(Point de Vue : Inspecteur Gagnon)
La rue bordée d'arbres d'Outremont était bloquée par trois autopatrouilles du SPVM. Les gyrophares bleus et rouges balayaient les façades bourgeoises.
Je me garai en double file, claquai la portière de ma Ford banalisée et sortis ma plaque de la Sûreté du Québec avant même de franchir le ruban de sécurité.
Un jeune lieutenant de la police de Montréal, la coupe impeccable et le carnet à la main, tenta de me barrer la route sur le perron de la villa d'Arthur Lemaire.
Lieutenant : Inspecteur Gagnon ? C'est une scène du SPVM. Un suicide clair et net. La victime s'est pendue dans son salon...
— Pousse-toi de là, gamin, grognai-je en le bousculant de l'épaule.
J'entrai dans le vaste salon aux hauts plafonds. Arthur Lemaire pendait au bout d'une corde d'escalade nouée à la poutre maîtresse. Son visage était congestionné, ses yeux exorbités.
Le médecin légiste du SPVM finissait de prendre ses photos.
— Décrochez-le, ordonnai-je.
Lieutenant : Pardon ? s'offusqua le lieutenant qui m'avait suivi. On n'a pas fini de...
— J'ai dit, décrochez-le !
Mon ton fit reculer deux agents en uniforme. Le légiste fit un signe de tête et ils abaissèrent le cadavre du vice-président de Leduc Immobilier sur une bâche en plastique.
Je m'accroupis près du corps. Je mis un gant en latex, saisis la mâchoire rigide de Lemaire et l'ouvris de force.
Une poudre grise, épaisse et granuleuse, maculait sa langue et le fond de sa gorge.
De la cendre.
Lieutenant : Qu'est-ce que c'est que cette merde ? murmura le jeune lieutenant, blême.
— C'est votre billet de sortie, répondis-je en me relevant, retirant mon gant d'un coup sec. Ce n'est pas un cadre dépressif. C'est un message du crime organisé. La Sûreté du Québec prend la juridiction immédiate sur cette scène. Dites à vos hommes de ne toucher à rien, je fais venir mon équipe scientifique.
Je n'attendis pas sa réponse. Je sortis de la villa en composant le numéro de mon directeur. L'odeur du Quai 42 était arrivée jusqu'aux quartiers riches. Le Viking venait de répondre à l'incendie de sa coke. Et il ne s'était pas caché.
Quarante minutes plus tard, je poussai les doubles portes capitonnées du Valhalla.
Le club privé sentait le cuir neuf, le cigare et l'argent sale. Il était dix heures du matin, l'endroit était vide de clients, mais quatre montagnes de muscles en costume sombre se redressèrent quand je traversai la salle.
Je les ignorai et marchai droit vers le bureau du fond.
Le Viking était assis derrière son bureau en acajou, un café fumant à la main. Il ne parut ni surpris, ni inquiet de me voir débouler.
Le Viking : Inspecteur Gagnon. Je ne sers pas d'alcool avant midi à la police.
— Garde tes vannes pour tes avocats, crachai-je en posant mes deux mains à plat sur son bureau pour me pencher vers lui. T'as perdu cinq millions cette nuit sur le port. Tes crevettes surgelées ont pris un sacré coup de chaud.
Il prit une gorgée de son café, le visage de marbre.
Le Viking : C'est une tragédie pour l'industrie maritime. Un court-circuit, j'ai entendu dire.
— Et ce matin, Arthur Lemaire se suicide avec de la cendre dans la bouche. Une autre tragédie.
Il posa sa tasse. Ses yeux de prédateur s'accrochèrent aux miens. Il n'y avait aucune peur en lui. Juste le calcul froid d'un homme de pouvoir.
Le Viking : Je ne connais pas ce monsieur Lemaire. Mais la cendre, Inspecteur... la cendre rappelle toujours aux gens que rien ne dure éternellement. Surtout pas les fausses forteresses. Si j'étais vous, j'irais vérifier que le reste de cette entreprise n'est pas... inflammable.
