Chapitre 5

1620 Words
La pluie se mit à tomber à verse lorsque Raine tendit les bras pour pousser le vieux portail noir et usé de l’orphelinat où elle vivait depuis maintenant un an. Elle n’avait aucun autre membre de sa famille capable de la prendre sous sa tutelle et de s’occuper d’elle. Personne parmi ses connaissances n’était disposé à assumer cette responsabilité après sa sortie d’un établissement psychiatrique. Le système l’avait donc automatiquement placée dans un orphelinat, où elle resterait jusqu’à ses dix-huit ans, âge auquel elle pourrait légalement vivre seule et prendre sa vie en main. Au moment où sa main s’apprêtait à ouvrir le portail, quelqu’un lui saisit soudainement l’épaule et la fit pivoter brutalement. Pendant deux secondes, elle leva la tête et aperçut l’homme qui l’avait forcée à lui faire face. La première pensée qui lui traversa l’esprit fut : cet homme est beau. Si la pluie n’avait pas trempé ses vêtements et si son corps n’avait pas commencé à trembler sous l’effet du froid nocturne, elle aurait rougi à cause de cette pensée. Sans exagérer la description de cet homme, ses traits suffisaient à faire honte à un culturiste ordinaire. Son regard envoûtant la retenait prisonnière. Ses yeux étaient d’un noir profond. Il était plus grand et plus imposant qu’elle. Ses cheveux noirs et bouclés étaient humides, couverts des gouttelettes de pluie qui s’abattaient violemment sur eux. Les lèvres de Raine s’entrouvrirent comme si elle poussait un cri, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Elle détourna les yeux après l’avoir fixé un instant, puis se tortilla pour échapper à la main qui retenait son épaule. Soudain, l’inconnu l’attira contre lui. Son bras puissant s’enroula autour de sa taille, tandis que son autre bras la maintenait fermement par l’épaule, avec suffisamment de douceur pour ne pas l’écraser. « À moi », murmura-t-il à son oreille, déclenchant une sensation indescriptible au creux de son ventre. La pluie continuait de tomber lorsque Raine retrouva enfin ses esprits et se ressaisit pour sortir de cette situation. Elle tenta alors de se libérer de ses bras musclés. Raine essaya de le repousser et de le frapper sur le côté, mais ses efforts ne semblaient même pas parvenir à le faire bouger. Il continuait de la serrer contre lui, ignorant ses tentatives désespérées pour s’échapper, tandis qu’il enfouissait son visage contre son épaule afin d’inhaler son parfum enivrant. Son odeur unique suffisait à apaiser ses nerfs. Avec sa compagne destinée dans les bras, il ressentait une sérénité qu’il n’avait jamais connue au cours des siècles de son existence. L’étincelle provoquée par le contact de leurs peaux, celle de son âme sœur et la sienne, excitait son loup et éveillait en lui un désir toujours plus intense. Il avait l’impression de renaître. Tous ces siècles passés sans sa compagne lui semblaient désormais vides de sens et épuisants. Il commençait à se demander comment il avait pu vivre ne serait-ce qu’une seule journée sans elle. Était-ce donc cela, le lien des âmes sœurs ? Il ne s’était jamais senti aussi impuissant et pourtant aussi puissant à la fois. Ce qu’il ressentait à cet instant même lui faisait peur. Il avait peur de ce que cette fragile jeune fille, dont le sommet du crâne arrivait à peine à son épaule, était capable de lui faire. Il maudit la Déesse de la Lune de lui avoir imposé ce lien, tout en lui étant reconnaissant de lui avoir enfin permis de trouver sa compagne. Cette sensation était tout simplement insupportable… Torak sentit quelqu’un s’approcher de lui. Aussitôt, son corps se raidit et il laissa échapper un grondement sourd, un avertissement. À une centaine de mètres de là, Raphael se tenait debout, un parapluie dans la main droite. « Torak, c’est moi… » Il s’arrêta lorsqu’il entendit son grondement et le vit adopter une posture défensive, prêt à attaquer. « Tu dois la lâcher. » Au lieu de relâcher Raine, Torak resserra son étreinte autour de sa taille, lui arrachant un cri de douleur. Il ne voulait pas lui faire mal, mais dans l’état où il se trouvait, il était incapable de contrôler sa force. Pendant un instant, il perdit le contrôle de lui-même et sembla ne même plus reconnaître son Bêta. « Torak, si tu continues comme ça, tu finiras par la tuer. » Raphael fit un pas de plus vers eux. « Tu fais mal à ta compagne. » Les derniers mots de Raphael semblèrent enfin atteindre la conscience de Torak. Il baissa les yeux vers le visage de sa compagne. Ses sourcils étaient froncés et elle mordillait ses lèvres tremblantes, tandis que ses yeux d’obsidienne le fixaient en retour, noyés dans la peur. Il ferma les yeux, luttant contre son loup pour reprendre le contrôle de lui-même. Finalement, il remporta ce combat intérieur. La mâchoire de Torak se crispa. Il aimait voir les autres