II - Un matin doré

2488 Words
II UN MATIN DORÉLes rayons du soleil matinal traversaient le tamis de la frondaison. Bien que connu du jeune Drew Still, âgé de sept ans, ce sentier des bois de Virginie lui paraissait presque surréaliste ce matin-là. Une légère brume persistait, diffusant la lumière et donnant à l’air de la forêt une délicate fraicheur. Tout semblait différent, magique. Émerveillé, le garçon admirait la beauté et la sérénité de ce paysage. Quelle somptueuse création ! À n’en pas douter, c’était l’œuvre d’un Créateur particulièrement sage et généreux. Il s’engagea dans le sentier s’enfonçant dans le vallon et menant au petit ruisseau qui coulait en contrebas, sous l’arête rocheuse. De nouveaux sentiments naquirent en lui. Pourtant, c’était un sentier qu’il avait souvent emprunté avec ses frères Edward et James. C’était un mélange de peur et de l’appréhension, peut-être aussi d’inconnu. La peur était bien réelle. Des ours, des lynx, des couguars, même, rôdaient dans les parages. Mais quelque chose le poussait à continuer. Il y avait aussi la rencontre possible avec des chasseurs indigènes. La famille Still et ses voisins des alentours de Jonesville partageaient le domaine forestier avec les Cherokees. Dans le sillage d’explorateurs et de “grands chasseurs” comme Daniel Boone et Bigfoot Spencer s’était créée, en 1775, la Piste sauvage (1) conduisant vers l’ouest. Le territoire indien avait été annexé sans aucune contrepartie. La communauté autour de Jonesville recevait la plupart de ses informations par les voyageurs de la piste, cheminant vers le col du Cumberland et qui s’arrêtaient pour se reposer et s’approvisionner. Depuis les conflits d’il y a quarante ans, les peuplades autochtones se montraient plutôt tolérantes, mais l’agitation grandissait depuis le vote de l’Indian Removal Act en 1830 (2). On ne savait pas encore que cette piste essentielle serait appelée plus tard la Piste des Larmes (3). Mais un enfant de sept ans n’a que faire de ces préoccupations d’adultes. La curiosité et le ravissement que suscitent la beauté et le silence environnants le stimulaient. Habituellement, les excursions en forêt étaient planifiées et se faisaient en famille, mais ce matin, c’était spontané. Il voulait aller de l’avant et explorer. Il avançait avec précaution, les sens en alerte. Tout en avançant sur le chemin bien tracé, ses doigts s’accrochaient aux feuillages. Soudain, Drew sentit couler sur son épaule une douche de copeaux de coques de noix, trahissant la présence d’un écureuil gris qui agitait l’extrémité d’une petite branche avec sa queue, tout en croquant une noix de pécan mure. Drew pouvait sentir l’odeur de gingembre de l’écale décortiquée. Ce discret bruit de feuilles au-dessus de sa tête trahit la position du fourrageur poilu. S’il avait été à l’affut, armé de son fusil, l’écureuil se serait transformé en repas. Drew bougea, ce qui fit crisser des feuilles sèches sous son pied. L’écureuil sursauta et s’enfuit, gagnant un perchoir plus élevé et plus sûr. Ressentant l’intrusion, un geai appela ses compagnons qui lui répondirent et s’envolèrent vers la clairière, distrayant le garçon. Puis le silence. Les choses les plus simples semblaient merveilleuses ce matin. La queue de l’écureuil lui était bien utile pour monter aux arbres. Drew en était jaloux. Pour lui, monter aux arbres était difficile. À ce niveau, l’écureuil était vraiment avantagé. Le geai avait des ailes. Drew avait eu entre les mains la chair de chacun de ces animaux après qu’ils aient apparu dans la mire de son fusil. Si différents vivants et morts. De la fourrure et des plumes, ça change assurément. Les os, quasiment les mêmes, mais adaptés à la besogne et à l’ouvrage. Chacun semblait refléter différentes fantaisies d’un même Créateur, ô combien astucieux ! Drew atteignit le ruisseau, mais resta sur le versant escarpé. Il désirait se rendre au lieu de rencontre secret sur la corniche, près du pont naturel. Il suivit le ruisseau qui murmurait gentiment sur les rochers à travers le tunnel des broussailles verdoyantes. Plus