La boutique d’Arnošt Dvorak ne ressemblait à rien d’autre à Prague.
Coincée entre une boulangerie fermée depuis des années et un antiquaire qui n’ouvrait jamais, elle se fondait dans la ruelle sombre de Staré Město comme une ombre oubliée. Pas d’enseigne criarde. Pas de vitrine attrayante. Juste une porte en bois noirci par le temps et une plaque de cuivre ternie gravée en tchèque ancien : Knihkupectví : Librairie.
Élara s’arrêta devant, inspectant l’endroit avec appréhension. Cela faisait trois ans depuis qu’Arnošt l’avait retrouvé à Pack Fitness pour la remercier d’avoir sauvé son petit-fils de la soif d’un vampire.
« J’ai une dette envers toi », avait-il dit ce jour-là.
Elle venait réclamer ce service. Elle frappa d’abord, mais rien. Silence. Puis elle poussa la porte. Une clochette rouillée tinta faiblement.
L’intérieur était un chaos organisé. Des étagères montant jusqu’au plafond, ployant sous le poids de vieux livres poussiéreux, de fioles de verre coloré, d’objets dont elle ne voulait même pas connaître l’usage. Des bougies brûlaient partout, projetant des ombres dansantes. L’air était saturé d’encens, de parchemin brûlé, et de quelque chose de plus profond. De la magie, brute et indisciplinée.
« C’est fermé », grommela une voix depuis l’arrière-boutique.
Élara avança prudemment entre les étagères encombrées.
« Arnošt. C’est moi. »
Un silence. Puis des pas traînants.
Un homme émergea de derrière un rideau de perles noires. Grand, maigre, cheveux blancs argentés attachés en une queue basse. Ses yeux gris perçants la reconnurent immédiatement, et son expression grincheuse se teinta d’une surprise mal dissimulée.
« Loug garou. »
« Bonsoir à toi aussi. »
Il grogna, s’approchant du comptoir encombré de crânes d’animaux et de flacons.
« Trois ans déjà. Et te voilà. » Il s’affala sur un tabouret. « Laisse-moi deviner. Tu as des problèmes. »
« Tout le monde a des problèmes en ce moment. »
« Oui, eh bien, tout le monde n’a pas sauvé mon petit-fils d’un vampire assoiffé. » Il la fixa de ses yeux perçants. « Alors je suppose que si tu es là, c’est pour me réclamer ce service. »
Élara hocha la tête, soulagée de ne pas avoir à justifier sa présence.
« Comment va-t-il ? Ton petit-fils. »
Arnošt grogna, mais quelque chose ressemblant à de la tendresse traversa brièvement son regard.
« Bien. Treize ans maintenant. Insupportable. Pose trop de questions. Veut devenir sorcier comme son grand-père. » Il balaya l’air de sa main gantée. « Bref. Qu’est-ce que tu veux ? »
Élara sortit le sachet plastique contenant le cheveu argenté et le posa sur le comptoir. Arnošt le regarda avec suspicion.
« Un cheveu. Trouvé sur une scène de crime. »
« Et tu penses que c’est lié à quoi ? Une malédiction ? Un rituel raté ? »
« Je pense que c’est lié à quelque chose que la science ne peut pas expliquer. »
Arnošt marmonna quelque chose d’inintelligible en tchèque, mais attrapa néanmoins le sachet. Il l’ouvrit, sortit le cheveu avec une pince en argent, et l’examina sous une loupe gravée de runes.
Son expression changea.
Le grognement habituel disparut, remplacé par quelque chose de plus sombre. Il posa la loupe, sortit une fiole d’un liquide violet, et y laissa tomber le cheveu.
La réaction fut immédiate.
Le liquide bouillonna, virant au noir avant de projeter une fumée épaisse qui forma brièvement une silhouette tordue mi-loup, mi-humaine, déformée.
Arnošt jura en tchèque.
« Où as-tu trouvé ça ? »
« Sur une scène de crime. Dans le territoire nord des loups. Pourquoi ? »
Il se leva brusquement, fit les cent pas, marmonnant pour lui-même.
« Arnošt. Qu’est-ce que c’est ? »
Il s’arrêta, la regarda gravement.
« Ce que tu as trouvé, n’est pas un cheveu, mais un poil. D’une créature sensée être un loup mais aussi autre chose... »
« Un vampire. » termina Elara.
« Cet exact ! Il s’agit du poil d’un… hybride »
Le mot tomba comme une pierre dans un puits sans fond. Élara sentit son estomac se nouer.
« Mais, comment cela est-il possible. Les hybrides sont des contes. Le rejet sanguin de nos deux espèces remonte à bien avant nous. »
« Visiblement, quelqu’un a trouvé comment réussir. » Il se retourna vers elle, l’air plus sérieux qu’elle ne l’avait jamais vu. « Et si ce cheveu provient d’une scène de crime récente, ça signifie qu’il est stable. Vivant. Fonctionnel. »
Élara posa ses mains sur le comptoir.
« Qui pourrait… »
Elle n’eut pas le temps de finir lorsqu’elle sentit soudain une présence derrière la porte. L’instant d’après, la clochette tinta. L’air devint soudain glacial dans la boutique.
Élara se retourna d’un bond, griffes déjà sorties, yeux virant à l’or.
Cassian Noire se tenait dans l’embrasure de la porte. Le temps sembla s’arrêter. Leurs regards se croisèrent. Ambre contre acier. Chaleur contre glace.
« Vampire… C’était toi à Vitkov… », cracha Élara.
Cassian leva lentement les mains en signe de paix, mais ne bougea pas.
« Du calme… Je ne suis pas ici pour me battre. »
« Non… Tu es venue pour mourir… Et cette fois… Tu ne pourras plus t’enfuir. »
« Brennan… »
« NE PRONONCE PAS MON NOM. »
Sa voix vibra dans l’air, portant le poids de son aura d’alpha. Les bougies vacillèrent. Arnošt soupira bruyamment.
« Oh, parfait. Un vampire maintenant. Ma soirée devient de mieux en mieux. »
Cassian ignora le sorcier et fit un pas prudent dans la boutique.
« Je suis ici parce que j’ai besoin d’information… Et par ailleurs, je pourrai avoir des réponses à certaines de tes questions. Car en ce moment, on a probablement les mêmes ennemis. »
« J’en doute. » Retorqua Elara sans le quitter du regard.
« Si je voulais te tuer, je l’aurais déjà fait. » Ce n’était pas une menace, juste un fait. « Tu étais seule, concentrée… Vulnérable. » Puis il continu. Sa voix était calme, mais ferme. « Ton ennemi est celui qui a créé cet hybride. Celui qui a tué trois innocents et qui s’apprête à en tuer d’autres pour déclencher une guerre. »
« Tu aurais dû saisir ta chance. » Élara bondit.