I - Le rendez-vous-1

2103 Words
I LE RENDEZ-VOUSCe matin-là, mardi 2 mai 1899, John Freeman remontait Harrison Street, à Kirksville, dans le Missouri. Le soleil matinal faisait luire le pommeau poli de sa canne. Beaucoup d’attelages circulaient dans la rue, aujourd’hui particulièrement animée. Bouillant d’impatience, lissant le côté de sa veste, il tira de la poche de son pantalon une montre gousset. Neuf heures dix-huit. Le carton de rendez-vous dépassant de la poche de sa chemise indiquait 10 heures du matin. En haut étaient inscrits les mots : “Dispensaire A.S.O.”. Finalement, il avait réussi à obtenir un rendez-vous de dernière minute avec Andrew Still à l’American School of Osteopathy (A.S.O.). Homme trapu, trop orgueilleux pour abandonner sa ferme du Kansas, Freeman était obligé de compter sur sa famille pour nourrir le bétail et semer le grain. Pour tous, le labeur était particulièrement dur. Il fallait vraiment changer quelque chose et c’est ce qui l’avait poussé à surmonter son amour propre et à venir. Sa démarche claudicante évoquait ses douleurs au bas du dos et à la hanche. À la pensée de son rendez-vous, une foule d’émotions se bousculait dans sa tête concernant les noms dont on affublait aujourd’hui le vieux docteur. Prophète, faiseur de miracles, fou, fanatique. Chez lui, les prêcheurs qui avaient entendu parler de son projet de voyage avaient tenté de le dissuader de venir composer avec celui qu’ils décrivaient comme un “serviteur du diable”. Pour John, la situation semblait sans issue. C’est pourquoi son entourage, fatigué de le voir souffrir à cause de cette jambe handicapée, de le voir se décourager, de voir la ferme péricliter et d’être témoins de toutes ces années de traitements à l’opium et à la gnôle, lui avait conseillé d’aller chercher l’aide de Still. John avait, lui aussi, des doutes par rapport à cette idée ; pourtant, il était venu. Après tout, il était désespéré, mais que risquait-il ? Et comme pour des milliers d’autres, l’ostéopathie semblait être son dernier espoir. Mais cette vieille blessure à la jambe masquait un autre fardeau, bien plus lourd que la douleur et la boiterie. Cette blessure beaucoup plus profonde le rongeait encore, malgré le nombre des années. Still accepterait-il cette partie secrète de son “histoire médicale” ? Cette question et une certaine honte rongeaient son esprit. En approchant du dispensaire, son cœur s’emballa. Lorsqu’il l’aperçut, la bâtisse lui parut plus impressionnante que la plupart des constructions de la frontière. Et en se rapprochant, le sol recouvert de macadam lui donnait une sensation de contact inhabituel au niveau des pieds, sa surface lisse facilitant curieusement sa marche. Il pensa que ceux qui avaient conçu cet endroit savaient ce qu’ils faisaient. Chez lui, le sol n’était fait que d’ornières dans une pairie bosselée, truffée de terriers d’écureuils. Entrait-il dans un Nouveau Monde ? À l’intérieur, les boiseries fraichement huilées et les vastes baies vitrées donnaient une impression de luminosité et de fraicheur. Et puis, l’électricité et l’eau chaude et froide dans toutes les pièces faisaient de ce lieu le nec plus ultra de la modernité, le tout malgré la présence de tant de malades. Il se sentit un peu remonté lorsqu’il traversa le vestibule. Les familles sur les bancs dans les salles d’attente, les patients assistés dans les chambres ou en fauteuils roulants rendaient évidente la raison de leur visite. C’était une entreprise sérieuse même si beaucoup, à l’image de Freeman, oscillaient entre doutes et espoirs. La médecine en était encore à un niveau très primitif. Le microscope était maintenant un objet courant, mais le diagnostic ne se faisait qu’à partir de signes et de symptômes physiques. Traditionnellement, les médecines étaient peu nombreuses et peu différentes des phytothérapies. Suite à la guerre entre les États, infirmes et estropiés étaient nombreux et si la morphine constituait une avancée par rapport à l’opium, elle générait le même genre de dépendance, rendant esclaves nombre de ceux qui avaient combattu contre l’esclavage de leurs congénères. Les promesses de la médecine étaient fort nombreuses, mais les améliorations bien rares. Et beaucoup mouraient sur la table d’opération. Les gens disaient qu’ici, l’approche était différente. On parlait de “chirurgie sans effusion de sang”, de l’utilisation de la “chimie du corps” comme remède, de la chirurgie comme ultime recours pour sauver la vie. Ces affirmations audacieuses s’opposaient à la médecine habituelle, mais la Wabash Railroad conduisait quotidiennement des centaines de personnes espérant au moins un soulagement, à défaut d’une guérison complète. « John Freeman ? Monsieur John Freeman ? » Freeman hocha la tête en signe d’acquiescement à la femme assise derrière le guichet d’enregistrement. « Bien. Venez au guichet, s’il vous