loin s’étendaient le vaste étang et au-delà, le merveilleux pont de pierre naturelle. Drew s’assit sur un rocher moussu et apprécia la fraicheur et l’écho lointain de la grive des bois. Avec un bâton, il agita la surface réfléchissante de l’étang et remua quelques pierres au fond du ruisseau, expulsant une écrevisse qui se propulsa de refuge en refuge. Dans le profond calme matinal, les flancs du vallon renvoyaient le roulement des pierres et le bruit des éclaboussures. Finalement, il atteignit le pont, tunnel naturel de roche calcaire, et s’assit à l’ombre de la vaste grotte. Les eaux ruisselantes avaient ciselé dans la roche de curieuses formes, luisant dans la pénombre, à l’entrée du monde souterrain. Par-dessus le flot ruisselant, ses frères lui racontaient les aventures et les exploits d’Indiens, récits tout droit sortis de l’imagination débridée d’enfants. Quelque chose de mystérieux se dégageait de cet endroit. Ce matin, dans sa rêverie, l’extérieur devint bientôt indiscernable de l’intérieur et la chaleur du soleil se mêla à la chaleur de la magnificence et de l’émerveillement qui l’emplissaient. Il entama un laïus pour remercier le Créateur pour tous Ses présents, ce monde, lui-même, sa famille. Drew se leva et descendit le sentier par une boucle qui finalement, le ramènerait à la ferme, au sommet de la colline rocheuse. Tout en s’enfonçant plus profondément dans la forêt, il réfléchissait sur leur vie : les absences de son père, engagé dans “le Monde”, les contacts avec les indigènes, la difficulté de l’apprentissage scolaire, sous la férule du professeur “Spankenberg (4)”. La vie était rude ; lorsqu’il était à la maison, Drew devait s’acquitter de sa kyrielle de corvées : biner, nourrir les volailles, étriller le cheval. En contribuant ainsi pour la famille, il savait que, comme l’écureuil, il préparait la venue de l’hiver. Il s’inquiétait des propos entendus dans plusieurs familles et qui parlaient de déménagement. Il se demandait pour combien de temps ces bois seraient encore son foyer. La vallée s’étendant entre les montagnes fournissait l’étendue de terre la plus plate de la région, mais la finesse du limon recouvrant les affleurements calcaires rendait problématique l’obtention de bonnes récoltes. Ses propres parents avaient évoqué la possibilité de partir pour le Missouri, quelque part vers l’ouest. Il se demandait si dans cette région, il y avait des écureuils, des lapins, des dindons et des cerfs. Drew se trouvait très bien dans son monde, en Virginie, le monde de la Nature qui lui parlait d’ordre et de beauté, de sagesse bienveillante. C’est ce qu’il connaissait. Il lui donnait le sens d’un lieu, d’une connexion. Il lui promettait plein de choses à apprendre. Mais dans l’immédiat, il terminait sa promenade et, grimpant vers la crête, laissant les bois, il rejoignit la clairière de la ferme. « Pa ! » À la surprise de Drew, Abram Still parut au coin de la courbe du coteau, se dirigeant d’un galop tranquille vers la maison. « Tu es en avance d’une semaine ! Comme je suis content de te voir. » Ma lâcha son linge dans la bassine sous le porche et courut à la rencontre de son époux. Abram mit pied à terre pour amener son cheval à l’attache. Tendant les rênes à Drew, il répondit à l’étreinte de son épouse et tapota la tête de son plus jeune enfant. « Vous avez bien aidé votre mère ? Martha, ils t’ont bien aidée à la cuisine ? James, la propriété est en ordre ? Vous et ce lieu êtes surement prisés par les yeux fatigués. La route décharge son fardeau sur un homme, sur son esprit, vous savez, et il n’est jamais certain de ce que les kilomètres et le jour lui réservent. Mais les gens ont été gentils et mon voyage s’est bien passé. Drew, tu m’as l’air en forme. Tu as réussi à protéger les poules de la fouine ? Tu as aidé tes frères à gratter les racines de ce maïs ? » « Tout va bien, Pa. On a seulement perdu une poule à cause des petites brutes du troupeau ; ils l’ont becquetée, c’est comme ça qu’ils ont fait. La fouine n’a rien pris. On a ramassé suffisamment d’œufs pour en vendre quelques-uns. On