Chapitre 22 : Le Pion Sacrifié

792 Words
(Point de Vue : Maïra) Le vent glacial du fleuve Saint-Laurent balayait les toits en tôle de Pointe-aux-Trembles. Il était vingt-deux heures cinquante-cinq. J'étais allongée sur le ventre, à plat sur le gravier gelé du toit d'une usine désaffectée. Je portais une combinaison tactique noire et un bonnet en laine enfoncé jusqu'aux sourcils. L'air mordait mes joues, mais l'adrénaline me tenait chaud. À un mètre de moi, Silas était allongé dans la même position, l'œil collé au viseur thermique de son fusil de précision. Deux de ses hommes encadraient notre position avec des caméras à vision nocturne et des micros paraboliques braqués sur le bâtiment B, l'entrepôt condamné situé à cent mètres en contrebas. Silas : Mouvement, murmura-t-il dans le micro de sa radio, la voix à peine audible. Véhicule en approche. Feux éteints. Entrée sud. Je portai mes jumelles infrarouges à mes yeux. Une berline banalisée gris foncé roulait au pas sur l'asphalte craquelé. Elle s'arrêta à l'ombre d'un vieux conteneur rouillé, hors de vue de la rue principale. Le moteur fut coupé. Mon cœur rata un battement. Le piège se refermait. La portière conducteur s'ouvrit sans un bruit. Une silhouette masculine, vêtue d'un coupe-vent sombre, s'en extirpa. — Zoom sur le visage, ordonnai-je à voix basse à l'opérateur caméra à ma droite. L'image verdâtre s'afficha sur la petite tablette de contrôle posée entre Silas et moi. L'homme s'approchait de la porte latérale de l'entrepôt. Il sortit une lampe torche et l'alluma une fraction de seconde, juste assez pour que le capteur HD capture ses traits. Je retins un juron. Ce n'était pas la mâchoire carrée et les cheveux gris de l'Inspecteur Gagnon. C'était une coupe de cheveux impeccable, malgré le vent et un visage trop jeune. Le lieutenant de la police de Montréal. Celui que Gagnon avait humilié et viré de la scène de crime d'Arthur Lemaire à Outremont. Silas : Ce n'est pas notre cible, murmura-t-il, le doigt toujours sur le pontet de son arme. Gagnon n'est pas venu. — Non, répondis-je, un sourire froid étirant mes lèvres gercées. Il est beaucoup trop intelligent pour ça. Il savait que l'information était trop belle. Il a manipulé ce gamin du SPVM, probablement en lui promettant une promotion ou en flattant son ego, pour qu'il vienne faire le sale boulot à sa place. Si c'est un piège mortel, la SQ n'est pas impliquée. Si la clé USB est là, Gagnon récupère les preuves sans avoir v***é la loi lui-même. Silas : Brillant, admit-il avec un respect professionnel évident. On remballe ? — Certainement pas. Laissez les caméras tourner. On filme tout. En contrebas, le lieutenant sortit un pied-de-biche de son blouson. Il força le cadenas de la porte de service. C'était une effraction caractérisée. Sans mandat. En pleine nuit. Sur une propriété privée. Il disparut à l'intérieur. Cinq minutes plus tard, il ressortit, l'air triomphant, tenant dans sa main gantée la fausse clé USB que Silas avait placée dans le boîtier électrique plus tôt dans la soirée. Il courut vers sa voiture, démarra en trombe et disparut dans la nuit. Je me redressai sur les coudes, le froid envahissant enfin mes muscles. — C'est dans la boîte, Patronne, annonça le caméraman. Visage clair, effraction visible, vol de matériel avéré. Je me relevai, époussetant le gravier de ma combinaison. Gagnon pensait avoir gagné la manche. Dans vingt minutes, le jeune lieutenant allait le rejoindre dans un parking souterrain ou un bureau discret pour lui remettre la clé USB, espérant les félicitations du grand Inspecteur-Chef. Gagnon allait brancher la clé sur son ordinateur. Il n'y trouverait pas le Carnet Noir. Il y trouverait un simple fichier texte, rédigé par mes soins : « Vos méthodes sont décevantes, Inspecteur. La prochaine fois, venez vous-même. Le micro de mon penthouse a été pulvérisé. Fin de la transmission. » Gagnon comprendrait alors que j'avais découvert son écoute. Qu'il n'avait aucune preuve. Mais la vraie victoire n'était pas là. La vraie victoire était dans la vidéo haute définition que je venais d'enregistrer. Je regardai Silas, qui rangeait son fusil dans sa mallette. — Silas, trouvez-moi l'adresse personnelle de ce petit lieutenant du SPVM. Silas : Vous voulez le punir pour l'effraction ? — Je veux l'embaucher, répondis-je en descendant l'échelle métallique vers la ruelle. J'allais rendre visite à ce garçon. Je lui montrerais la vidéo de son effraction. Je lui expliquerais que Gagnon l'avait utilisé comme fusible et qu'il risquait de perdre son insigne, sa pension et sa liberté s'il ne coopérait pas. Gagnon voulait jouer avec des taupes ? Très bien. J'allais lui en planter une directement dans son propre commissariat. L'échiquier s'agrandissait. Et j'avais toujours un coup d'avance.
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