La nuit enveloppait Prague comme un linceul.
Depuis la baie vitrée de son loft, Cassian Noire observait les lumières de la ville se refléter sur la Vltava. Les immeubles de Karlín dressaient leurs silhouettes rénovées, cicatrices modernes posées sur un passé industriel. Le quartier était parfait pour lui. Trop humain pour être revendiqué par les vampires. Trop neutre pour attirer les loups. Une zone grise.
Comme lui.
Il porta lentement le verre à ses lèvres. Le liquide sombre avait une odeur métallique discrète, presque fade. Sang humain, groupe O négatif, à température ambiante. Il le laissa couler dans sa gorge sans plaisir, sans grimace non plus. Juste par nécessité.
Trois cent quarante ans d’existence, et il buvait désormais son sang dans un verre en cristal, livré chaque semaine dans des poches médicales stériles.
Marie passait tous les vendredis. Elle ne posait jamais de questions. Elle déposait la glacière, encaissait l’argent, repartait. Un arrangement silencieux, basé sur une ignorance mutuelle soigneusement entretenue.
Cassian reposa le verre sur le rebord de la fenêtre.
C’était mieux que l’alternative.
Mieux que de chasser. Mieux que de sentir le cœur d’un humain battre sous ses crocs. Mieux que de replonger dans ce qu’il avait été.
Son regard glissa vers le bureau, attiré par le cadre posé près de la lampe. Une photographie ancienne, légèrement jaunie. Isabeau.
Ses traits doux, son regard franc, son sourire qui avait défié un siècle d’obscurité. Elle n’avait jamais eu peur de lui. Pas une seule fois.
Morte depuis cent vingt-neuf ans.
La douleur, elle, n’avait jamais appris à mourir.
« Pardon », murmura-t-il, presque inaudible.
Le mot se perdit dans le silence du loft.
Il revit le soleil. Pas comme une lumière, mais comme une sentence. Dix heures de supplice, de hurlements, de chair qui se consumait lentement pendant que lui était maintenu à genoux, enchaîné par ceux qu’il appelait autrefois ses pairs.
Le Conseil avait appelé cela une exécution.
Une nécessité politique.
Punition pour avoir aimé une humaine.
Pour avoir osé croire qu’un vampire pouvait choisir autre chose que la prédation.
Cassian ferma les yeux et inspira profondément. Il connaissait ce chemin. Il savait où menaient ces souvenirs. Il s’en détourna avec l’habileté d’un homme qui avait appris à survivre à sa propre mémoire.
Il avait du travail.
Il s’assit à son bureau et ouvrit le tiroir verrouillé. À l’intérieur, une pile de dossiers épais, jaunis par le temps et l’humidité. Aucun nom clair sur les couvertures. Seulement des codes, des dates, des tampons rouges marqués Confidentiel.
Des fantômes de papier.
Il les avait volés cinq ans plus tôt. Pas par héroïsme. Par instinct de survie. Parce qu’il avait compris, trop tard, que savoir en faisait une cible.
Les premières pages parlaient de recherches. Toujours des recherches. Le Conseil adorait ce mot. Il le trouvait propre. Rassurant. Scientifique.
Cassian, lui, voyait les photos.
Des corps.
Des cages.
Des regards fous.
Il détourna les yeux avant que sa volonté ne cède.
Le Projet Hybride.
Un nom froid pour une idée monstrueuse.
Créer quelque chose de nouveau. Plus fort. Plus obéissant.
Unir vampires et loups-garous par la contrainte, le sang, la douleur.
Les résultats étaient là, noir sur blanc. Échec après échec. Des sujets morts en quelques heures. D’autres devenus fous, incapables de supporter la dualité imposée à leur chair.
Il n’avait jamais soutenu ces expériences. Pas consciemment. Il avait voté pour des budgets, pour des recherches “défensives”. On lui avait parlé d’équilibre, de prévention, de menaces futures.
Cassian referma brusquement le dossier. Son cœur mort battait trop vite. Il n’avait pas besoin de lire la suite pour savoir ce qu’il trouverait. Il y avait des pages qu’il n’avait jamais ouvertes. Pas encore.
Pas parce qu’il manquait de courage.
Mais parce qu’il craignait ce qu’elles confirmeraient.
Son téléphone vibra sur le bureau.
Cassian fixa l’écran quelques secondes avant de répondre. Le numéro était enregistré, mais il n’avait pas besoin de le lire.
« Oui ? »
« Cassian. »
La voix était basse, tendue. Thomas. Un dissident. Un vampire qui, comme lui, avait cessé de croire au Conseil. « On a un problème. »
« Définis “problème”. »
Un silence. Puis :
« Un corps. Ou plutôt… ce qu’il en reste. »
Cassian se redressa.
« Où ? »
« Karlín. Pas loin de Vítkov. Zone neutre. »
Son estomac se contracta.
« Comment ? »
« C’est ça qui est étrange. » Thomas hésita. « Morsures multiples. Trop larges pour un vampire. Trop précises pour un loup. »
Cassian ferma les yeux.
« Les deux communautés sont déjà au courant », continua Thomas. « Et elles ne sont pas calmes. »
« Bien sûr que non. »
« Krost accuse les loups. Officiellement. Officieusement… il prépare quelque chose. »
Cassian se leva lentement.
« Quand ? »
« Il y a deux heures. La police humaine est encore sur place. »
Un meurtre hybride. En territoire neutre.
Toutes les règles brisées en une seule nuit.
« Tu penses que c’est lié. », dit Thomas, plus doucement.
Ce n’était pas une question.
Cassian regarda les dossiers sur son bureau. Les pages qu’il n’avait jamais osé lire.
« J’espère que non mon ami. »
Un nouveau silence. Plus lourd.
« Si le Conseil a réussi… » murmura Thomas.
« Je sais. »
Si le Projet Hybride avait abouti. Si une créature capable de porter les deux morsures existait réellement. Alors le Traité de Paix n’était qu’un papier sans valeur. Alors la guerre n’était pas une possibilité. C’était une certitude.
Cassian raccrocha sans ajouter un mot. Il attrapa sa veste noire, la passa d’un geste mécanique, puis ouvrit un compartiment secret dans le mur. À l’intérieur, un couteau en argent reposait sur un velours sombre.
Une arme absurde pour un vampire. Une hérésie. Il le prit sans hésiter.
Cassian Noire avait cessé d’être sain d’esprit depuis longtemps.
Il quitta le loft et s’enfonça dans la nuit de Prague, conscient qu’il venait peut-être de faire le premier pas vers une vérité qu’il n’était pas prêt à affronter.
Et que, quelque part dans cette ville, quelqu’un portait déjà les cicatrices de leurs péchés.