Lord Valerius

1415 Words
Le message était arrivé au lever du soleil. Un simple carton noir glissé sous la porte du loft de Cassian. Pas d’enveloppe. Pas de cachet. Juste une écriture élégante tracée à l’encre argentée : The Crimson Lounge. 22h. — V. Cassian avait contemplé le carton pendant de longues minutes, debout près de la fenêtre alors que l’aube commençait à teinter le ciel. Il savait qui avait envoyé ça. Lord Valerius. Le plus jeune membre du Cercle Intérieur. Six cents ans d’arrogance condensée dans un corps immortel. Cassian l’avait croisé plusieurs fois au cours de ses deux siècles au Conseil. Valerius était tout ce que Cassian méprisait : cruel par plaisir, ambitieux sans vision, et convaincu que l’âge faisait la puissance. Et maintenant, il était à Prague et ce n’était pas bon signe. Pas plus que la présence de Katerina Volkov. The Crimson Lounge occupait les sous-sols d’un immeuble du XIXe siècle à Vinohrady, en plein territoire vampire. De l’extérieur, rien ne le distinguait. Pas d’enseigne. Pas de lumière. Juste une porte noire au fond d’une impasse. Cassian descendit l’escalier de pierre qui s’enfonçait dans les entrailles de Prague. L’odeur caractéristique lui parvint avant même qu’il n’atteigne le bas : sang frais, alcool fort, et ce parfum âcre des vampires anciens qui avaient cessé de faire semblant d’être humains. La porte s’ouvrit avant qu’il ne frappe. Un videur vampire d’une cinquantaine d’années, trapu, regard mort le jaugea une seconde puis s’écarta. « Il t’attend. » Cassian entra. L’intérieur du Crimson Lounge était exactement ce qu’on pouvait attendre d’un bar vampire haut de gamme. Éclairage tamisé. Banquettes de cuir rouge sang. Lustres en cristal qui avaient probablement appartenu à un palais avant d’être récupérés. Une douzaine de vampires dispersés dans la salle, sirotant des verres opaques en discutant à voix basse. Tous se turent quand Cassian entra. Tous le reconnurent. Le renégat. Le traître. Le premier qui avait osé quitter le Conseil. Cassian ignora leurs regards et traversa la salle d’un pas mesuré. Valerius l’attendait au fond, installé dans un box privé comme un roi sur son trône. Lord Valerius n’était pas grand. Un mètre soixante-quinze tout au plus. Mais sa présence compensait largement. Cheveux blonds presque blancs, qu’il laissait tomber sur ses épaules. Traits aristocratiques d’une beauté glaciale. Yeux d’un bleu si pâle qu’ils semblaient presque transparents. Costume blanc impeccable, comme s’il revenait d’un gala et non d’une réunion pour parler de meurtre et de trahison. Il souriait. Cassian détestait ce sourire. « Cassian Noire. » Valerius fit un geste élégant vers la banquette en face de lui. « Assieds-toi. » « Je préfère rester debout. » Le sourire de Valerius s’élargit. « Toujours aussi obstiné. Comme c’est touchant. » Il claqua des doigts. Une serveuse vampire apparut, déposa deux verres sur la table. Du sang, récent et encore tiède. « Merci... Mais... Je n’ai pas soif », dit Cassian. « Comme c'est dommage. C’est du O négatif. Ton préféré, si je me souviens bien. » Cassian ne bougea pas. Valerius soupira théâtralement et repoussa les verres. « Très bien.... Alors soyons directs. » Il croisa les jambes, parfaitement à l’aise. « Le Cercle t’envoie un message. » « Je m’en doutais. » « Reste loin de la louve. » Silence. Cassian soutint le regard de Valerius sans ciller. « Sinon quoi ? » Valerius rit. Un son cristallin, presque musical. Complètement dénué de chaleur. « Tu vois, ça Katerina m’avait prévenu. Elle m’a dit : « Valerius, il refusera. Il joue encore au héros. » Et j’ai répondu : « Non, Cassian est plus intelligent que ça. Il a survécu trois siècles. Il sait reconnaître une cause perdue. » Il se pencha en avant, les coudes sur la table. « Mais elle avait raison. Tu es tellement pathétique. » Cassian ne broncha pas. « Tu as terminé ? » « Euh… Pas tout à fait. » Valerius sortit un mince dossier de sous la table et le poussa vers Cassian. « Tu veux jouer au justicier ? Parfait. Mais sache à quoi tu t’opposes. » Cassian ouvrit le dossier. Des photos. Récentes. Prises ces dernières semaines. Élara sortant de Pack Fitness. Liora marchant dans une rue de Žižkov. Viktor entrant