créatures le craindre. D’une certaine manière, cela lui donnait un sentiment de contrôle. Et tous les Lycans et les loups-garous aimaient avoir le contrôle. Mais lorsque sa compagne le regardait avec peur, quelle qu’en soit la raison, il ressentait une envie irrésistible d’étrangler quiconque oserait lui faire peur. Malheureusement, cette fois, le coupable, c’était lui. Il n’arrivait pas à y croire. Des centaines d’années auparavant, il avait déclaré que, lorsqu’il trouverait sa compagne, il la briserait en deux de ses propres mains. Et maintenant, dès l’instant où il avait senti sa présence, il avait éprouvé un désir puissant et désespéré de la protéger de tout danger. Ce stupide lien d’âmes sœurs ! Torak ouvrit ses yeux bleu océan. Les yeux de Raine s’écarquillèrent et ses lèvres s’entrouvrirent sous le choc. Elle était certaine que, quelques instants plus tôt, les yeux de cet homme étaient noirs, et non bleus. Pourtant, à présent, les deux yeux qui la fixaient avaient pris une magnifique teinte bleue, capable de la noyer en quelques secondes. Elle resta un moment à contempler son regard avant de réaliser que son étreinte s’était légèrement relâchée. Elle saisit cette occasion pour s’échapper. Cependant, elle n’était ni assez rapide ni assez forte pour le repousser. Résultat : elle retomba dans ses bras. « N’aie pas peur. Je ne te ferai pas de mal », dit-il d’une voix presque suppliante. Sa voix était douce à ses oreilles et, pendant un instant, elle le crut étrangement. Une sensation bizarre la parcourut, semblable à des papillons qui s’agitaient dans son ventre. Raine cessa de se débattre en sentant les bras puissants de l’homme la maintenir fermement contre lui. Mais sa peur était toujours présente. Son corps continuait de trembler. Raphael s’approcha davantage, ouvrit un deuxième parapluie et le tint au-dessus de Torak et de Raine. « C’est elle ? » demanda-t-il doucement. « Oui. La mienne », répondit Torak avec un soupir de soulagement et de fierté. Il écarta les cheveux humides de son visage afin de mieux l’observer. La jeune fille blottie contre lui avait une magnifique paire d’yeux d’obsidienne. Elle évitait son regard. Elle mordillait nerveusement sa lèvre inférieure, ce qui le poussa à saisir son menton pour lui faire relever la tête et libérer ses lèvres. Sa peau était si pâle qu’on aurait dit que les rayons du soleil ne l’avaient jamais effleurée. Son corps était si petit, mais il s’emboîtait parfaitement dans ses bras. Il n’aurait pas exagéré en affirmant qu’il était capable de la briser en deux en quelques secondes. Pourtant, désormais, la simple idée de lui faire du mal était devenue un véritable cauchemar. « Raine, que fais-tu là ? Où est le médicament ? » Une voix familière ramena soudain Raine à la réalité. Elle tourna la tête et aperçut Madame Anne, l’infirmière en chef de l’orphelinat, qui se tenait derrière les barreaux métalliques du portail. Ses doigts épais s’activaient sur la serrure tandis que son autre main tenait un parapluie jaune. À présent, la pluie s’était transformée en une véritable tempête, et aucun des quatre individus ne se trouvait dans une position enviable face aux rafales de vent v*****t. « Que faites-vous, messieurs ? » lança Madame Anne en jetant un regard furieux à Torak, qui tenait toujours Raine dans ses bras. « Lâchez-la ! » ordonna-t-elle. Une fois encore, la jeune fille se tortilla pour tenter de se libérer, mais Torak refusa de la laisser partir. « Torak, tu dois la lâcher », murmura Raphael. Il aurait juré que les yeux de Torak avaient brièvement viré au rouge avant de redevenir bleus. Surpris, il ajouta précipitamment : « Elle est complètement trempée et elle a froid. Elle va tomber malade si nous restons ici plus longtemps. » Raphael tira nerveusement sur sa cravate. Les yeux rouges chez un Lycan n’étaient jamais bon signe. Cela pouvait signifier que le loup qui sommeillait en lui était furieux à cause de sa suggestion de relâcher sa compagne. Torak baissa les yeux vers Raine et ce ne fut qu’à cet instant qu’il prit pleinement conscience de son état déplorable. « Nous allons l’emmener avec nous », déclara-t-il brièvement. « Non, nous ne pouvons pas faire ça », répondit Raphael en secouant la tête. « Ce territoire ne t’appartient pas, Torak. Tu ne peux pas agir comme bon te semble. Elle a peut-être encore de la famille ici… » « Pour l’amour de Dieu, Raph, c’est une orpheline ! » gronda Torak. « Et oui ! Je peux faire ce que je veux. Je me fiche complètement de savoir qui dirige cet endroit ! Ils pourront se plaindre après que j’aurai emmené ma compagne avec moi ! » « Monsieur ! » La patience de Madame Anne s’amenuisait à vue d’œil. Elle posa sa main libre sur sa hanche. « Je vous demande de relâcher cette jeune fille immédiatement ! »
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