plaît, demanda Sally Taylor d’une voix plaisante. » « Nous demandons un dépôt de neuf dollars pour les trois premiers traitements la première semaine. Ensuite, le traitement coute vingt-cinq dollars par mois. Si vous décidez de rester, le dépôt sera déduit des honoraires du premier mois. Vous pouvez rester à l’hôtel Poole où vous êtes descendu, ou chercher une pension de famille, ce qui sera plus pratique si votre séjour doit durer plus longtemps que prévu. Si une chambre est disponible, le gite de Ma Scott est l’un des meilleurs. L’hôtel vous coute dix dollars par mois ; toute autre chambre libre ou pension de famille vous coutera entre trois et cinq dollars. Donc, c’est à vous de voir. Vous avez le temps de vous faire une idée. Mais pour l’instant, occupons-nous de vos renseignements et de votre dépôt. » Après la transaction, Sally poursuivit : « Merci. Voilà votre reçu. Cette jeune personne va vous indiquer où aller. » « Bonjour, M. Freeman. Veuillez me suivre ? Je suis votre infirmière, Mlle Shreve. » L’infirmière Shreve, habituée au brouhaha incessant et au rythme journalier du lieu, conduisit M. Freeman le long d’un vaste couloir vers une salle de consultation. Tout d’abord, il s’assit sur une chaise et inspecta l’endroit. Près des deux chaises et d’une écritoire, une vaste fenêtre dominait la pièce et inondait les lieux d’air et de lumière. Bien que laissant entrer un peu de la rumeur de la rue, elle était placée suffisamment haut pour la préserver des regards de la rue. L’objectif de la table d’examen et du petit tabouret semblait évident, mais il remarqua un drôle d’ustensile. Pour Freeman, ça ressemblait en partie à une chaise, en partie à un piège à souris, avec des rembourrages réglables sur l’arrière. L’infirmière nota sa curiosité. « N’ayez pas peur, ce n’est pas méchant et ce n’est pas un instrument de torture. C’est une chaise spéciale dessinée par le Dr Still pour appliquer la force correctrice exactement là où elle doit l’être. S’il l’utilise, le docteur vous expliquera exactement ce qu’il fait. À présent, nous avons quelques formulaires à remplir avant l’arrivée du docteur. » L’infirmière passa en revue un questionnaire standard concernant la plainte, d’éventuelles maladies, le régime et les autres consultations médicales, puis demanda d’une voix ferme : « Y a-t-il quelque chose d’autre que nous devrions savoir à propos de votre passé médical ? » Hésitant, commençant à transpirer, Freeman répondit : « Il y a un autre problème, mais je voudrais en parler directement avec le Dr Still. » « S’il vous plaît, monsieur », dit l’infirmière d’un ton persuasif, « il est vraiment important pour le Dr Still d’avoir à l’avance toute information vous concernant. » « Je pense que cela ne concerne que le Dr Still », rétorqua Freeman en commençant à grommeler. « Mais, monsieur… reprit » l’infirmière d’un ton plus sévère. Oubliant ses manières citadines et reprenant le ton qui colle à ses mains de fermier, Freeman haussa la voix, à la limite de l’agressivité, et insista : « Je sais ce que je dis, mademoiselle, et ma décision est ferme… Je préfère voir cela directement avec le Dr Still ! » L’infirmière répondit alors timidement : « Très bien, comme vous voudrez. » Elle invita le patient à se déshabiller derrière le rideau et à troquer ses vêtements de ville contre le peignoir d’examen accroché au portemanteau. Puis, elle se retourna, fit retentir la sonnette de service, et se dirigea vers la porte. Freeman, désormais en sueur, s’assit dans un silence nerveux pour ce qui lui parut durer une heure. Après quelques minutes, le Dr Still, mince, élancé, 1,80 mètre, du même âge que le patient, entra. « Bonjour. M. Freeman, à ce que j’ai entendu. » « Bonjour, docteur. Oui. Freeman, John Freeman. » Still s’assit au bureau, frotta une barbe hirsute en examinant rapidement les notes de l’infirmière. « Bon, voyons ça… La hanche, le dos, hum… » Le docteur marqua une pause et examina l’homme qui lui faisait face. Freeman fut impressionné par le regard pénétrant et puissant de ces yeux gris. « Bien. D’après ce que je vois, ça a commencé par une douleur dans la jambe gauche conséquente d’une chute il y a quelques années. Mais il y a plus dans votre âme, l’ami. Qu’est-ce qui vous perturbe ainsi ? » Freeman attendait ce moment depuis si longtemps qu’il se retrouva désorienté, ne sachant par où commencer. Évidemment, il y avait la douleur, la frustration de la jeunesse et de la virilité perdues, mais plus profonde encore, une plaie bouillonnante. « Docteur, j’ai effectivement besoin d’aide concernant ma jambe, mais il y a un autre problème antérieur à évoquer, une autre blessure à traiter avant ma jambe. » « De quoi s’agit-il, l’ami ? » « Avant de m’appeler l’ami, vous devez savoir que nous nous sommes déjà rencontrés. C’était à Little Blue. Vous combattiez Price*. » Le temps s’arrêta un instant