a récupéré quatre dollars ! » « Le seigneur a été bon pour nous cette année à la ferme. Sur la route, il m’a protégé des barbares et des intempéries. Prions le Seigneur. Maintenant, y aurait-il de quoi manger par ici pour un homme affamé ? » « Entre donc, je vais te préparer un bon souper », répondit Martha. « Merci, chérie, j’ai une faim de loup. » Le crépuscule assombrissant les coins de la pièce, les lampes furent allumées et la famille se rassembla autour du père pour l’écouter raconter ses aventures de la piste. Drew était accroché au coude de son père, attendant qu’il parle. Il ne connaissait pas la presse. Malgré la lassitude, le père dut chercher dans son souvenir ce qu’il allait raconter et comment il allait le faire. Drew savait que son père ne disait pas tout pour ne pas effrayer les siens. Tous ressentaient cela. « Un soir, je dois admettre que j’ai eu vraiment peur. Il était tard et j’ai dû calmer le cheval pour lui faire traverser la rivière afin de camper sur l’autre rive. Nous nous retrouvâmes de l’autre côté, tous deux trempés et fatigués et alors que j’allumai un feu, j’entendis hurler un loup. Il n’y a jamais de loup par ici. » Drew écarquilla les yeux, suspendu à la moindre parole de son père. Abram poursuivit. « J’étais effrayé. Oui, j’avais peur, mais j’avais la foi. Je savais que les loups n’aiment pas le feu. J’allumai alors et entretins quatre feux pour créer un périmètre de protection. Puis, j’entonnai On Jordon’s bank (5), aussi fort que je pus. Nul besoin de préciser que la nuit me parut fort longue. Qui des bêtes ou de moi serait le plus têtu ? Plus les loups hurlaient, plus je chantais fort. Enfin, le Bon Dieu fit poindre la lumière de l’aube, avant que je ne sois complètement épuisé. Nous chevauchâmes quelques heures et trouvâmes un asile et un peu de repos auprès d’une famille de vieille connaissance. » « Oh, Pa, si de telles choses doivent être endurées », s’écria Ma à moitié sérieuse, « épargne-nous les détails ! » « Ma foi », poursuivit Abram, « les garçons doivent apprendre les choses concernant la réalité de la foi, mais pas uniquement dans les livres, fût-ce le Grand Livre. Ils doivent apprendre qu’il faut vivre avec la foi. Elle nous emplit, nous dépasse. » Il dirigea son regard vers Andrew. « Drew, un homme doit vivre ses convictions. Il n’y a pas d’autre chemin. La vie est trop courte. » Il s’arrêta un moment, plongé dans ses pensées. « Je sais que bien des gens alentour considèrent mon prêche itinérant comme un abandon. Je sais que cela vous impose une charge de travail supplémentaire. Je le sais, mais je dois le faire ; c’est ma vocation. Il y a en moi une voix persistante qui ne se tait jamais. Elle dit que le monde que nous voyons, que cette vie de labeur et de tracas, n’est pas ce qu’elle semble. Il y a plus. Il y a de l’espoir, il y a un au-delà et notre Sauveur nous montre le chemin. Il me l’a montré d’une manière aussi claire que le jour. Il me pousse à le partager avec d’autres. De plus, lorsque je chevauche, je peux apporter de l’aide au corps aussi bien qu’à l’âme, comme nous l’a suggéré John Wesley*. » « Un homme peut ignorer sa voix intérieure », poursuivit Pa, « mais dans ce cas, il meurt avant son heure et ne devient que l’ombre de lui-même. Beaucoup n’entendent jamais cette voix. Ils sont encore à naitre et vivent une vie futile. Drew, nous n’avons pas tous le même chemin, mais tu dois suivre cette voix intérieure. La vérité est trop précieuse pour être ignorée. Cette voix et la grâce qui l’accompagne, elle est à l’homme ce que la pluie est au maïs. Elle nous nourrit, elle est la vie elle-même. Le danger et l’adversité ne sont rien face à l’appel de cette voix intérieure. » Abram entoura son jeune fils de son bras. Drew s’inclina vers lui, timidement. Le père continua : « Je te vois dans les bois et les champs. Une partie de ton esprit est toujours en éveil, cherchant le comment et le pourquoi des choses. Tu lis la Nature, comme un livre. Cela te servira beaucoup. » « Un homme doit déchiffrer la sagesse du Créateur, dans la Nature, dans