Chapitre 3

2598 Words
Le marquis de Bonnivet s’était fait déposer par sir John Strabane à la porte du palais habité par l’Anglais, une grandiose demeure construite par Michel-Ange pour le neveu d’un pape, ainsi qu’en témoignait l’inscription encore lisible sur le fronton. Puis il avait marché, comme d’habitude, jusqu’au club, non sans avoir fait un crochet vers une maison dont l’enseigne portait : « Michel Heurtebise, maître d’armes français ». A coup sûr, la réponse à la question qu’il était allé poser à ce prévôt réjouissait le vieux mauvais sujet, — comme l’appelait le prince Vitale par une plaisanterie peu goûtée de celui qui en était le prétexte. — Car il se souriait à lui-même en montant au cercle où il fit une partie de rubicon avec un jeune Français de passage à Florence, qui lui était recommandé particulièrement par un de ses parents. C'était un jeune bourgeois de vingt-quatre ans, fils d’un négociant, et qui ne se tenait pas de joie sur sa chaise de jouer aux cartes avec un homme qui portait un des plus beaux noms de France. Le marquis gagna trente louis à M. Louis Servin de Figon, c’était ainsi que s’appelait ce jeune snob, qui n’avait pas encore osé réduire son vrai nom de Servin à une S invisible et destinée à disparaître devant le Figon à particule. — « Je vous dévalise, » fit l’heureux joueur avec un de ces jolis sourires qu’il savait avoir. — « Vous jouez, marquis, comme vos pères se battaient, » répliqua l’autre qui, rentré le soir dans sa chambre d’hôtel, devait écrire à sa mère le bulletin de son voyage et lui annoncer sa familiarité avec un Bonnivet ! Le prudent gentilhomme, guéri à jamais du goût de corriger la fortune par d’adroites finesses, — comme on disait autrefois, — ne jouait plus guère qu’avec les étrangers et comme par condescendance. Sa supériorité d’attention était telle qu’il gagnait presque toujours. Qui donc aurait pu croire que ces quelques pièces d’or, ainsi récoltées au hasard des cercles, et si rarement, formaient le plus clair de ses revenus ? Il n’avait l’air ni plus gai, ni plus soucieux que d'ordinaire quand il avait perdu ou ramassé une somme insignifiante pour le Bonnivet d’autrefois, considérable pour celui de maintenant. Le soir de sa partie avec M. Servin, il rentra, comme il faisait chaque soir, pour s’habiller avant l’heure du dîner en ville. Il était invité ainsi quotidiennement. Le matin il déjeunait at home de deux œufs à la coque et d’une tasse de thé, soi-disant afin de maigrir, quoiqu’il ne pût donner cette raison de son économie sans quelque invraisemblance. De son luxe de jadis il avait gardé les divers brimborions en argent ciselé d’un nécessaire de voyage qui avait été, comme il le disait, ridiculement complet. Le valet de chambre, qui était en même temps son cuisinier, le servait avec une dévotion singulière qui se manifestait dans un accent et des tours de phrase copiés sur ceux de son maître d’une façon presque comique. — « Monsieur le marquis paraît tout content, ce soir, » disait ce domestique en le coiffant avec une science que seul il possédait pour faire valoir les restes d’une chevelure déjà un peu dévastée et le tour d’une moustache demeurée charmante. — « Tu le seras moins, » répondit le gentilhomme qui tutoyait son valet, suivant l’ancienne mode, « quand tu sauras qu’il te faut aller ce soir même à la villa Wérékiew pour y porter ce billet, ainsi que chez sir John. » — « Cela me fera marcher, » répondit Placide. « Je fais si peu d’exercice… Je deviendrai goutteux au service de Monsieur le marquis. » « Tu n’es pas digne d’avoir la goutte, » répliqua Bonnivet qui ne put s’empêcher de sourire en retrouvant dans la bouche de son familier une formule qu’il employait souvent lui-même pour justifier