(Point de Vue : Maïra)
Le sous-sol du chalet était une cave à vin voûtée, construite en béton armé et maintenue à une température constante de douze degrés. Il n'y avait pas de fenêtres. Pas de réseau cellulaire. Seulement l'odeur de la terre humide et le bourdonnement sourd du générateur de secours.
Le Viking était enchaîné à un pilier de soutènement. Ses bras étaient tirés derrière son dos, fixés par des menottes industrielles. Silas lui avait posé une attelle de fortune sur son genou brisé, non pas par pitié, mais pour éviter qu'il ne tombe dans les pommes à cause du choc traumatique. J'avais besoin de lui éveillé.
J'étais assise face à lui, sur une chaise pliante, un ordinateur portable posé sur un tonneau de chêne.
Le baron de la drogue releva la tête. La drogue incapacitante s'estompait, laissant place à une douleur fulgurante. Il cracha une traînée de salive sanguinolente sur le sol en ciment.
Le Viking : Tu es une femme morte, Leduc, siffla-t-il, la respiration hachée. Dès que mes lieutenants vont comprendre que je ne suis pas rentré...
— Tes lieutenants sont des charognards, le coupai-je sans lever les yeux de mon écran. Diego est en train de paniquer au Valhalla. Les Mexicains appellent pour demander où sont leurs cinq millions de dollars de marchandise. En ce moment précis, ils ne cherchent pas à te sauver. Ils cherchent à sauver leur propre peau.
Je fis pivoter l'ordinateur portable pour lui montrer l'écran.
Des lignes de code défilaient, affichant des transferts bancaires chiffrés.
— J'ai récupéré le téléphone crypté que tu avais dans ta poche. La biométrie faciale est une faille de sécurité tragique quand on est inconscient. J'ai accès au premier niveau de tes comptes écrans au Panama.
Les yeux du Viking s'écarquillèrent. Pour un homme de la rue, l'argent était le seul véritable dieu.
— Silas, dis-je doucement.
Mon mercenaire s'avança, une tablette à la main.
Silas : Premier transfert effectué, Patronne, annonça-t-il d'une voix monotone. Trois millions sept cent mille dollars. Redirigés vers nos comptes aux Îles Caïmans, puis fragmentés dans la blockchain.
— Parfait, répondis-je.
Le Viking tira sauvagement sur ses chaînes, ignorant la douleur de son genou pulvérisé.
Le Viking : Tu ne peux pas faire ça ! C'est l'argent du cartel ! Les cartels du Sud vont t'arracher la peau lambeau par lambeau !
— Ils t'arracheront la peau à toi, Viking. Parce que c'est toi qui les auras perdus.
Je refermai l'ordinateur à moitié. Je croisai les jambes, l'observant comme on observe un insecte se débattre sur le dos.
— Il me manque le deuxième niveau. Les coffres offshore aux Bahamas. L'argent de ta retraite. Et surtout... le serveur cloud où tu caches tes dossiers de chantage. Les juges. Les directeurs du port. Les flics ripoux.
Il éclata d'un rire nerveux, désespéré.
Le Viking : Tu crois que je vais te donner mes clés de chiffrement ? Tu n'as pas la carrure pour la torture, fillette. Ton g*****e peut me casser l'autre jambe, je ne parlerai pas.
— Silas ne te touchera pas, répondis-je avec un calme absolu. La douleur physique est une méthode de barbares. Elle rend l'esprit confus et les aveux incertains.
Je tapotai le clavier de mon ordinateur.
— Si tu ne me donnes pas les clés dans les soixante prochaines secondes, je lance ce programme. Il ne vide pas tes comptes. Il envoie un e-mail groupé, avec les coordonnées GPS de ta planque de secours et l'identité de tes maîtresses, à tes fournisseurs mexicains, en précisant que tu as décidé de collaborer avec la Sûreté du Québec pour alléger ta peine.
Le silence dans la cave à vin devint assourdissant.
Il cessa de se débattre. Son visage, d'ordinaire si féroce, se vida de toute couleur.
Le Viking : Ils vont massacrer ma famille, murmura-t-il, la terreur pure vibrant enfin dans sa voix. Mes gosses.
— Oui, dis-je sans la moindre inflexion dans la voix. Et ils le feront lentement.
Silas, debout dans l'ombre, resta parfaitement immobile, mais je sentis son regard peser sur moi. C'était l'admiration morbide d'un soldat face à un général impitoyable. J'étais en train de détruire l'homme le plus dangereux de Montréal sans lever la main.
— Quarante secondes, annonçai-je.
Le baron de la pègre déglutit difficilement. Le roi était tombé. Son empire de rue n'était plus qu'une illusion.
Le Viking : Le serveur est hébergé à Zurich, capitula-t-il, la voix brisée. La clé alphanumérique est... Valkyrie-Neuf-Zero-Alpha. Le mot de passe des comptes offshore est le même.
Je tapai les informations. L'accès fut accordé. Douze millions de dollars supplémentaires apparurent à l'écran, ainsi que des centaines de fichiers PDF numérisés. Le Saint Graal de la corruption montréalaise.
Je venais de racheter la ville.
— Silas, lancez l'extraction des fonds et le téléchargement des fichiers, ordonnai-je en me levant de ma chaise.
Silas : Bien, Patronne. Qu'est-ce qu'on fait du déchet ? demanda-t-il en désignant Le Viking du menton. On l'enterre dans les bois ?
Je regardai Le Viking. Il haletait, vaincu, brisé.
— La mort est un soulagement. Il ne le mérite pas.
Je pris mon téléphone.
— Emmenez-le dans la camionnette. Brisez-lui les mains pour qu'il ne puisse pas se détacher. Je vais envoyer un message anonyme à notre cher Inspecteur Gagnon.
Je laissai un sourire glacial étirer mes lèvres.
— Gagnon cherche un coupable pour la mort d'Arthur Lemaire et l'incendie du Quai 42. On va lui livrer Le Viking sur un plateau d'argent, garé juste devant le quartier général de la Sûreté du Québec. Ruiné. Humilié. Et avec assez de preuves dans ses poches pour qu'il prenne la prison à vie.
Je remontai les escaliers de la cave, mes talons résonnant sur la pierre. Derrière moi, le roi de la rue n'était plus qu'une carcasse vide. L'orpheline venait de couronner la Reine Noire.