Prague, Forêt de Šárka – 14 ans plus tôt
Le soleil se couchait sur la forêt, teignant les arbres de rouge et d’or. Élara aimait ce moment, juste avant la nuit, quand le monde hésitait entre jour et obscurité. À treize ans, elle connaissait déjà chaque sentier, chaque clairière de ce territoire. C’était chez elle. Chez eux.
« Élara ! Attention ! »
La voix de Liora la tira de ses pensées. Sa petite sœur, quatre ans à peine, riait en courant vers elle, les bras tendus. Élara la rattrapa et la fit tourner dans les airs.
« Encore ! Encore ! » supplia Liora, ses yeux dorés brillant de joie.
« Papa va nous gronder si on rentre en retard pour le dîner », dit Élara, mais elle fit tourner sa sœur une fois de plus.
Soudain, un hurlement déchira le crépuscule.
Élara se figea, ses poils se hérissant sur ses bras alors qu’une onde de froid soudaine balayait la forêt. Tous ses sens étaient en alerte. Ce n’était pas un hurlement de joie ou d’appel. C’était de la terreur pure. Liora se cramponna à elle, soudain silencieuse.
Leur père surgit des arbres à une vitesse surhumaine, Damian, leur frère de dix-neuf ans, sur ses talons. Le visage de leur père était déformé par la panique, quelque chose qu’Élara n’avait jamais vu auparavant.
« Papa ? » murmura-t-elle.
« Allez-vous cachez… Vite ! » hurla-t-il en arrachant Liora de ses bras. « Maintenant ! Et ne sortez pas quoi qu’il arrive ! »
« Mais qu’est-ce que… »
« MAINTENANT ! »
Damian récupéra vivement sa petite sœur des bras de leur père, saisit Élara par l’autre bras et l’entraîna vers la cachette secrète, une grotte dissimulée sous des racines enchevêtrées. Élara courut, le cœur battant à tout rompre, Liora serrée dans les bras de leur grand frère à côté d’elle.
Puis elle la vit. Sa mère. Allongée dans une mare de sang, la gorge ouverte, les yeux vides fixant le ciel qui s’assombrissait. L’odeur métallique et chaude du sang frappa Élara au visage, une odeur qu’elle n’oublierait jamais.
Le hurlement d’Élara mourut dans sa gorge. Le temps sembla s’arrêter.
« Ne regarde pas ! » Damian la tira en avant, mais c’était trop tard. L’image était gravée dans son esprit pour toujours.
Des cris éclatèrent partout autour d’eux. Les hurlements de sa meute. Ses oncles, ses tantes, ses cousins. Tous en train de mourir. En train d’être massacré.
Une silhouette jaillit de l’obscurité devant eux.
Pâle. Si pâle que sa peau semblait luire dans la pénombre. Des yeux rouges comme le sang. Des crocs brillants. Un vampire.
« COOOOOURS ! » hurla Damian en poussant Élara derrière lui.
Le vampire fut sur lui en un éclair. Élara entendit le craquement horrible, vit le sang de son frère jaillir en arc de cercle. Damian s’effondra, les yeux écarquillés de surprise.
« DAMIAAAAAAAAAN ! » Le cri d’Élara déchira la nuit.
Le vampire se tourna vers elle. Sourit. Un sourire terrible, affamé.
Elle tenta de courir. Ses jambes ne répondirent pas.
La créature arrive sur elle en une fraction de seconde. Des doigts glacés saisirent sa gorge. La douleur explosa dans son cou alors que des crocs perçaient sa peau.
Le monde bascula. Elle tomba.
Allongée sur le sol couvert de feuilles mortes, Élara ne pouvait plus bouger. Son sang coulait, chaud et poisseux, trempant sa chemise. Elle sentait sa vie s’écouler goutte à goutte.
Mais ses yeux fonctionnaient encore. Et elle vit tout.
Les vampires massacraient sa meute. Un, deux, cinq, dix. Elle cessa de compter. Ses oncles luttaient sans leur forme de loup, mais les créatures étaient trop rapides, trop fortes. Un par un, ils tombaient.
Son père se battait comme un démon. Mais même lui, l’Alpha, ne pouvait rien contre tant d’ennemis.
Elara vit sa sœur sous le corps de son frère, dans un dernier reflexe il avait pu protéger sa sœur de son corps. Mais sous le corps d’un adolescent de 19 ans le petit corps de Liora était écrasé sous son poids.
« Li… Lio… ra… » murmura Élara, la voix à peine audible.
Elle voulait se lever. Sauver sa petite sœur. Mais son corps refusait d’obéir. Le froid l’envahissait, remontant de ses orteils jusqu’à son cœur.
Les cris s’estompèrent. Un par un. Jusqu’au silence. Un silence terrible, lourd, définitif.
Les dernières choses qu’Élara vit avant de sombrer dans l’inconscience furent les yeux terrorisés de Liora et le sourire cruel d’un vampire au-dessus du corps sans vie de son père.
Puis tout devint noir.