La nuit de Prague les avala dès qu’ils sortirent de la boutique d’Arnošt.
Élara marchait à grandes enjambées, les poings serrés, la mâchoire crispée. Cassian la suivait à trois mètres de distance, silencieux comme une ombre. Il ne cherchait pas à la rattraper. Ne tentait pas de briser le silence. Il savait reconnaître une bête blessée quand il en voyait une.
Et Élara Brennan était blessée. Pas physiquement. Mais quelque chose en elle saignait, invisible et pourtant palpable.
Ils traversèrent Staré Město sans un mot. Les pavés humides reflétaient les lumières des lampadaires, découpant leurs silhouettes en ombres mouvantes. Quelques touristes attardés les croisèrent, inconscients de marcher entre une louve-garou au bord de l’explosion et un vampire hanté par trois siècles de culpabilité.
Ce fut finalement Cassian qui brisa le silence.
« Mon loft est à vingt minutes d’ici. J’ai les dossiers que j’ai volés au Conseil. Ils contiennent des informations sur le Projet Hybride. »
Élara ne ralentit pas. Ne se retourna pas.
« Et tu penses que je vais te suivre gentiment chez toi ? »
« Non. Mais je pense que tu es assez intelligente pour mettre ta haine de côté le temps de comprendre à quoi on a affaire. »
Elle s’arrêta net. Cassian faillit la percuter, recula instinctivement.
Élara se retourna lentement. Ses yeux brillaient d’un éclat doré dans la pénombre.
« Ne me parle pas d’intelligence, vampire. Tu es un vampire… De la même catégorie que ceux qui m’ont fait ça, pendant que le reste de ma famille était massacrée. » Elle lui montre sa cicatrice. « Et depuis lors, elle me brûle en présence de vampire… Alors ne me parle plus d’intelligence comme si tu étais différent. »
Sa voix tremblait. Pas de peur, mais de rage contenue.
Cassian soutint son regard sans ciller.
« Tu as raison. »
Le silence retomba, lourd.
Élara cligna des yeux, déstabilisée. Elle s’attendait à une défense. À des excuses. À des justifications, mais pas à ça.
« Ecoute, crois me ou non mais je comprends ce que tu ressens… Mais je suis ici pour t’aider… Et m’aider moi aussi. »
Il fit un pas vers elle. Elle ne recula pas.
« Je ne peux pas défaire le passé. Je ne peux pas ramener ta famille. »
Un autre pas.
« Mais je peux t’aider à arrêter ceux qui ont fait ça. Et je peux t’empêcher de tout perdre comme j’ai perdu Is... »
Élara le fixa longuement. Cherchant le mensonge. La manipulation. La faille.
Elle ne trouva que de la sincérité. Et ça, c’était peut-être pire.
« Vingt minutes », dit-elle finalement. « Tu me montres tes dossiers. Et après, on patrouille Malá Strana. »
« D’accord. »
« Et si jamais tu essaies quoi que ce soit… »
« Tu me décapiteras. J’ai compris. »
Élara se remit en marche. Cassian la suivit, cette fois à un mètre seulement.
« Une question », dit-elle après quelques minutes de silence.
« Oui ? »
« Pourquoi tu fais ça ? Vraiment. »
Cassian hésita. Puis :
« Parce que pendant cent soixante-deux ans, j’ai été un monstre. J’ai tué. J’ai détruit. J’ai pris sans me soucier de ceux que je brisais. »
Il s’arrêta sous un lampadaire, la lumière creusant les ombres de son visage.
« Mais un être m’a finalement montré qu’on pouvait être autre chose. Elle m’a donné cinquante ans de rédemption. Puis le Conseil me l’a arrachée. »
Sa voix se durcit.
« Je ne laisserai pas le Conseil détruire quelqu’un d’autre. Plus jamais. »
Élara l’observa un long moment. Puis reprit sa marche sans un mot. Mais quelque chose en elle s’était légèrement déplacée.
Ils arrivent enfin et loft de Cassian était exactement ce qu’Élara avait imaginé. Spacieux. Minimaliste. Froid.
De grandes baies vitrées donnaient sur la Vltava, les lumières de la ville se reflétant sur l’eau noire. Des meubles modernes, fonctionnels, sans âme. Rien de personnel. Rien qui trahisse une quelconque humanité résiduelle.
Sauf une photographie.
Élara la remarqua immédiatement. Encadrée sur un bureau près de la fenêtre. Une femme aux traits doux, souriant à l’objectif. Belle. Vivante.
« Oui c’est elle… Isabeau », murmura Cassian en suivant son regard.
Élara hocha la tête sans répondre.
Cassian se dirigea vers une armoire dissimulée dans le mur. Il l’ouvrit, révélant une épaisse pile de dossiers jaunis. Il les posa sur la table basse.
