Chapitre 2 : Un visage brisé

840 Words
La lumière blanche de la chambre d’hôpital agressait les yeux de Karma lorsqu’il reprit pleinement conscience. Une odeur persistante de désinfectant flottait dans l’air, mêlée au bourdonnement régulier des machines qui surveillaient ses constantes vitales. Chaque respiration était une douleur. Chaque battement de son cœur semblait résonner jusque dans son crâne. Il porta instinctivement la main à son visage. Ne touchez pas, dit une voix ferme. Il tourna lentement la tête. Martine était là, debout près du lit, un dossier médical à la main. Son regard était professionnel, mais quelque chose dans ses yeux trahissait une inquiétude sincère. Vous avez subi un traumatisme sévère, expliqua-t-elle. Vous avez été opéré pendant plusieurs heures. Les médecins ont fait ce qu’ils ont pu. Il voulut parler, mais sa bouche refusa de coopérer. Un gémissement étouffé s’échappa de sa gorge. C’est normal, continua Martine. Votre mâchoire a été touchée. Il faudra du temps. Du temps. Un luxe qu’il n’avait jamais eu. Karma ferma les yeux. Dans son esprit, les images se bousculaient : l’hélicoptère, l’alarme, la chute, puis ce visage de femme apparu dans le chaos. Cette femme… Martine. Il ne connaissait pas encore son nom, mais quelque chose chez elle l’avait marqué. Les jours suivants furent un mélange flou de douleurs, de médicaments et de silence. Les médecins entraient et sortaient, ajustaient les pansements, surveillaient les cicatrices encore fraîches. Chaque regard posé sur lui était neutre, clinique. Sauf celui de Martine. Elle revenait chaque jour. Toujours à la même heure. Elle ne portait pas son uniforme, mais son maintien la trahissait : droite, attentive, contrôlée. Elle lui parlait doucement, lui expliquait les procédures, les progrès, les risques. Vous avez de la chance d’être en vie, lui dit-elle un matin. Beaucoup n’auraient pas survécu à un tel choc. Il hocha lentement la tête. Vous n’avez personne à prévenir ? demanda-t-elle. La question resta suspendue dans l’air. Il n’avait personne. Du moins, personne qu’il pouvait appeler sans se trahir. Non, répondit-il enfin, la voix faible. Personne. Martine l’observa un instant de plus, comme si elle cherchait quelque chose derrière ses mots. Puis elle nota simplement l’information. La première fois qu’il vit son nouveau visage, ce fut un choc. Le médecin plaça un miroir devant lui, avec précaution. Vous devez vous préparer, dit-il calmement. Karma fixa son reflet. Ce qu’il vit n’était pas lui. Les traits étaient différents. La mâchoire plus marquée, le nez remodelé, les cicatrices encore visibles mais appelées à s’estomper. Ses yeux, en revanche, étaient les mêmes. Profonds. Lourds de secrets. Un inconnu le regardait. Pour la première fois depuis des années, Karma ressentit quelque chose qu’il n’avait jamais vraiment connu : la peur de ne plus se reconnaître lui-même. C’est… moi ? murmura-t-il. C’est votre nouveau visage, répondit le médecin. Avec le temps, vous vous y habituerez. Karma détourna le regard. Un nouveau visage. Une nouvelle identité. Une opportunité. Quelques jours plus tard, Martine entra dans la chambre avec une expression différente. Plus hésitante. Les médecins disent que vous pourrez sortir bientôt, annonça-t-elle. Mais vous aurez besoin d’aide. Vous ne pouvez pas être seul dans cet état. Il la regarda attentivement. Je comprends. Elle inspira profondément. Je peux vous héberger quelque temps, proposa-t-elle. Juste jusqu’à ce que vous soyez complètement rétabli. Une alarme silencieuse résonna dans l’esprit de Karma. Entrer dans la maison d’une inconnue était risqué. Mais refuser l’aide de cette femme, qui semblait sincère, attirerait peut-être plus de soupçons. Merci, dit-il finalement. J’accepte. Martine hocha la tête, comme si elle s’était attendue à cette réponse. La maison de Martine était simple, ordonnée, silencieuse. Chaque objet semblait à sa place, comme si le désordre n’y avait jamais été autorisé. Karma — ou plutôt Joseph s’installa dans la chambre d’amis, encore faible, encore fragile. Les premiers jours furent étranges. Ils vivaient sous le même toit, partageant les mêmes espaces, sans vraiment se connaître. Martine partait tôt le matin, revenait tard le soir. Joseph, lui, restait à la maison, se reposant, observant. Il apprenait à connaître Martine à travers les détails : les livres policiers rangés sur les étagères, les dossiers fermés à clé dans son bureau, les silences qu’elle gardait quand elle croyait être seule. Peu à peu, une routine s’installa. Ils prenaient parfois le café ensemble. Ils parlaient de choses simples. Du temps. De la vie. Jamais du passé. Et pourtant, quelque chose changeait. Martine se surprenait à sourire plus souvent. Joseph se surprenait à attendre son retour. Une proximité dangereuse naissait, lente, silencieuse. Mais chacun portait son secret. Martine ignorait que l’homme qu’elle aidait était celui qu’elle traquait sans relâche. Joseph savait que plus il restait près d’elle, plus le mensonge devenait lourd. Un soir, alors qu’ils étaient assis dans le salon, Martine le regarda longuement. Parfois, dit-elle doucement, j’ai l’impression que vous êtes quelqu’un d’autre. Le cœur de Karma se serra. Que voulez-vous dire ? demanda-t-il, maîtrisant sa voix. Elle haussa les épaules. Rien. Une intuition sans importance. Mais au fond d’elle, un doute venait de naître. Et dans l’ombre, le passé de Karma commençait déjà à le rattraper.
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