L’Aurore boréale et la Fille du SoleilIl était une fois une jeune orpheline, qui vivait entièrement seule. Avant de mourir, sa mère lui avait conseillé :
– Quand je serai morte, mets tous mes os dans un sac et frappe-les d’une branche de bouleau.
La jeune fille suivit ces instructions, et aussitôt surgit une magnifique hutte, toute aménagée et pleine de provisions, de sorte que l’orpheline put vivre confortablement.
Non loin de là, dans une épaisse forêt, vivait une sorcière avec ses deux fils, qu’elle avait prénommés Bûche-Équarrie et Licou-de-Renne, et sa fille Vue-Perçante. Intriguée par cette inconnue, la sorcière envoya Bûche-Équarrie chez elle pour lui demander la permission de se reposer dans sa hutte. L’orpheline lui donna à manger et lui permit de s’allonger. Mais elle lui versa un somnifère, et il s’endormit, de sorte que, une fois rentré chez sa mère, il ne put rien dévoiler de ce que faisait la jeune fille.
La sorcière envoya son fils cadet Licou-de-Renne, mais l’orpheline lui infligea le même traitement, et lui non plus ne put rien révéler à sa mère.
Alors la sorcière envoya sa fille, Vue-Perçante. La jeune fille l’hébergea et lui donna un somnifère, mais elle ne savait pas que Vue-Perçante avait un troisième œil dans la nuque. Et tout en dormant des deux autres yeux, Vue-Perçante vit la jeune femme se régaler de baies, boire de l’hydromel, broder une ceinture d’argent et jouer avec un fuseau. Elle dit à sa mère que la jeune inconnue vivait comme une princesse.
– Le soleil joue avec sa chevelure pendant qu’elle brode une ceinture. Et elle a un fuseau magique.
En récompense, la sorcière promit à Vue-Perçante de lui donner la hutte de l’inconnue quand celle-ci serait morte.
La sorcière et ses enfants firent irruption chez l’orpheline pour la tuer. Mais celle-ci, qui s’y attendait, avait caché son fuseau magique dans sa ceinture et une paire de ciseaux dans ses nattes. Ses assaillants lui lièrent les mains et les jambes et l’enfermèrent dans un sac en peau, que les garçons s’apprêtèrent à jeter dans la mer. Mais aussitôt, la belle hutte disparut. Vue-Perçante demanda alors à ses frères d’épargner l’inconnue, mais trop tard. Ils l’avaient déjà jetée à l’eau, et la hutte disparut pour toujours. Alors la sorcière et sa famille retournèrent dans la forêt, et s’ils ne sont pas morts, c’est qu’ils vivent encore.
Le sac de peau dériva jusqu’à une plage. En sentant la terre ferme sous elle, la jeune fille découpa une ouverture dans la peau avec ses ciseaux et ressortit du sac. Elle se mit à marcher sans savoir où elle allait, à marcher longuement, se nourrissant de baies et de quelques poissons qu’elle arrivait à pêcher de temps en temps. Elle se disait qu’elle ne reverrait jamais plus âme humaine.
Elle trouva enfin un sentier qui la mena jusqu’à une grande maison. Elle frappa à la porte, et comme personne ne répondait, elle entra. Un spectacle effrayant s’offrit à sa vue : la maison était pleine de sang. Elle finit par reprendre ses esprits et se mit à éponger le sang dont elle remplit plusieurs seaux, qu’elle alla vider dehors ; après quoi elle nettoya toute la maison.
Il y avait une miche de pain sur une étagère. Elle s’en coupa une tranche, la mangea, et remit soigneusement le reste en place. Fatiguée, elle se coucha. Mais elle devina que cette maison appartenait à des victimes d’une mort violente. Craignant leur retour, elle se métamorphosa en fuseau.
Au petit matin, les habitants arrivèrent, comme elle l’avait prévu.
– On s’est introduit chez nous, dit l’un d’eux. Cet intrus a tout nettoyé !
Et en s’adressant à l’un d’eux, dénommé Naïnas :
– Il a même mangé une tranche de ton pain qui est sur l’étagère. C’est donc quelqu’un de ta famille.
Et ils abandonnèrent la maison, en laissant Naïnas derrière eux.
Le fuseau enchanté sauta du rouet et se mit à tourner sur lui-même. Naïnas s’en saisit, et aussitôt la jeune fille reprit forme humaine. Il la prit dans ses bras et lui dit :
– Je te prends pour épouse. Malheureusement, tu ne peux pas rester ici. Car au petit matin arrivent tous ceux qui sont morts de mort violente, et ils s’attaquent sauvagement les uns les autres. Ils peuvent t’égorger, ou pire, t’emporter avec l’aurore boréale dans le ciel. Je t’emmènerai chez ma mère.
Elle accepta, et il lui donna une pelote de laine :
– Elle te guidera jusque chez ma mère. Mais surtout, prends bien garde de ne regarder ni à droite ni à gauche, ni en l’air ni par terre, mais toujours droit devant toi. La pelote de laine te conduira jusqu’à un fleuve. Là, tu appelleras ma mère et lui demanderas de te faire traverser dans ma barque. Tu pourras vivre auprès d’elle. Avec son aide, tu construiras une hutte pour nous deux. Je te rendrai visite aussi souvent que possible.
Ils se séparèrent, et la jeune fille suivit les instructions de son époux. L’aurore boréale arriva et se mit à jouer avec sa chevelure et à l’inonder de lumière. Elle se mit à chanter :
Regardez, voici venir l’épouse de Naïnas,
Mais bientôt le Soleil l’emportera.
