Chapitre 2

2065 Words
2— Alors, le Cramé ! Tu croyais encore t’en tirer ? Commissariat de Saint-Denis, cinq mois après le braquage foireux. Le braquage où le Cramé et sa b***e avaient été donnés. Gosta était face au bureau métallique du flic local. Un vieux lieutenant à deux trimestres de la retraite : c’est lui qui avait eu l’info pour le casse et l’affaire dépendait de sa juridiction. À ses côtés : Fabiani, le cador de l’Antigang, des BRB, l’homme qui avait juré d’avoir la peau du Cramé et de sa b***e depuis leur premier braquage, braquage qui s’était transformé en série. Deux ans que cela durait, parfois deux attaques en même temps, le Cramé avait ses méthodes pour faire courir les poulets, mais surtout, il commandait une b***e importante, digne de celles de Cartouche ou de Bonnot, trop importante. Ce qui l’avait mené là, les bras en V derrière le dossier de sa chaise, le collier antiémeute tailladant ses poignets. Deux autres inspecteurs, des molosses type Rottweiler, gardaient la porte dans son dos, bras croisés, ils portaient le jean moule-bite et le blouson de cuir noir marchandé aux puces de Saint-Ouen mais auraient très bien pu être sapés de costards froissés et délavés, leurs têtes coiffées d’un chapeau mou, à la façon des flics brutaux des années cinquante. Fabiani aimait les gros bras, ils ne discutaient pas les ordres, étaient fidèles, discrets, et il valait mieux, au vu des méthodes appliquées par leur chef. Le patron de l’Antigang affichait un sourire narquois, une éternelle gitane aplatie fumant entre ses lèvres, la tignasse châtain parsemée de gris sur un physique de cinquantenaire sportif, le tout fagoté dans un costume à bas prix toujours gris. Pas de cravate, une chemise crème au col ouvert sur une chaîne en argent de la Vierge, un souvenir de sa mère. Il fit le tour de la chaise et administra à Gosta une petite claque derrière la tête, type Benny Hill. — Alors ? Ça travaille là-dedans, ça chauffe, hein ? Qui a bien pu jacter, hein ? Qui ? Sur les quinze, vingt gars qui forment ta b***e, une bonne demi-douzaine a été arrêtée, les autres sont en cavales et trois ont été butés… Dont le petit Stéph… s’enragea le Cramé. Mais il se retint de l’ouvrir, à quoi bon ? La maréchaussée l’avait serré, il s’était pris une balle dans la gorge, deux impacts dans les pectoraux, protégé par ce malheureux Stéphane, et après trois mois de soins et deux mois de trou, on commençait à lui parler de son futur. Fabiani exultait. — Perpét’tu vas prendre, perpét’ ! T’as tiré sur un flic, mon gars, et même si tu refuses de balancer tes potes, ils sont perdus. Je le sais, je te connais assez depuis le début, t’as toujours embauché des amateurs que t’as formés et dirigés : sans toi, ils ne sont plus rien, pfffff, des brindilles dans le caniveau… Le lieutenant derrière son bureau s’ennuyait ferme. Il se leva pour détendre son vieux dos endolori tout en s’étirant, puis alla se planter devant la fenêtre. Son burlingue était au deuxième étage et donnait sur la façade du commissariat. En bas, un embouteillage bloquait l’avenue, deux gros poids lourds, c*l à c*l, essayaient de passer en klaxonnant mais une Twingo appartenant à Dieu-sait-qui, était garée en double-file. Gonflée, la dame, songea le flic – car à ses yeux il ne pouvait s’agir que d’une femme venue s’épancher au comptoir des plaintes du rez-de-chaussée, le PQ du monde, ce comptoir, il essuyait toute la m***e qui pouvait tomber sur la ville –, se garer ainsi juste en face d’un commissariat ! Il se tourna vers les quatre hommes et fixa le prisonnier. — Moi, ce que j’aimerais bien savoir, fit-il doucement, c’est d’où te vient cette rage ? Est-ce que c’est le gars qui t’a cramé la moitié de la gueule qui t’a donné envie de tout faire péter, ou alors il t’est arrivé des noises quand t’étais gosse ? C’est vrai que ça m’intéresserait de le savoir. Le reste, on le connaît, l’histoire est finie. Gosta le regardait dans les yeux sans ciller, le vieux flic avait un côté sympathique et désabusé. Il reprit : — Tu sais, dans quelques mois je quitterai toute cette m***e. J’ai presque quarante carats de boîte, petit, et j’en ai vu des choses. Mais j’ai l’impression que je comprends plus le pourquoi du comment, depuis une dizaine d’années. Des gosses qui s’entretuent pour des barrettes