les fleuves, dans les bois et dans les montagnes, et trouver sa place. Si tu restes sincère envers toi-même et fidèle à ta voix intérieure, tu t’en sortiras bien. Tu parviendras à quelque chose et tu aideras les autres. Je sais que cela s’avèrera. Maintenant, viens, levons-nous et montre-moi ton cheptel. Merci, Ma, ton diner fut royal. » « Tant mieux, ça a été un plaisir. Je suis heureuse que tu l’aies apprécié. » Martha entoura de ses bras le cou de son époux. « Tu sais, tu es mon prince. Mais je m’inquiète pour toi. » Pa déposa un b****r sur la joue de son épouse et changea d’attitude. « Je voulais parler de ça plus tard, mais j’ai besoin de le dire maintenant pour me soulager d’un poids. Comme tu le sais, l’église (6) envisage d’ouvrir une nouvelle école, meilleure et mieux adaptée, à New Market, dans le Tennessee. Elle s’appellera Séminaire de Holton (7). Le directoire du congrès m’a demandé si je désirais participer au comité chargé de sa création. J’envisage sérieusement cette opportunité. Si nous faisons ce choix, cela impliquera un déménagement, mais aussi une meilleure instruction pour les enfants et peut-être moins de temps à chevaucher pour moi. Je serais davantage à la maison. » Ma écoutait très attentivement : « Déménager ? Nous avions évoqué l’idée de déménager un jour vers l’ouest, mais… un jour, pas tout de suite. » « Je sais que ce n’est pas aussi simple que ça. Nous en reparlerons. Je n’ai pas rendu de décision. J’ai jusqu’à la fin du mois. Prions pour cela. Allez, Drew, montre-moi la bassecour. » 1 Wilderness Road : En 1775, pour la compagnie Transylvanienne, Daniel Boone, traça une piste qui allait de Fort Chiswell, en Virginie vers le centre du Kentucky en passant à travers le col du Cumberland. On l’appela Piste Sauvage et pendant plus de 50 ans, elle fut le principal chemin utilisé par les colons pour atteindre le Kentucky. Elle fut ultérieurement prolongée pour suivre l’avancée des colons et atteindre les chutes de l’Ohio, à Louisville. La Piste Sauvage était escarpée et accidentée et ne pouvait être empruntée qu’à pied ou à cheval. Pourtant, des milliers de personnes l’utilisèrent. En 1792, la nouvelle législature du Kentucky libéra des fonds pour son amélioration. En 1796 une route nettement améliorée, permettant le passage de fourgons et de charriots et la circulation par tous les temps fut ouverte. La piste fut abandonnée vers 1840. Les routes actuelles suivent en grande partie son tracé 2 Indian Removal Act : Loi sur le déplacement des Indiens. Loi américaine datant du 26 mai 1830, proposée par le président Andrew Jackson et ordonnant la déportation des Indiens d’Amérique vivant dans les territoires compris entre les treize États fondateurs et le Mississippi, vers un territoire situé à l’ouest de ce fleuve. Elle concernait 60 000 indiens d’Amérique. 3 La Piste des Larmes : l’Indian Removal Act aboutit à une véritable déportation des Indiens, menée par l’armée américaine, avec rassemblements préliminaires dans des forts, concentration dans de vastes camps et convoyage. Particulièrement brutale, cette déportation s’effectua à marches forcées. Des milliers d’Indiens périrent au long du parcours, notamment dans la tribu des Indiens Cherokees, ce qui conduisit à appeler cette piste la Piste des Larmes. 4 Dans Autobiographie, (p. 23) Still écrit qu’il fut enseigné par une personne brutale, nommé Vandeburgh. Dans Naissance de l’ostéopathie, Carol Trowbridge (p. 37) dit que plus tard, Andrew l’appela professeur « Spank-him-berg », jeu de mots difficilement traduisible reposant sur to spank, “donner la fessée” et sur berg, diminutif d’iceberg pour froid. 5 On Jordon’s bank, hymne des églises primitives traduit en anglais vers la fin du XVIIe siècle. 6 Il s’agit du directoire de l’Église méthodiste. 7 Le Holton (ou Holston) est une région entourée de hautes montagnes qui coupe à travers plusieurs frontières d’États et inclut des parties de la Virginie, de la Caroline du Nord, de la Caroline du Sud, du Tennessee et de la Géorgie.
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