L’aurore boréale lui brûlait le visage, mais la jeune fille n’en avait cure et continua à regarder droit devant elle. Arrivée au bord du fleuve, elle s’écria :
– Maman, maman, fais-moi traverser dans la barque que ton fils a construite pour toi.
Aussitôt, sa belle-mère apparut :
– Ne me parle pas de mon fils ! À cause de lui, mes cheveux sont devenus tout gris de chagrin.
– Mais je ne fais que suivre les instructions de ton fils, qui maintenant est mon cher époux.
Alors la belle-mère lui indiqua la barque, qui les transporta sur l’autre rive, où elle construisit une hutte.
Naïnas vint en visite.
– Mais je ne peux rester qu’une nuit, dit-il à regret.
La jeune femme aurait voulu garder son époux plus longtemps auprès d’elle. Et quand il fut endormi, elle étendit sa ceinture d’argent sur le toit de la hutte, pour empêcher le jour d’entrer. Et à son réveil, voyant ainsi le ciel tout argenté, il crut que c’étaient les étoiles et qu’il faisait encore nuit.
Il en fut ainsi trois fois de suite. Mais la troisième fois, la belle-mère s’écria :
– Ma bru, il fait grand jour. Retire les peaux de renne du toit, sinon le Soleil les brûlera et ton époux te quittera !
La belle-mère cria ceci par trois fois. La jeune femme dénoua sa chevelure et sortit la tête de la hutte pour que son mari ne l’entende pas répondre à sa belle-mère. Aussitôt le Soleil la saisit par les cheveux. La jeune femme se mit à crier :
– Mon cher époux, donne-moi vite de l’eau, le Soleil me brûle !
Naïnas la saisit par les jambes. Elle cria à nouveau, mais il n’avait pas d’eau à lui donner, et au troisième cri de sa femme, il mourut. Alors elle se tourna vers le Soleil :
– Soleil, petit Soleil, sois bon pour moi et donne-moi de l’eau !
Le Soleil l’aspergea d’eau pour la rafraîchir, mais il l’emmena avec lui. Il la prit pour femme, et ils vécurent heureux et dans la joie comme personne ne l’a jamais fait.
La femme du Soleil mit au monde une fille. Tant que celle-ci fut petite, sa mère la garda auprès d’elle et lui apprit toutes sortes de choses utiles. Mais quand elle arriva à l’adolescence, le Soleil dit à son épouse :
– Il faut laisser notre fille retourner sur terre, et se trouver elle-même un fiancé.
La jeune fille dut obéir. Les parents bénirent leur fille et lui dirent :
– Le premier homme que tu rencontreras sur terre sera ton fiancé. Et il ne vous arrivera que du bien.
La mère donna à sa fille un sac contenant une étoffe de soie et lui dit :
– Avec cette étoffe, tu feras trois robes, tu les vendras, et l’argent de la vente vous procurera de quoi vivre.
Le Soleil conduisit sa fille sur terre. Elle chemina longuement. Enfin elle rencontra un troupeau de rennes avec leur berger, et décida de le suivre.
Elle confectionna trois étoles de soie, et la vente leur procura de quoi vivre. Mais les voisins s’étonnaient, se demandant de quoi vivait le jeune couple. Le berger leur dit qu’il vivait des présents du Soleil, et qu’il aimerait bien lui rendre visite dans le ciel. Alors les voisins se fâchèrent de ses vantardises, et lui dirent que puisqu’il avait osé dire ça, il fallait qu’il le fasse, sous peine de mort.
La jeune femme voulut aider son époux. Elle lui dit :
– Retourne à l’endroit où le Soleil m’a déposée sur terre. Peut-être qu’il te prendra en pitié et qu’il t’emmènera.
Le Soleil, qui était en train de chasser les rennes, prit son gendre en pitié ; il le fit monter sur le dos d’un renne et l’emmena avec lui. Et au campement, la jeune femme put assurer à ses voisins que le Soleil avait bel et bien emporté son époux sur le dos d’un renne.
Le Soleil présenta son gendre à sa femme. Puis il lui dit :
– Demain, tu feras le tour de la terre, avec un ours, puis un renne mâle, puis un renne femelle.
Le lendemain matin, le gendre monta sur un ours, mais à midi l’ours mourut. Un peu plus tard, un renne mâle s’arrêta près du jeune homme. Ils voyagèrent de compagnie toute l’après-midi mais le renne mourut aussi, et au coucher du soleil, le jeune berger retourna dans le ciel avec un renne femelle.
Le second jour, le Soleil dit à son gendre de rester auprès de sa belle-mère. Le Soleil descendit sur terre et aperçut l’ours mort. Il continua son circuit et vit que le renne aussi était mort. Une fois remonté au ciel, il conseilla à son gendre de traiter désormais les animaux avec plus de soin.
Le troisième jour, le Soleil ramena son gendre sur terre. Le jeune homme retrouva sa femme, et tous deux filèrent désormais des jours heureux.
Voilà pourquoi chez les Lapons, quand un adulte meurt, on vend un de ses rennes pour subvenir aux frais de l’enterrement et acheter des chandelles. Il s’agit de la vente d’un renne, parce que selon les croyances des Lapons, le mort se déplace dans l’autre monde avec des rennes comme il l’avait fait de son vivant. Mais si on ne suit pas ce rite, le mort sera obligé d’aller dans l’autre monde à pied.