de s**t, des b****s qui v*****t les sœurs de leurs copains. Dans certains coins on est sur une autre planète : je dirais pas la jungle, parce que même les animaux ont certaines règles, je dirais plutôt un truc qui se rapprocherait du c*l du diable, le souffre, la connerie, la méchanceté inutile et la cruauté. Mais toi et tes hommes, vous êtes différents. Un gars qui se fait buter pour sauver la peau de son pote, ça n’existe plus. Un mec qui tire sur un flic en visant les jambes non plus… J’ai appris autre chose en enquêtant sur toi, je sais que tu viens de la cité, les gosses t’aiment et te respectent, mais surtout, les connards te craignent. Et ça c’est rare, parce que je les connais, ces enflures, je te parle de ceux qui tiennent les quartiers, je sais que tu en as croisé pas mal en prison mais, d’habitude, pour qu’ils reconnaissent avoir les foies, il en faut. Alors, c’est quoi ton secret ? C’est ta vilaine brûlure qui leur fait peur ? Le Cramé fit un petit sourire. La trentaine, baraqué pour ses un mètre soixante-quinze, ses cheveux étaient noirs et brillants, ainsi que ses grands yeux, comme ceux d’un jeune loup. Un nez cassé, des sourcils épais, il avait le profil d’une belle brute italienne, le profil droit, seulement. Sans quitter le flic des yeux, il lâcha : — La rage ? Je l’ai en moi depuis petit, c’est vrai. Et les connards qui me craignent savent pourquoi. Quant à ma cicatrice, c’est pas une belle histoire et j’aimerais pas que vous fassiez des cauchemars à cause de moi, lieutenant. À moins que vous ayez envie d’en raconter, des histoires, vous aussi ? Et si vous me parliez du gars qui vous a rencardé ? Le vieux flic eut un sourire amusé, il jeta un œil sur Fabiani qui semblait apprécier. Les deux hommes se connaissaient depuis longtemps et s’estimaient, bien que professionnellement leurs voies aient divergé. Le chef des BRB, malgré la haine qu’il vouait au Cramé et sa b***e, avait quand même du respect, non pour l’homme, mais pour son culot et ses actions d’éclat, comme ses évasions ou le genre de réplique qu’il venait de lancer. Les doigts du lieutenant tapotèrent sur une série de casiers collés au mur derrière son bureau. — Sa déposition est là, avec sa signature et… son nom dessous. J’ai passé un contrat avec lui et avec le juge et Fabiani que tu vois là, ce nom n’apparaîtra à aucun moment dans la procédure et lors du procès. Même si tes avocats en font la demande. De toute façon, t’es tombé en flag. Pas de chance… Si tu veux un jour ouvrir ces casiers, il te faudra d’abord passer le concours d’OPJ. Il éclata de rire, suivi par Fabiani et ses deux molosses. Le commissaire vit que son collègue lui passait la main et cessa de se marrer. Il pointa son doigt jauni par le tabac brun sur le Cramé. — Cette affaire dépend de la BRB maintenant. On est juste ici pour suivre la procédure, puisque c’est le lieutenant qui m’a donné l’info, tu devais passer une audition sur place. Sans ça je ne t’aurais pas fait traverser la ville avec deux cars de CRS pour qu’on rigole ensemble. Mais on va en profiter pour discuter, vu qu’on se trouve aussi dans le coin où s’est produit le dernier braquage. On sait qu’il manque un sac d’argent, et on sait ce que tu en as fait ! Donne-moi le nom du motard, ou plutôt, de la motarde qui s’est barrée avec le fric. Je l’ai vue s’enfuir avec sa combinaison à la Catwoman ! Gosta baissa la tête, le visage fermé, il n’avait pas envie de discuter avec Fabiani. Cet enfoiré avait délibérément fait tirer sur les gars de sa b***e : même s’il faisait son boulot, il le soupçonnait de ne pas s’embarrasser de scrupules pour arriver à ses fins. Depuis son arrestation devant la banque cinq mois plus tôt, il avait été mis à l’isolement complet. Fouille anale et linguale toutes les deux heures, compagnie de CRS à chaque déplacement, et gardes collés au corps en permanence. Impossible pour lui de communiquer avec l’extérieur. Mais il savait qu’elle était là. Pas loin, qu’elle attendait, tout comme lui, le moment. « Jour et nuit. » Inutile de communiquer, la bonne école, le bon raisonnement, lorsque l’on vit avec un flingue sous son oreiller et une trappe dans la salle de bains pour se barrer par les toits, c’est de savoir saisir le moment. Et le moment était là, pas loin, le Cramé le sentait, il avait