Chapitre 6 : La révocation

963 Words
Le matin où la décision tomba, la maison semblait encore plus silencieuse que d’habitude. Le genre de silence qui ne vient pas seulement du manque de bruit, mais du manque d’espoir. Martine était assise dans la cuisine, les mains serrées autour d’une tasse de café qu’elle ne buvait pas. Son regard fixait un point invisible, comme si son esprit était déjà ailleurs. Le téléphone vibra. Elle ne répondit pas tout de suite. Elle savait déjà. Elle savait que l’appel ne venait pas d’un ami, ni d’un collègue bienveillant. Elle savait que c’était le verdict final, la sentence administrative qui allait couper le lien qu’elle avait tissé avec sa carrière, avec son identité, avec sa mission. Après quelques secondes, elle prit le téléphone, la voix froide. Allô ? Inspectrice Delcourt ? Ici le bureau du directeur. Oui. Votre suspension est confirmée. Une enquête interne est ouverte. Votre dossier est transmis à la commission disciplinaire. Vous devez remettre votre badge et votre arme. Très bien, répondit-elle sans émotion. Vous avez le droit de vous défendre. Je sais. Elle raccrocha. Le silence se fit encore plus lourd. Joseph, dans la chambre, entendit le bruit du téléphone et se redressa instinctivement. Il se douta. Il sentit. Il se leva et marcha vers la cuisine, sans bruit. Martine ne pleura pas. Elle ne cria pas. Elle resta simplement immobile, comme si elle s’était figée. Joseph s’approcha doucement. Ils l’ont fait, dit-il. Elle tourna lentement la tête. Ils m’ont retiré ce que j’avais de plus cher, murmura-t-elle. Mon métier. Mon identité. Il sentit la douleur dans ses mots, une douleur réelle, brutale. Il s’assit en face d’elle, sans la toucher. Je suis désolé, dit-il. Elle le regarda, un mélange de colère et de tendresse dans les yeux. Ce n’est pas toi qui m’a condamnée, Joseph. Si. Non. Elle se leva, fit les cent pas dans la cuisine, comme si bouger pouvait empêcher le monde de tourner. J’ai travaillé toute ma vie pour ça, dit-elle. Je pensais que c’était mon devoir. Je pensais que c’était ma raison d’être. Et puis… j’ai aimé un homme que je devais arrêter. Elle se tourna vers lui. Tu sais ce que c’est, toi ? Tu sais ce que ça fait de perdre tout ce que tu as construit ? Joseph ne répondit pas. Parce qu’il savait. Parce qu’il avait déjà tout perdu, mais différemment. Il avait perdu sa liberté, sa famille, ses proches, sa vie d’avant. Mais ce qu’il venait de voir dans ses yeux, cette douleur pure, lui donna l’impression d’être le responsable de tout. Je ne veux pas que tu souffres à cause de moi, dit-il enfin. Tu as déjà commencé, répondit-elle. Elle s’approcha, posa une main sur son visage, comme si elle voulait s’assurer qu’il était réel. Je ne regrette pas ce que j’ai fait, continua-t-elle. Je regrette seulement… d’avoir été assez faible pour aimer. Joseph sentit une larme monter. Il la retint, par fierté, par peur, par habitude. Je ne veux pas que tu partes, dit-il. Martine ferma les yeux un instant. Je ne sais pas si je peux rester, répondit-elle. Tu n’as pas le choix. Elle le regarda, surprise. Je n’ai plus rien. Alors tu as tout. Le silence revint. Mais cette fois, il n’était pas froid. Il était chargé d’une décision. Martine s’assit à nouveau. Tu sais ce que ça veut dire, quand une inspectrice est révoquée ? demanda-t-elle. Oui. Ça veut dire que je ne suis plus personne. Tu es toujours Martine. Je ne suis plus une loi. Je ne suis plus une protection. Je suis juste… une femme qui a aimé un criminel. Joseph se leva. Et tu crois que ça change quelque chose ? Ça change tout. Il se rapprocha d’elle. Tu es encore la seule personne qui m’ait donné une chance, dit-il. La seule personne qui m’ait vu autrement que comme un nom. Et toi, tu m’as vue comme une cible, dit-elle. Il ferma les yeux. Non. Oui. Un souffle. Tu m’as menti, dit-elle. Il la regarda, comme si elle venait de lui donner une sentence. Je sais, répondit-il. Pourquoi ? Parce que je ne voulais pas que tu me rejettes avant même de me connaître. Et maintenant ? Il s’approcha, posa une main sur son épaule. Maintenant je ne peux plus te mentir. Alors dis-moi la vérité. Elle avait parlé avec une force étrange. Une force qui venait de la douleur, mais aussi de l’amour. Joseph inspira profondément. Je suis Karma, dit-il simplement. Le nom résonna dans la pièce comme une condamnation. Martine resta immobile, le regard vide. Je le savais, murmura-t-elle. Tu le savais ? Oui. Il sentit son cœur se serrer. Alors pourquoi tu es restée ? demanda-t-il. Parce que j’ai vu autre chose en toi, répondit-elle. Parce que j’ai vu un homme blessé, pas un monstre. Joseph sentit une émotion qu’il n’avait jamais connue : la gratitude mêlée à la honte. Tu vas partir, dit-il. Non, répondit-elle. Elle se leva, marcha vers la fenêtre et regarda dehors. Le ciel était gris, comme si la nature aussi avait décidé de pleurer. Je vais te suivre, dit-elle. Tu ne peux pas. Je peux. Je veux. Il se tourna vers elle, le visage dur, mais l’âme tremblante. Si tu fais ça, tu seras recherchée, traquée, jugée. Je sais. Et si tu me perds ? Je te perdrai de toute façon, si je reste ici. Martine se retourna. Je n’ai plus rien à perdre, murmura-t-elle. Joseph s’approcha, posa une main sur son visage, comme pour confirmer qu’elle était réelle. Alors on le fait ensemble, dit-il. Elle hocha la tête. Ils se regardèrent longuement. Et, dans ce regard, une décision se forma : celle de devenir un duo que personne ne comprendrait, un couple condamné par la société, mais uni par l’amour et la douleur.
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