dans une boucherie. Les douze membres de la meute d’Élara, photographiés à leur insu. La rage monta en Cassian, froide et contrôlée. « Si jamais vous l'a touché... Je te tuerai. » Valerius éclata de rire. « Toi ? Me tuer ? Cassian, tu as trois cent quarante ans. Moi, six cents. Tu es un renégat affaibli qui boit du sang en sachet. Moi, je me nourris comme un dieu. » Il se leva, contourna la table avec une fluidité presque hypnotique. « Tu ne fais pas le poids. » En un éclair, il fut sur Cassian. Sa main se referma sur la gorge du renégat, le soulevant sans effort apparent. Cassian tenta de se dégager, mais la poigne de Valerius était comme de l’acier. « Tu vois ? » murmura Valerius, son visage à quelques centimètres de celui de Cassian. « Pathétique. » Il le relâcha brutalement. Cassian s’effondra à genoux, toussant. Valerius rajusta ses manchettes, imperturbable. « Le Cercle te donne une dernière chance. Abandonne Élara Brennan. Quitte Prague. Disparais. Et peut-être… peut-être nous t’oublierons. » Cassian se redressa lentement. « Va te faire foutre. » Le sourire de Valerius disparut. « Très bien. » Il retourna s’asseoir, comme si de rien n’était. « Alors laisse-moi t’expliquer comment ça va se passer. » Il croisa les mains sur la table. « Dans les prochains jours, l’hybride va tuer de nouveau. Probablement plusieurs personnes. Le Traité sera définitivement rompu. Les meutes et les clans s’entretueront. » Il sourit. « Et pendant que cette ville brûlera, nous prendrons Élara Brennan et sa petite sœur. Vivantes. Nous les ramènerons au laboratoire. Nous extrairons tout leur sang. Goutte par goutte. Jusqu’à ce qu’il ne reste rien. » Cassian sentit ses crocs sortir malgré lui. Valerius continua, imperturbable. « Et toi, Cassian, tu regarderas. Comme tu as regardé… Comment elle s’appelait déjà… Ah Isabeau. » Cassian fut sur lui en une fraction de seconde. Il plaqua Valerius contre le mur, main à sa gorge, crocs découverts. Mais Valerius ne cilla même pas. Il sourit. « Vas-y. Tue-moi. Mais avant, tu devrais regarder autour de toi. » Cassian jeta un regard autour de lui. Les vampires du bar s’étaient levés, encerclant le box. Une dizaine. Tous fixaient Cassian avec une attention mortelle. « Tu ne sortiras pas d’ici vivant », murmura Valerius. « Et la louve mourra en sachant que tu nous la livré. » Cassian serra plus fort. Pendant quelques secondes supplémentaires, puis il relâcha Valerius et recula. Valerius rajusta son col, parfaitement calme. « Sage décision. » Il fit un geste négligent. Les vampires se rassirent. « Maintenant, sors de mon bar. Et réfléchis bien à ton prochain choix. Parce que ce sera le dernier. » Cassian tourna les talons et sortit sans un mot. Derrière lui, le rire de Valerius résonna dans le bar. Cassian ne s’arrêta qu’une fois dehors, dans l’impasse déserte. Il s’appuya contre le mur de briques froides, inspirant profondément. Valerius avait raison sur un point : Cassian était affaibli. Cinq ans sans Conseil. Cinq ans à vivre comme un ermite. Des années à se nourrir de sang conservé. Il ne faisait plus le poids contre les Anciens. Valerius aurait pu le tuer facilement. Mais il ne pouvait pas abandonner Élara. Il sortit son téléphone et composa. « Thomas. » « Cassian ? Qu’est-ce qui se passe ? » « Valerius est à Prague. » Silence à l’autre bout. « m***e ! » « Il menace directement les louves originelles. Le Cercle sait tout. Leurs visages. Leurs adresses. Tout. » « Le cercle est trop puissant… Si c’est le cas, voudrait peut-être mieux se faire distrait quelques temps. » « Non... Si jamais le conseil met la main sur eux, plus personne ne sera à l’abris. Rassemble tous les dissidents. Arme-toi. Et attends mon signal. Ça risque de devenir v*****t très bientôt. » « Compris. » Cassian raccrocha. Il leva les yeux vers le ciel nocturne. Quelque part, Élara dormait peut-être ou patrouillait ou encore s’entraînait inconsciente que le Cercle Intérieur avait posé ses yeux sur elle et sa sœur. Cassian se redressa et marcha vers Žižkov. Il pensa qu'il devrait peut-être lui dire que la menace sur elle était bien plus présente qu’il ne le pensait. Avant qu’il ne soit trop tard.
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