silencieux, la preuve qu'il détenait les rênes de ce syndicat, et non mon client. Monsieur Rossi n'est qu'une victime collatérale de son empire déchu. ​Mon regard balaya le jury, cherchant une étincelle de compréhension, un signe que j'avais touché la cible. Puis, il s'accrocha à mon père. Matheo. Ses lèvres ne formaient pas un sourire, mais il y avait… quelque chose. Une reconnaissance fugace, presque invisible. C'était la seule chose qui comptait. ​ - L'innocence de Monsieur Rossi, Votre Honneur, est non seulement plausible, mais elle est la seule conclusion logique que l'on puisse tirer de ces preuves. ​La juge hocha la tête, un pli entre les sourcils. Elle se tourna vers le jury. ​ -Mesdames et Messieurs les Jurés, vous avez entendu les arguments des deux parties. Retirez-vous pour délibérer. ​Les minutes qui suivirent furent une torture. Je sentais le poids de tous les regards sur moi, mais celui de mon père était le plus lourd. Depuis que j'étais une petite fille, j'avais toujours cherché son approbation. Mes deux sœurs cadette, Bianca et Sofia, avaient fait des choix plus féminins à ses yeux.Sofia elle avaient embrassé l'art, la mode, des mondes qu'il jugeait futiles. Moi, j'avais choisi le Droit, les livres poussiéreux, les nuits sans sommeil, tout pour prouver que même sans être un fils, j'étais digne de son nom, digne de son cabinet. Il avait toujours voulu un garçon, un héritier pour poursuivre la lignée, l'empire Miles. À défaut d'un fils, j'étais devenue son ombre, sa meilleure élève, sa relève forcée. ​Le jury revint. L'atmosphère était électrique. - Avons-nous un verdict ? demanda la juge. Le président du jury se leva, une feuille à la main. -Oui, Votre Honneur. Nous avons un verdict. Mon cœur tambourinait contre mes côtes. C'était le moment de vérité. - Sur le chef d'accusation de détournement de fonds… nous, le jury, déclarons l'accusé…
Free reading for new users
Scan code to download app
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Writer
  • chap_listContents
  • likeADD