« Voilà cinq ans de recherches. Tout ce que j’ai pu voler avant de fuir. »
Élara s’approcha, méfiante, et ouvrit le premier dossier. Des rapports. Des schémas. Des photos. Son estomac se retourna.
Des corps. Des cages. Des créatures déformées, à moitié mortes, hurlant silencieusement derrière le grain noir et blanc des photographies anciennes.
« Ils font ça depuis combien de temps ? » murmura-t-elle.
« Depuis au moins cinquante ans. Peut-être plus. »
Élara tourna une page. S’arrêta.
Un rapport daté de 2012. Le titre, en lettres capitales : OPÉRATION BRENNAN.
Ses mains se mirent à trembler.
« Élara… »
Elle lut. Chaque mot. Chaque ligne.
Objectif : Acquisition de sang de lignée Originelle pure.
Cible : Meute Brennan, territoire de Šárka.
Méthode : Élimination totale. Prélèvement prioritaire sur la fille aînée (13 ans, Élara) et la cadette (4 ans, Liora).
Statut : Succès partiel. Prélèvement effectué sur Élara (500ml). Liora inaccessible (corps introuvable).
Résultat : Échantillon insuffisant pour stabilisation complète. Recommandation : récupération ultérieure des deux sujets.
Le dossier tomba de ses mains. Cassian ne dit rien. Attendit. Élara ferma les yeux. Respira. Une fois. Deux fois.
Puis elle se leva brusquement et traversa le loft jusqu’à la fenêtre. Ses griffes sortirent malgré elle, griffant le rebord en bois.
« Ils nous ont traqués comme des animaux. »
Sa voix était basse. Dangereuse.
« Ils ont tué ma mère. Mon frère. Mon père. Toute ma meute. »
Elle se retourna vers Cassian.
« Pour du sang. »
Cassian hocha lentement la tête.
« Oui. »
« Et tu le savais. »
« J’ai découvert ce dossier il y a cinq ans. Le jour où j’ai démissionné. »
Élara inspira profondément. Luttant contre la rage qui menaçait d’exploser.
« Ils veulent encore Liora. »
« Oui. »
« Alors on les tue. Tous. »
« Oui. »
La simplicité de la réponse surprit Élara. Elle s’attendait à de la réticence. À de la prudence. Pas à cet accord immédiat.
Cassian s’approcha, s’arrêta à distance respectueuse.
« Mais d’abord, on arrête l’hybride. Parce que tant qu’il m******e des innocents, le Traité sera rompu. Les meutes et les clans s’entretueront. Et dans le chaos, le Conseil prendra Liora… Tu es probablement trop forte pour eux… Le rejet sera imminent comme avec celui de ton père et de ton frère »
Élara ferma les yeux, forçant sa respiration à se calmer. Ses griffes rentrèrent lentement.
« D’accord. »
Elle retourna vers la table, rassembla les dossiers.
« On étudie tout ça. Maintenant. Et dès qu’on a une piste solide, on part pour Malá Strana. »
Cassian hocha la tête et s’assit en face d’elle.
Pendant deux heures, ils travaillèrent en silence. Élara lisait. Cassian expliquait. Parfois, leurs mains se frôlaient en tournant une page. Élara reculait instinctivement. Cassian ne commentait pas.
Peu à peu, une image se forma.
Trois victimes. Trois localisations. Un triangle presque parfait sur la carte de Prague.
« Arnošt a raison », murmura Cassian en traçant les lignes sur la carte. « Le prochain point devrait être là. »
Son doigt se posa sur Malá Strana. Zone mixte. Territoire partagé entre loups et vampires depuis le Traité.
« Si l’hybride frappe là-bas… »
« C’est la guerre », termina Élara.
Elle se leva, étira ses épaules tendues.
« On y va. Maintenant. »
« Il est presque 2h. »
« Justement. C’est l’heure où les monstres sortent. »
Cassian esquissa un sourire las.
« Ironique, venant d’une louve-garou. »
Élara le fusilla du regard, mais une ombre d’amusement passa dans ses yeux dorés.
« Tu viens ou pas, vampire ? »
Cassian se leva, attrapa une veste noire.
« Règles de base », dit Élara en se dirigeant vers la porte. « Tu restes à portée de vue. Tu ne t’éloignes pas. Tu ne prends aucune initiative sans me consulter. »
« Je ne suis pas un de tes loups Brennan. »
Surprise par cette réponse, elle se retourna.
« Tu as raison… Tu n’es pas un de mes loups… »
« On s’en va tuer cet hybride… Ensemble. »
Élara hocha la tête. Puis, presque malgré elle :
« J’espère que tu sais te battre ? »
Cassian ouvrit un tiroir discret et en sortit deux couteaux en argent. Il en tendit un à Élara.
« Je l’espère aussi… »
Élara prit le couteau, surprise.
L’alliance était encore fragile. Mais elle tenait. Pour combien de temps, aucun des deux ne voulait le savoir.
Malá Strana les attendait.