reconnu « le » klaxon. Il n’y aurait pas d’après… Il leva doucement ses yeux sur ceux du commissaire et un fin sourire glissa sur ses lèvres. Il répliqua : — Pourquoi vous ne lui demanderiez pas à elle, son nom ? Elle est juste là, en bas, dans la rue… Fabiani faillit se remettre à rire, il se tendit. D’un geste il ordonna à ses hommes de jeter un œil dans le couloir. Les Sig-Sauer jaillirent des ceintures. Venant du dehors, il s’agissait à présent d’un concert de klaxons digne du carnaval de Dunkerque : le lieutenant derrière son bureau jeta un regard incrédule à son homologue. Fabiani savait que tout était possible. Il s’approcha de la fenêtre et la vit. Catwoman était de l’autre côté de l’avenue, sur sa moto. Les CRS en armes devant le commissariat ne pouvaient pas la voir à cause des deux poids lourds toujours bloqués par la Twingo à la conductrice fantôme. Une dépanneuse derrière essayait de se frayer un chemin pour venir l’enlever. Pas de doute, c’était bien elle, ses deux mains gantées de noir serrées sur les poignées de son gros cube, prête à démarrer, elle regardait vers lui. Le commissaire manqua en avaler son mégot de Gitane, son visage devint écarlate, comme rempli de flammes, il déverrouilla la fenêtre et se mit à gueuler sur les CRS. — Hé, en bas, la fille, là ! La fille ! Attrapez-là ! Les flics en tenue de combat urbain le regardèrent intrigués, on aurait dit un guignol rouge de fureur gesticulant, ils ne l’entendaient pas à cause des klaxons, un des camions poussa un brame de mammouth et le commissaire resta interloqué en voyant la fille lui faire un grand signe de la main. Plus encore quand une poussée subite l’envoya valdinguer pardessus la rambarde. Le Cramé venait de se lever de sa chaise, bras dans le dos, et de se précipiter sur le rebord de la fenêtre, poussant le flic. D’une pression sur ses jambes, il se jeta dans le vide en essayant de présenter son flanc au toit du camion. Il tapa violemment de l’épaule gauche en ayant l’impression qu’elle se désintégrait, et rebondit en manquant glisser du bord et s’éclater sur le bitume. Dans le même temps, Fabiani avait senti son cœur remonter dans sa gorge alors, qu’inextremis, il s’agrippait à la rambarde, ses deux pieds venant taper contre la façade. Il en perdit un soulier et un bon litre de sueur. Le « boum » de l’atterrissage du Cramé sur le toit du camion remonta jusqu’à lui et il tourna la tête pour hurler : — Tirez-lui dessus ! Descendez-le, cet enfoiré ! Le corps pris de convulsions incontrôlables, il vivait son pire cauchemar en direct. Quatre mains vinrent se saisir de ses bras et de ses épaules, pour le tirer vers le haut. — Jordan, Kevin, lâchez-moi, b***e de crétins ! Sortez vos flingues et butez cet enfoiré ! Mais les deux inspecteurs préférèrent sauver leur patron. Rouge et fumant telle une écrevisse sortant du bain, il semblait au bord de l’apoplexie, quand il vit, en bas dans la rue, la deuxième moto apparaître. Le chauffeur était sorti de son poids-lourd et avait tendu ses bras vers Gosta. Le Cramé roula du toit pour aller écraser le malheureux, mais Isabelle l’avait bien choisi : un catcheur aux jambes comme des piliers de béton. Il éclata de rire en se relevant, puis grimpa sur la deuxième moto. Les CRS venaient de traverser l’avenue, aussi Gosta l’imita. Se logeant tant bien que mal derrière la jeune motarde. Elle sortit une longue écharpe de soie qu’elle noua autour de leurs deux corps, puis enclencha la première en faisant claquer la vitesse comme un coup de feu. Gosta lui cria : — En route, Catwoman ! Isabelle tourna son casque noir vers lui et gueula : — Catwoman ? C’est quoi ? Un fantasme ? Le Cramé éclata de rire. — Ha ! Ha ! Ha ! Non, je t’expliquerai ! — T’as intérêt ! Les deux motos partirent sur le trottoir en faisant brûler la gomme et disparurent dans la première rue sur leur droite. Les flics n’avaient pas eu le temps de sortir leur flingue. Toujours penché dans le cadre de la fenêtre, là-haut, le commissaire Fabiani avait l’impression que son sang quittait son corps en traversant le plancher. Malgré les deux gardes, malgré la compagnie de CRS qui bouclait l’intérieur et l’extérieur du commissariat, malgré sa propre présence… le Cramé avait encore réussi à s’évader !
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