l’habitude économique de ne jamais prendre un fiacre. Après tout, peut-être l’économie se trouvait-elle en rapport avec l’hygiène. Le marquis le pensa en se regardant, maintenant que sa toilette était finie, dans une grande glace encadrée de fleurs peintes qui formaient un des murs du cabinet où il s’habillait. Sa sveltesse, dessinée par l’habit noir, faisait de lui le rival de n’importe quel jeune homme. Il reconnaissait bien le Bonnivet qui tenait autrefois conseil de costume et que les débutants venaient visiter quand il s’habillait, comme ils font aujourd’hui pour un Raymond Casal ou pour un Philippe de Vardes. « Surtout, » leur disait-il, « n’ayez pas l’air pioché. » Et luimême, quoique les détails de sa mise fussent examinés et calculés par le menu, ne semblait avoir cherché ni le large ruban de moire suspendu à son gilet par un mince crochet d’or qui soutenait son lorgnon de forme ancienne, ni la coupe spéciale de son col et de ses manchettes, ni la fine cambrure de son gilet blanc que des boutons d’or mobiles fermaient coquettement. Ce soir-là, un je ne sais quoi de presque triomphant éclatait en lui, qui le rendait réellement si jeune que Placide ne put s’empêcher de le lui dire : — « Ah ! Monsieur le marquis est toujours leur maître à tous. Avec un tailleur et de l'argent, moi je serais comme eux, et, sans tailleur, ils seraient comme un de nous… » De quels personnages mystérieux parlait ainsi le valet de chambre, et qui désignait-il par ces « ils » et ces « eux » ? Le marquis ne chercha pas à le savoir, mais ce compliment naïf lui fit plaisir, et ce fut en fredonnant un air d’Offenbach, — souvenir de sa jeunesse, avec un visible entrain, qu’il s’assit à sa table pour écrire deux petits billets : l’un informant Mme de Nançay que les fleurets et les gants étaient arrivés, que le rendez-vous chez le maître d’armes était pour dix heures et qu’elle prévint le prince Vitale ; — l’autre adressé à sir John Strabane et lui demandant s’il lui plaisait de monter à cheval à huit heures et demie pour aller de compagnie aux Cascines. Ces deux billets si simples avaient-ils l’un avec l’autre une énigmatique corrélation ? Toujours est-il qu’en les fermant et apposant sur la cire le chaton de sa bague, — une bague donnée par François Ier à l’amiral Bonnivet, — le vieux mauvais sujet avait dans sa moustache blonde un sourire qui n’eût rassuré ni Lucie de Nançay ni sir John sur ses intentions. Mais quel intérêt pouvait-il avoir à les brouiller puisqu’il était l’ami de sir John ? Avait-il donc l’intention secrète d’épouser Lucie ? Et cependant c’est avec une malice aiguë dans l’éclair de ses yeux qu’il s’achemina vers la maison où il allait diner, maniant de sa main fine une canne au pommeau de laquelle était ciselé un combat de Titans, chef-d’œuvre d’un rival de Cellini. Un homme si évidemment préoccupé de tous ses devoirs de fatuité que le moindre objet à son usage était choisi avec un soin jaloux, pouvait-il suivre un plan de conduite dans la vie ? A coup sûr, Lucie de Nançay, en recevant son billet deux heures plus tard, ne le pensa pas une minute, et pas davantage sir John quand on vint lui transmettre l’invitation du marquis dans le petit salon où il s’était retiré. L’Anglais était rentré chez lui sous une impression de grande tristesse. Il avait réellement souffert des apartés de Lucie et du prince Vitale, il avait ressenti à cette occasion cette sorte de malaise physique dont tous les jaloux connaissent trop bien le supplice, et la simple petite phrase du marquis sur la beauté de son rival avait encore augmenté cette angoisse. Il donna l’ordre qu’on dételât les chevaux, écrivit un billet pour se dégager d’un dîner auquel il était prié, passa un costume de fumoir, car, en