Le Conseil des Meutes se réunissait dans un entrepôt désaffecté, loin des regards indiscrets et des oreilles curieuses.
Un ancien dépôt portuaire, coincé entre la Vltava et une enfilade de bâtiments industriels abandonnés. Les briques noircies portaient encore les cicatrices d’un incendie vieux de vingt ans. Les vitres supérieures étaient brisées, remplacées par des plaques métalliques mal soudées.
L’endroit n’avait rien d’officiel et cela était voulu.
Car les loups ne se réunissaient jamais dans des tours de verre.
Ils préféraient les lieux qui sentaient la rouille, le béton et la survie.
Élara y arriva à neuf heures du matin.
Elle avait roulé trop vite et trop nerveusement. Les images de la rue Nerudova la poursuivaient encore. Les corps, le symbole, le sang sur les pavés.
Elle n’avait pas eu bonne nuit de sommeil depuis trente-six heures.
Son esprit était en alerte constante, comme si la moindre seconde d’inattention pouvait coûter une vie supplémentaire.
Et maintenant, elle devait affronter autre chose.
Les quatre Alphas... Quatre prédateurs... Quatre regards prêts à la juger.
Viktor marcha à ses côtés sans parler. Sa simple présence était un ancrage solide, stable et loyal.
Quand ils entrèrent dans l’entrepôt, l’air était froid malgré le soleil extérieur. Une odeur d’huile moteur et de métal oxydé flottait dans l’espace.
Au centre, une table ronde improvisée avait été installée : une large plaque de bois brut posée sur des tréteaux renforcés. Cinq chaises disposées en cercle.
Pas de trône, aucun siège dominant.
Aucun Alpha n’était au-dessus des autres... Mais bien sûr, ça c'était juste en théorie... En théorie.
Les quatre autres étaient déjà là... Ils ne discutaient pas...Ils attendaient.
Konstantin se tenait debout, les bras croisés. Il remplissait l’espace à lui seul. Large d’épaules, massif comme un ours, la barbe grise soigneusement taillée encadrant un visage marqué par les décennies. Soixante-huit ans d’existence. Quarante ans en tant qu’Alpha.
Il ne souriait pas... En fait, il ne souriait jamais.
Moira était appuyée contre un pilier métallique. Élégante même dans ce décor industriel. Son manteau sombre épousait parfaitement sa silhouette. Ses cheveux auburn étaient impeccablement coiffés, contraste frappant avec l’endroit. Ses yeux verts observaient Élara avec une intensité froide, presque scientifique.
Soren faisait les cent pas. Son agitation était visible, presque animale. Ses tatouages tribaux remontaient le long de ses bras, disparaissant sous son t-shirt noir. Ses yeux bleus glacials brillaient d’une rage contenue.
Henrik était déjà assis. Costume impeccable, cravate ajustée, chaussures cirées malgré le sol poussiéreux. Il sirotait un café dans un gobelet recyclable comme s’il assistait à une réunion d’actionnaires.
Élara sentit immédiatement la tension. Pas seulement de la méfiance, mais également de l’hostilité.
Elle s’avança sans attendre d’invitation et prit place.
Viktor resta debout derrière elle, légèrement décalé. Pas une menace. Mais un rappel.
Elle n’était pas seule.
Konstantin parla le premier.
« Brennan. »
Sa voix résonna dans l’entrepôt vide comme un roulement de tonnerre.
« Tu sais pourquoi tu es ici. »
« Oui. »
Il ne s’assit pas.
« Alors explique-toi. »
Élara posa ses mains sur la table. Elle força son corps à rester immobile. À ne pas laisser transparaître la fatigue qui tirait ses muscles, ni la tension qui vibrait sous sa peau.
« Quatre meurtres en deux semaines. Cinq victimes. Tous maquillés pour ressembler à des attaques de loups. Le Traité a été suspendu... Et le conseil des ombres nous a donné vingt-quatre heures avant que Prague ne bascule. »
Soren s’arrêta net.