Il ne m'avouerait rien. Mais il venait de me confirmer ce que je savais déjà : il chassait Maïra Leduc. Et il l'avait frappée là où ça faisait mal.
Je me redressai, boutonnant ma veste.
— Si une guerre des gangs éclate en pleine ville, je vous fais tomber, toi et tout ton p****n de réseau.
Le Viking : Attrapez les pyromanes d'abord, Gagnon. Moi, je ne fais que balayer les cendres.
Je sortis du club, la mâchoire serrée à m'en faire péter les dents.
Le Viking était un problème. Mais il n'était pas le déclencheur. Le véritable monstre se cachait dans un penthouse du centre-ville, habillée en Prada.
Je conduisis jusqu'à la Tour Altitude.
La sécurité dans le hall tenta de m'arrêter, mais un coup d'œil à ma plaque et à mon expression meurtrière les dissuada de jouer aux héros. Je montai au soixante-dixième étage.
Les portes de l'ascenseur s'ouvrirent.
Maïra se tenait debout, au milieu de son immense salon vitré. Elle portait un tailleur noir, de circonstance. Son visage était un masque de tristesse absolue, les larmes coulant silencieusement sur ses joues parfaites. Sa directrice des relations publiques, une femme terrifiée, se tenait à côté d'elle.
Maïra : Inspecteur, sanglota-t-elle en s'avançant vers moi. Arthur... on vient de me l'apprendre... C'est affreux...
Je n'ai pas crié. Crier, c'était perdre le contrôle.
Je me tournai vers la responsable des RP.
— Sortez. Tout de suite.
La femme ne se le fit pas dire deux fois et s'engouffra dans l'ascenseur.
Dès que les portes se refermèrent, je m'avançai vers Maïra. L'espace entre nous se réduisit à quelques centimètres. Elle devait lever la tête pour me regarder. Ses fausses larmes brillaient encore, mais je pouvais voir le vide glacial derrière ses pupilles. Le vide de Pinel. Le vide de la cabane.
— Arrête de jouer, Maïra, murmurai-je d'une voix si basse, si dure, qu'elle sembla fendre l'air de la pièce. Il n'y a plus de caméras. Il n'y a plus de psychiatres.
Elle ne bougea pas d'un millimètre. Le masque de deuil disparut de son visage comme par magie, laissant place à une neutralité terrifiante. C'était la première fois qu'elle me montrait son vrai visage depuis son sauvetage.
Maïra : Vous venez m'annoncer les résultats de l'autopsie d'Arthur, Inspecteur ? demanda-t-elle calmement.
— Je sais ce que tu as fait cette nuit sur le Quai 42, lâchai-je. Et je sais que tu utilises St-James comme conseiller stratégique. Tu croyais asseoir ton petit empire de l'immobilier en jouant aux mafieux ? Tu as brûlé le Viking, et maintenant il va te saigner en place publique. Arthur n'était que l'apéritif.
Elle soutint mon regard, impassible.
Maïra : L'entreprise Leduc collabore pleinement avec la police. Si vous avez des preuves de ce que vous avancez, arrêtez-moi. Sinon, sortez de chez moi. J'ai des funérailles à préparer.
Je me penchai encore plus près de son visage.
— Je n'ai pas de preuves. Pas encore. Mais la guerre que tu as déclenchée va laisser des traces. Tu vas trébucher, Maïra. Ta petite armée de l'ombre va faire une erreur. Et crois-moi... le jour où ton masque de petite fille brisée va craquer aux yeux de la loi, je serai le premier à te passer les menottes. Tu ne retourneras pas en Suisse. Tu finiras dans une cage, juste en face de celle de ton maître.
Elle inclina légèrement la tête. Un sourire imperceptible étira le coin de ses lèvres.
Maïra : Ne vous inquiétez pas pour moi, Inspecteur. Je sais très bien gérer les incendies. La sortie est derrière vous.
Je tournai les talons, l'estomac noué par le dégoût. En refermant les portes de l'ascenseur, je regardai la reine de glace de Montréal, seule au sommet de sa tour. Le compte à rebours était lancé.