et chacun des deux hommes se retira dans ses pensées. Ils repartirent dans leur jeunesse, trente années en arrière. Little Blue, une rivière boueuse au sud-ouest de Westport, au sud de Kansas City, côté Missouri. Still se rappelait cette journée. Son unité, la 21e milice du Kansas, avait été appelée en renfort pour aider le général de l’Union Totten à rassembler une armée de 35 000 hommes afin d’affronter Price*, le général des Confédérés. Avant cela, les voisins abolitionnistes de Still s’étaient plus ou moins organisés sous la bannière de James Lane* et avaient essentiellement servi pour des états d’alerte, des intimidations défensives sur la majorité des voisins pro-esclavagistes et pour répondre à la tactique de guérilla instaurée par l’armée de Quantrell, particulièrement après la mise à sac de Lawrence, une communauté proche et bastion abolitionniste. Bien que le 36e parallèle (la frontière Sud du Missouri) ait été établi comme la limite septentrionale du Sud esclavagiste, le Missouri fut ultérieurement, en 1820, admis au sein de l’Union en tant qu’État esclavagiste, un compromis mis en place pour contrebalancer l’admission du Maine, un État non esclavagiste. En 1855, le décret du Kansas-Nebraska abolit l’inviolabilité du 36e parallèle, ouvrant les territoires du Nord à l’esclavage. En 1862, il était encore en vigueur. Les colons des deux bords, pro-esclavagistes et abolitionnistes, s’étaient engagés par anticipation, espérant que la politique pencherait de leur côté. Les tensions s’exacerbèrent. Les heurts entre voisins le long de la ligne Missouri-Kansas devinrent fréquents et le travail quotidien exigeait beaucoup de vigilance. Still se rappelait bien des moments difficiles qui ont suivi l’intrusion d’unités confédérées s’entrainant dans les bois. Un tourbillon de tendances idéologiques, politiques et pratiques était chauffé à blanc par la ferveur religieuse. Des prêcheurs comme John Brown et Henry Ward Beecher poussèrent la minorité abolitionniste à la croisade. Beecher alla même jusqu’à prêcher pour lever des fonds en vue de l’achat de fusils, que l’on appela Bibles de Beecher. Brown poussa parents et voisins à s’armer pour se battre les uns contre les autres. De son père Abraham Still, prêcheur méthodiste itinérant, Still avait reçu “l’aspiration” à des valeurs plus élevées incluant la liberté pour toutes les créatures de Dieu. Les convictions de Still père l’avaient rendu très impopulaire au sein de la majorité de sa circonscription méthodiste, ce qui l’avait obligé, pour des raisons de sécurité, à déménager à Baldwin, dans le Kansas, dont la communauté épousait davantage ses vues. Cependant, la sécurité était toute relative. Missouri et Kansas devinrent un échiquier où se jouaient des intérêts de politique nationale. Les côlons de la prairie étant des hommes de caractère, d’endurance et de conviction, les passions s’enflammèrent des deux côtés. William Clarke Quantrell, suivant la volonté de la majorité au Kansas, se mit en campagne et en aout 1855, incendia et pilla la communauté libre de Lawrence, juste au nord-est de Baldwin. Brown organisa une riposte et ses partisans massacrèrent des familles pro-esclavagistes le long de Pottawatomie Creek, chassant dans la nuit les habitants non armés et les molestant avec des sabres de cavalerie. Telle fut cette époque. Les blessures guérissaient lentement et des années durant, beaucoup d’hommes se tordaient encore de douleur au cours de la nuit, incapables d’exprimer leurs souvenirs inquiétants à ceux qui reposaient à leur côté. Still et Freeman continuaient tous deux à chercher le regard de l’autre, reconnaissant la froide discipline de la mémoire refoulée. Still avait été nommé chef de groupe et assistant-chirurgien. Son détachement de volontaires, plus habitué à engager de petites unités, prit l’ascendant sur l’ennemi en le pressant immédiatement devant lui, mais ce faisant, ils se retrouvèrent très en arrière de la ligne de front du gros de l’armée confédérée en retraite. Ils étaient coupés du corps principal des forces de l’Union. Le combat faisait rage et Drew et sa mule esquivaient les balles qui les frôlaient. Sa veste était trouée en plusieurs endroits, mais la chair n’était pas atteinte. Cependant, par déférence, chance ou maladresse, son adversaire atteignit la mule au lieu du cavalier et quand l’animal tomba, il roula en immobilisant Drew sous lui. Alors qu’il gisait dans la douleur et à moitié inconscient, il sut qu’il n’était pas en position de se défendre. Ses compagnons l’avaient laissé pour mort et c’est sans doute ce qui allait lui arriver. Mais lutter pendant cet échange de plomb attirerait certainement l’attention de quelque lame ou balle. En état de choc et en désespoir de décision, Drew perdit progressivement connaissance, dérivant hors du temps.
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