sa qualité de sujet de Sa Majesté la reine Victoria, il poussait jusqu’à la manie l’habitude d’une tenue spéciale pour chaque nouveau rite de la vie, — et, couché sur un grand divan de cuir de sa pièce favorite, celle où il se renfermait quand il avait l’âme noire, il commença de fumer du tabac très fort et très brun dans une courte pipe de bois de bruyère. C’était une mauvaise habitude contractée dans son collège de Christ-Church, à Oxford, et il la reprenait dans toutes ses tristes heures. De moment en moment, il faisait sauter le bouchon d’une bouteille de soda, en versait le contenu dans un grand verre, et coupait le tout d’une forte dose de whisky. Lui qui ne touchait, dans le monde et à sa table, ni à un verre de vin, ni à un verre de liqueur, il aimait à s’intoxiquer seul ainsi avec cette boisson Irlandaise qui sent la fumée et qui grise durement. — « Cette idée, » s’écriait-il par moments, « est intolérable. » C’était durant les minutes où l’image du sourire de Lucie au prince Vitale se faisait trop précise. Il apercevait, comme s’il eût eu tous ces détails, là, devant lui, et la coupe de la joue de la jeune veuve, et le fin duvet dont s’adombrait cette fine joue, et un signe brun qu’elle avait au coin de la bouche, à gauche, et son regard. Puis il évoquait le prince Vitale, avec son mâle et blanc visage qui faisait songer aux nobles portraits du Titien et du Moro. Il voyait les yeux du jeune homme, et dans ces yeux un désir de la personne de Mme de Nançay. Rien qu’à penser que le prince respirait, sir John avait quelquefois un serrement de cœur, mais quand il croyait constater chez Vitale la volonté de se faire aimer de Lucie et de l’épouser, la colère le saisissait, aveugle et cruelle. Il venait de vider son verre rempli de l’âcre mélange ; il le jeta violemment par terre au lieu de le reposer. Le verre sauta en morceaux. « Quel enfantillage ! » se dit-il, et il se sentit plus triste encore. Il venait de s’humilier lui-même, sensation particulièrement insupportable à un Anglais élevé, comme il l’avait été, dans le respect absolu de soi pour soi. Ce fut à cet instant qu’on lui apporta le billet de Bonnivet, auquel il fit répondre qu’il l’attendrait à l’heure dite. Cette petite interruption détourna le cours de ses pensées du côté du marquis. Il éprouvait pour cet homme une sympathie à causes complexes. Jeune encore, et durant son premier séjour à Paris, il avait eu l’honneur de faire adopter à Bonnivet une mode anglaise pour les chemises d’été : un col blanc et des manchettes blanches avec le corps d’une toile de couleur. Durant son actuel séjour à Florence, le marquis avait eu le tact de recevoir ses demi-confidences sans le blesser. Et puis Bonnivet lui semblait avoir une bonne influence sur Mme de Nançay. De cette influence-là, pourquoi sir John aurait-il été jaloux ? Il se croyait bien sûr que jamais le marquis n’avait pensé à demander la main de Lucie. Elle le disait elle-même en riant : « Il sait si bien vieillir… » Pour sir John Strabane, le marquis n’était pas un prétendant possible, et c’était un allié probable. La pensée des services que cet ami pouvait lui rendre dans sa passion, l’attendrissait malgré lui : — « Oui, » murmura-t-il, « je le chargerai de lui dire qu’il faut choisir, et tout de suite. Il marchait dans la chambre en parlant ainsi. Non, il ne pouvait pas supporter plus longtemps cette situation. Il aimait follement, et il était follement jaloux. De toutes les passions, c’était de celle-là, de la mortelle et sauvage jalousie, qu’il avait toujours le plus souffert. L’extrême pureté de sa première jeunesse, jointe aux excès auxquels il s’était adonné, par genre, à Paris, avait fait de lui une sorte de barbare corrompu. Du barbare, de l’homme de race intacte et rude, il gardait, avec la forte charpente, avec le gros appétit, avec la physiologie violente, une imagination toute physique. Le sang lui portait au cerveau des visions d’une surprenante intensité. En même temps, la triste expérience des femmes qui lui restait de sa vie galante le rendait soupçonneux, comme un animal une fois maltraité. — « Et si elle refuse de choisir ?