« On sait tout ça. »
Il planta ses yeux dans les siens.
« Ce qu’on veut savoir, c’est pourquoi tu t’allies avec un vampire. »
Le mot claqua comme une insulte... Un frisson parcourut la pièce.
Élara soutint son regard.
« Parce que seule, je ne peux pas arrêter ce qui vient seule. »
Soren éclata presque.
« Tu es une originelle ! »
Il frappa la table du poing. Le bois vibra.
« Tu as plus de force dans ton petit doigt que ce cadavre ambulant n’en aura jamais ! »
Élara sentit la chaleur monter dans sa poitrine. Elle ne la laissa pas exploser.
« Ce vampire a trois cent quarante ans d’expérience. Il connaît le Conseil des Ombres de l’intérieur. Il comprend leurs méthodes. Leur logique... C'est stratégique. »
Konstantin grogna.
« C'est stratégique ? Pas besoin de stratégie pour comprendre que leur logique, c’est la manipulation... La domination. Rien d’autre. »
« Justement. »
Un silence.
Moira quitta son pilier et s’approcha lentement.
« La question n’est pas de savoir si Cassian Noire est utile. »
Elle s’arrêta face à Élara.
« La question est : est-ce que Élara Brennan... Est encore fiable... Est-ce qu'il t'influence '»
Les mots furent prononcés calmement. Mais ils étaient venimeux.
Élara plissa les yeux.
« Je ne suis influencée par personne. »
Moira pencha légèrement la tête.
« Vraiment ? »
Elle sortit un dossier mince.
Le posa sur la table.
« Parce que de l’extérieur, on observe autre chose. »
Élara l’ouvrit... Et découvrit des photos d'elle et Cassian quittant la boutique d’Arnošt. Marchant dans Malá Strana. Entrant dans le loft de Cassian.
Son pouls accéléra.
« Tu me fais surveiller. »
« Je surveille tout ce qui peut menacer ma meute. »
« Tu trouves que je suis une menace ? » Rétorqua Élara.
Soren ricana.
« Ça ressemble surtout à une Alpha qui oublie où est sa loyauté. »
Élara se leva lentement.
Très lentement.
« Fais bien attention aux prochains mots qui sortiront de ta bouche, Soren. »
Ses pupilles se contractèrent, une lueur dorée apparaissant dans son regard.
Soren fit un pas en arrière malgré lui. Il savait reconnaître une Alpha prête à mordre... Mais il savait encore plus, que ce plus dangereux pour lui.
Konstantin intervint avant que la tension ne dérape.
« Assez ! »
Le mot claqua comme un ordre militaire.
Il posa ses deux mains sur la table et se pencha légèrement.
« Ce que nous voyons, Brennan, c’est une Alpha qui agit sans consulter les autres. Qui cache des alliances. Qui prend des décisions susceptibles d’entraîner toute notre espèce dans une guerre. »
Il la fixa droit dans les yeux.
« Explique-nous pourquoi nous devrions continuer à te faire confiance. »
Le silence devint presque palpable.
Élara sentit la fatigue peser soudainement sur ses épaules.
Mais pas une fatigue physique.
La fatigue d’être constamment celle qui doit expliquer. Celle qui doit porter le poids.
Elle inspira lentement.
« Parce que je suis la seule ici à avoir vu les preuves. »
Un mouvement subtil parcourut le cercle.
Henrik posa enfin son gobelet.
Intéressé.
« Quelles preuves ? »
Élara soutint leurs regards un par un.
« Ce qui cause ces meurtres, n’est pas un loup. »
Un battement.
« Et ce n’est pas un vampire non plus. »
Elle marqua une pause.
« C’est pire que ça. »
Un silence lourd tomba sur la pièce.
Cette fois, ils l’écoutaient vraiment.
Konstantin redressa légèrement la tête.
« Continue... »
Et Élara comprit que la prochaine minute déterminerait si elle quittait cet entrepôt avec un soutien… ou une condamnation.