… » se demandait-il en continuant sa marche et son raisonnement… « Si elle refuse ? Alors, c’est une coquette, je le lui dirai, je la fuirai pour toujours… J’irai rejoindre Herbert en Afrique… » Il se mit aussitôt à penser à cet ami préféré, lord Herbert Bohun, son compagnon de première enfance et de jeunesse : Celui-là était franchement un women-hater, un haïsseur de femmes, comme on dit à Oxford, qui menait une existence bizarre entre Paris où il s’assommait d’alcool, et les Indes ou bien l’Afrique où il voyageait et chassait. Mais quels voyages et quelles chasses ! Bohun avait fait trois fois le tour du monde, et maintenant il était en Égypte, à la veille d’une excursion sur la côte de Zanzibar. Dans les salles d'en bas d’une vieille abbaye qu’il possédait au bord d’un des lacs de Westmoreland, et qu’il n’habitait jamais, il avait toute une galerie de grosses pièces tirées par lui : de gigantesques oiseaux, des tigres, deux lions, plusieurs panthères. Sir John avait reçu de lui tout récemment une lettre d’invitation à le venir rejoindre. Il revit en souvenir la grosse figure hâlée de son ami, les rudes journées passées ensemble sur le yacht qui les avait menés tous deux en Islande. Qui donc lui eût dit en ce tempslà qu’il achèterait dans un moment d’ennui un palais à Florence, qu’il s’y installerait comme dans sa maison de Hanover-Square, à Londres, et qu’il finirait par y mourir d’amour pour les yeux bleus d’une de ces Françaises que lord Herbert méprisait plus encore que les autres femmes ? Une coquette, oui, une coquette, et qui se moquait de lui avec un fat dont on ne pouvait même pas dire qu’il fût un gentleman. Une coquette ! C’est bientôt dit, cependant. Et si elle est simplement une gaie et légère enfant ? Quoiqu’elle eût été mariée, n’avait-elle pas une physionomie de jeune fille qui donnait l’envie de l’appeler: mademoiselle ? Une coquette ? Non ; tout au plus une étourdie, mais d’un charme si puissant. Il revit ce délicieux sourire. Hélas ! elle l’avait pour Vitale comme pour lui. A travers toutes ces volte-face d’une imagination souffrante, la soirée tombait, la nuit venait, la bouteille de whisky se vidait. Mais l’alcool n’avait pas raison des nerfs du malheureux jaloux. Avec un grand soupir il ouvrit la boîte où se trouvait sa pharmacie de voyage. Il choisit une fiole noire qui contenait du laudanum. C’était sa dernière ressource dans ces soirées véritablement meurtrières. Il sonna, demanda son valet de chambre, et à neuf heures il dormait, comme écrasé par le double empoisonnement auquel il se soumettait pour ne plus subir l’assaut de la jalousie. C’était le moment même où Bonnivet se levait de table chez la comtesse Ardenza, plus spirituel que jamais, tandis que le prince Vitale prenait place au fond d’une loge au théâtre, derrière la jolie Mme de Nançay, pour entendre un nouveau docteur Faust dans le Mefistofele de Boïto, et que Maurice Olivier lisait, accoudé sur un oreiller, le délicieux sonnet de Cino de Pistoie : « Dove l’Onesta pose la sua fronte. » Les quatre hommes avaient Lucie dans leur cœur, et pour chacun elle était une chose différente : pour Bonnivet un objet d’intrigue, pour le prince Vitale un charme de plaisir, pour Maurice un tendre rêve, pour sir John, hélas ! un sombre cauchemar.
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